la théorie des deux glaives; vision réductrice des paroles de l'Evangile par baudelairec2000 2016-01-29 09:45:58 |
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La théorie des deux glaives est communément attribuée à saint Bernard. En réalité, le thème est plus ancien, et il n'a pas eu d'abord un sens théologico-politique.
Les Pères de l'Eglise
Les Pères Grecs semblent être tous d'avis que le précepte de vendre sa tunique pour acheter un glaive doit être pris au figuré. Certains pensent qu'il s'agit d'une allusion discrète aux dangers que vont courir les Apôtres. Peut-être s'agit-il tout simplement des deux grands couteaux qui serviront à découper l'agneau pascal. Pour Origène, l'interprétation est la suivante: la lettre tue.
Les Pères latins, eux, prennent à la lettre l'ordre d'acheter un glaive, et, comme saint Ambroise, se demandent pourquoi le Christ leur en interdit ensuite l'usage. Le même st. Ambroise voit dans les deux épees l'Ancien et le Nouveau Testament, et, lorsque le Seigneur dit: "C'est assez", il veut indiquer par là que rien ne manque à celui qui est muni de la doctrine de l'un et l'autre Testament.
Extrait de la Catena aurea de Saint Thomas, compilation des Pères de l'Eglise sur l'Evangile:
S. Ambr. Mais pourquoi Notre-Seigneur, qui défend de frapper, commande-t-il d’acheter un glaive ? C’est pour les préparer à une légitime défense, et non pour autoriser un acte de vengeance, et pour qu’il soit bien constant qu’on a renoncé à se venger, alors qu’on aurait pu le faire. Il ajoute : " Et que celui qui n’en a point, vende sa tunique et achète une épée. "
— S. Chrys. Que signifient ces paroles ? Jésus a dit à ses disciples : " Si l’on vous frappe sur la joue droite, présentez l’autre, " (Mt 6) et voilà qu’il les arme pour se défendre, et seulement d’une épée. S’il jugeait nécessaire de les armer, il fallait joindre à l’épée le bouclier et le casque. Mais encore quand ils auraient eu ces armes par milliers, comment les Apôtres auraient-ils pu lutter contre tant de violences et d’embûches venant à la fois des peuples, des tyrans, des villes et des nations. Le seul aspect des armées ennemies eût jeté la terreur dans l’âme de ces hommes, qui avaient passé leur vie sur le bord des lacs et des fleuves. Ne croyons donc pas que Notre-Seigneur commande ici à ses disciples de se munir de glaives, il se sert ici de cette expression pour figurer les embûches que les Juifs lui tendaient pour le perdre. C’est pour cela qu’il ajoute : " Car je vous le dis, il faut encore que cette parole de l’Écriture s’accomplisse en moi. " " Il a été mis au rang des malfaiteurs. " (Is 52.)
— Théophyl. Le Sauveur, qui venait d’entendre ses disciples se disputer entre eux la préséance, leur dit : Ce n’est point ici le moment de vous occuper des premières places, c’est le temps des dangers et des blessures, moi-même qui suis votre maître, je vais être conduit à une mort ignominieuse et mis au rang des malfaiteurs, car toutes les prédictions qui me regardent touchent à leur fin, c’est-à-dire, à leur accomplissement. Sous cette image du glaive, Notre-Seigneur leur fait pressentir l’agression violente dont il va être l’objet, il ne la leur révèle pas tout entière pour ne point les frapper de terreur et d’abattement, il ne veut pas non plus la leur laisser entièrement ignorer, de peur que cette attaque subite et imprévue ne vînt les ébranler. Les disciples ainsi avertis, rappelleraient plus tard leurs souvenirs, et admireraient comment leur divin Maître s’était offert lui-même dans sa passion pour être la rançon du genre humain.
