Quelques ruminations ... par Lycobates 2015-09-04 22:20:24 |
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Je vous remercie de votre réaction, cher Vianney, ce qui me permet de revenir sur certains points, ainsi que de cette citation a priori accablante que j'ignorais.
Qu'en dire ?
Même si elle peut être authentique, je crois que cette citation appelle quand-même plusieurs nuances.
Déjà faudrait-il voir l'original de ces paroles du monarque (sous forme de lettre ? une conversation informelle "retenue" et "relatée" par un témoin ?), si elles ont été publiées, comment et par qui. Aussi l'association entre cette réaction violente à la conversion d'une princesse (conversion qui date de 1901) et un quelconque centenaire de Luther (qui ne saurait être en 1901) paraît a priori un amalgame invraisemblable. Ne s’agirait-il pas plutôt de la célébration outrancière, par la maçonnerie italienne, de la mémoire de Giordano Bruno, moine apostat lui aussi, dont la statue (assez sinistre) fut érigée au Campo de’Fiori en 1889, en l’absence, notons-le bien, de Guillaume II (qui n’était pas franc-maçon, contrairement à son père et grand-père) ?
Sans vouloir parler de mauvaise foi, on comprendrait toutefois sans peine une certaine animosité plutôt unilatérale et plutôt confuse chez un chanoine ou un monseigneur (belge ?), à peine vingt ans après la violation de la neutralité du territoire belge (même si elle était assez relative, la neutralité, pas la violation), qui fut en effet "pire qu'un crime : une faute", et surtout après les affres de la Grande Guerre, qui, elles, furent en partie malheureusement de vrais crimes de guerre, dont la Belgique et aussi l’Église en Belgique ont été particulièrement victime et dont le chef des armées hostiles, Guillaume II, a pu, même à tort, paraître personnellement responsable.
Il faut savoir d'autre part que Guillaume II n'était pas un diplomate. Il n'était pas le seul à ne pas l'être à son époque, mais sa position élevée n'excuse pas ce défaut. Son chancelier, peut-être pas son meilleur, de 1900 à 1909, le prince Bülow [luthérien philocatholique, marié à une noble Italienne, Maria Beccadelli di Bologna], écrit dans ses mémoires (Denkwürdigkeiten II, 98): Die Neigung zu starken Worten war nun einmal bei Wilhelm II. unüberwindlich. Freilich folgte auf den Donner der Worte selten der Blitz der Tat. Je traduis : Après tout la tendance aux mots forts était chez Guillaume II irrésistible. Toutefois le tonnerre des mots fut rarement suivi par la foudre de l'action. Et ce n'est pas faux. Il se peut donc en effet qu'il ait trouvé des "mots forts" envers sa tante (ce n'était pas une cousine) Anne convertie dans sa vieillesse au catholicisme, mais qu'il conviendrait de mettre en perspective.
Voyons si j'arrive à jouer le rôle de l'avocat du diable, je n'oserai pas dire de "promotor fidei".
Voici donc quelques détails :
D'abord, s’il n’y a pas confusion avec Giordano Bruno, qui est sans rapport avec Guillaume II, je ne saurais pas dire de quel anniversaire de Luther il s'agirait concrètement.
Les centenaires de sa mort, 1846 et 1946, n’entrent pas en jeu.
Il y a eu en Allemagne de grands jubilées luthériens en 1883 (donc avant l'avènement de Guillaume II) : le quatrième centenaire de la naissance de l'hérésiarque, et en 1917 (en pleine guerre) : le quatrième centenaire du Thesenanschlag, l'affixion des 95 thèses à Wittenberg la vigile de la Toussaint 1517. Mais pas autrement, et surtout pas à Rome, a priori pas en 1883, et certainement pas en 1917, l'Italie ayant rejoint l'Entente en 1915.
En 1883 l'Empereur et Roi Guillaume I (le grand-père de Guillaume II) s'était absenté volontairement de la grande célébration nationale à Wittenberg, précisément pour ne pas froisser les catholiques de son royaume et de l'Empire ; il s'y fit représenter par le Kronprinz, son fils Frédéric, le père du futur Guillaume II et en tant que Frédéric III Empereur et Roi éphémère pour 99 jours en 1888. Le ci-après Guillaume II n'y entre pas en cause.
Le jubilée de 1917 sous Guillaume II fut célébré en mineur, à cause de la guerre, avec des services religieux et des discours dans les églises et écoles protestantes. C'est tout.
Par ailleurs rappelons que l'épouse de Guillaume I, grand-mère du deuxième Guillaume qui nous occupe, l'Impératrice et Reine Augusta (1811-1890, née de Saxe-Weimar-Eisenach), était ouvertement philocatholique (sans toutefois se convertir jamais, que l'on sache, au moins publiquement) et s’était retirée souvent volontiers à Coblence, en Prusse rhénane, mais en pays catholique, où elle se plaisait à être la bienfaitrice des œuvres du diocèse (catholique) de Trèves.
Guillaume II n'a visité Rome que trois fois : en octobre 1888 tout de suite après son inauguration, puis en avril 1893 pour les noces d'argent du Roi et de la Reine de Sardaigne, et encore en mai 1903, deux mois avant le décès du pape Léon XIII. À ces trois occasions, il fut reçu en audience par le Pape qui lui fit une grande impression. Certaines anecdotes subsistent de ces visites, de plus en plus cordiales, comme celle de 1903, quand une dame de la suite impériale souhaitait au Pape, qui avait 93 ans, d'atteindre 100 ans. Et le Pape de répliquer (il n'était pas gâteux, loin de là, comme on l'a insinué parfois pour ôter de la valeur à ses derniers actes de magistère) : "pourquoi mettre des limites à la bonté divine ?". Mais il ne vivrait que deux mois de plus.
Ces audiences, soit dit en passant, se déroulaient en français, langue parfaitement maîtrisée par le pape Léon et par Guillaume II, et ce bon-mot assez drôle est aussi en français dans le texte des Denkwürdigkeiten du prince Bülow (I,610).
Pour ménager les sensibilités de la Curie, en guerre froide avec le "Royaume d'Italie", la délégation prussienne se plia volontiers à l'exigence protocolaire qui voulait que la visite s'entamât depuis un territoire neutre. Ainsi, la délégation partit en voiture de gala (importée par train de Berlin, pour éviter les couleurs italiennes) de la cour de l'ambassade prussienne, donc territoire étranger, pour se rendre au Vatican. De même, la délégation repartit du Vatican pour rejoindre d'abord l'ambassade exterritoriale, avant de se rendre en "Italie".
Dans ses mémoires, que votre message m'a fait reprendre en main aussi aujourd'hui, parues sous le titre Ereignisse und Gestalten aus den Jahren 1878-1918 (Événements et personnages des années 1878-1918), publiées depuis son exil à Doorn aux Pays-Bas, en 1922, Guillaume II traite dans un chapitre de ses idées religieuses et de ses rapports avec le clergé, catholique et protestant. Certes, il s’agit d’une oratio pro domo, mais s’il n’avait jamais mis sous le boisseau ses opinions les plus diverses avant 1918, même au risque de froisser, en 1922, sans plus rien à perdre, dans la sûreté de sa réclusion volontaire batave, il avait encore moins de motifs pour le faire. Ce chapitre (le VIIIe) commence significativement ainsi : Über mein Verhältnis zur Kirche ist viel geschrieben und geredet worden, on a