— S. Bas. (Règl. abrég., quest. 31.) Ou encore, le Seigneur ne fait pas ici un commandement de porter une bourse et un sac et d’acheter un glaive, mais il prédit ce qui doit arriver à ses Apôtres, qui, oubliant les circonstances de la passion, les grâces qu’ils avaient reçues, et la loi de Dieu, oseront se servir de l’épée ; souvent, en effet, l’Écriture emploie l’impératif pour le futur dans les prophéties, quoique cependant, dans plusieurs manuscrits, on ne lise point : Qu’il prenne, qu’il porte et qu’il achète, mais : " Il prendra, il portera, il achètera. "
— Théophyl. Ou bien, il leur annonce qu’ils auront à souffrir la faim et la soif (sous l’expression figurée du sac), et de nombreuses tribulations (figurées par le glaive).
S. Cyr. Ou bien encore, ces paroles du Sauveur : " Que celui qui a une bourse la prenne, et qu’il prenne aussi un sac, " ne s’adressent pas à ses disciples, mais à tous les Juifs en général, et il semble leur dire : Si quelqu’un, parmi vous, a de grandes richesses, qu’il les réunisse et qu’il prenne la fuite ; et si quelque habitant de ce pays se trouve réduit à la dernière indigence, qu’il vende sa tunique pour acheter une épée ; car le choc de l’attaque qui viendra fondre sur eux sera si terrible, que rien ne pourra lui résister. Il leur fait connaître ensuite la cause de ces calamités, c’est-à-dire parce qu’il a été condamné au supplice destiné aux criminels, et qu’il a été crucifié avec des voleurs. Or, lorsque ce crime aura été consommé, les prophéties qui avaient pour objet la rédemption seront accomplies, et les persécuteurs subiront les châtiments prédits par les prophètes. Notre-Seigneur a donc prédit ici le sort réservé à la nation juive ; mais les disciples ne comprenaient pas la portée de ses paroles et pensaient que c’était pour résister à l’attaque du perfide disciple qu’il était besoin d’épées : " Ils lui dirent donc : Seigneur, voici deux épées. "
— S. Chrys. Si son intention était qu’ils eussent recours pour le défendre à des moyens humains, cent épées n’auraient pas suffi, et s’il ne voulait qu’ils se servissent de ces moyens naturels, ces deux épées étaient même de trop.
Théophyl. Le Seigneur ne voulut point les reprendre de leur peu d’intelligence, il se contenta de leur dire : " C’est assez, " c’est ce que nous disons nous-mêmes lorsqu’une personne à qui nous adressons la parole, ne nous comprend pas : C’est bien, cela suffit, pour ne pas la fatiguer davantage. Quelques-uns prétendent que c’est par ironie que le Sauveur dit : " C’est assez, " comme pour dire : Puisqu’il y a deux épées, elles suffiront pour nous défendre contre la multitude qui doit nous assaillir.
— Bède. Ou bien encore, ces deux épées suffisent pour attester que le Sauveur a souffert volontairement sa passion, l’une témoigne du courage des Apôtres pour défendre leur divin Maître, et de la puissance qu’il a de guérir les blessures ; l’autre, qui n’est point tirée du fourreau, prouve qu’il ne leur a pas permis de faire tout ce qu’ils auraient pu pour le défendre.
— S. Ambr. Ou bien encore, comme la loi ne défendait pas de frapper celui qui avait frappé, peut-être le Seigneur dit-il a Pierre : " C’est assez, " pour faire entendre que cette juste vengeance n’était permise que jusqu’au règne de l’Évangile, parce que la loi ne commandait que la stricte justice, tandis que l’Évangile enseigne la charité parfaite. Il y a aussi un glaive spirituel qui porte le chrétien à vendre son patrimoine pour acheter la parole qui est comme le vêtement intérieur de l’âme. Il y a encore le glaive de la souffrance qui nous fait sacrifier notre corps, et acheter la couronne sacrée du martyre avec les dépouilles de notre chair immolée. Dans ces deux glaives que les disciples avaient avec eux, je ne puis m’empêcher de voir encore la figure de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui sont les armes mises en nos mains contre les attaques insidieuses du démon (Ep 6, 13.17). Enfin Notre-Seigneur dit : " C’est assez, " comme pour dire que rien ne manque à celui qui a pour armes la doctrine de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Vers le sacerdoce et l'empire
Cependant on s'achemine vers l'interprétation qui finira par triompher: le glaive est le signe de la juridiction et du droit de punir: "Ce n'est pas en vain que le Prince porte l'épée, dit saint Paul, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal."S'il y a un glaive matériel, il y aurait aussi un glaive spirituel qui est la parole de Dieu, nous dit encore saint Paul (Ephésiens, 6, 17). Certains ne tarderont pas à voir dans la sentence d'excommunication l'exercice de ce glaive spirituel et, pour en montrer les terribles effets, , il suffit d'invoquer l'exemple mémorable d'Ananie et de Saphire. Saint Jean décrit dans l'Apocalypse le Verbe de Dieu:
"De sa bouche sortait un glaive aigu à deux tranchants".
Dès la fin du VIIe siècle, ce texte sera employer pour symboliser la double juridiction spirituelle et temporelle:
"Par la décision du concile et par l'effet de l'arrêt impérial, comme par un glaive spirituel à deux tranchants, avec les anciennes hérésies la nouvelle erreur a été frappée à mort (le pape Léon II après le concile de Constantinople de 680).
Quatre siècles plus tard, saint Pierre Damien, dans un sermon pour la Dédicace, dit:
" Heureux le roi qui joint son glaive royal au glaive sacerdotal, de telle sorte que le glaive du prêtre adoucisse celui du roi et que le glaive du roi aiguise le glaive du prêtre. Ce sont là deux glaives dont il est parlé dans la Passion du Seigneur... la dignité royale s'accroît, le sacerdoce s'étend, l'un et l'autre sont grandement honorés, lorsqu'ils sont unis par une alliance heureuse et bénie du Seigneur."
Pas de polémique donc pour cet, pas plus pour les auteurs qui le précédèrent: l'argument des deux glaives n'est qu'une simple comparaison, le symbole de la concorde entre les deux pouvoirs et de leur mutuel appui.
Tout va changer à partir de la Querelle des Investitures. Il faut dire que c'est l'empereur Henri IV, l'homme de Canossa, qui ouvre les hostilités; il accuse Hildebrand (Grégoire VII) d'avoir usurpé à la fois la royauté et le sacerdoce:
"Ce faisant, dit-il aux évêques de Germanie, il a méprisé la sage disposition de Dieu qui a voulu que les deux dignités du sacerdoce et de la royauté reposent principalement sur deux têtes et non pas sur une seule, comme nous le donne à entendre, lors de sa Passion, le Maître et Sauveur lui-même, sous le symbole des deux glaives qu'il déclare suffisants... Il signifiait par là qu'il estimait nécessaire et suffisant la dualité des glaives dans l'Eglise, un glaive spirituel et un glaive matériel, à l'aide desquels tout ce qui est nuisible doit être éliminé... Voilà l'économie établie par Dieu et qui a été détruite par la folie d'Hildebrand."
Ce sont là des propos qui ne manquèrent pas d'inspirer les théologiens du camp grégorien (Grégoire VII ne s'empara pas de l'argument); ils développèrent une thèse diamétralement opposée: le pape possède l'un et l'autre glaive. Saint Bernard, sans s'inscrire dans la polémique, attribue au pape la double juridiction temporelle et spirituelle:
"L'un et l'autre appartiennent à l'Eglise, et le glaive spirituel et le glaive matériel; l'un doit être tiré pour elle, l'autre par elle; l'un par la main du prêtre, l'autre par la main du chevalier, mais sur la demande du prêtre et sur l'ordre de l'empereur."
Pour une vision complète de la question, je renvoie à une série d'articles remarquables de Joseph Lecler parus dans la revue des Recherches de science religieuse (1931-1932) et intulés "L'argument des deux glaives" (à acheter sur le site de la revue).
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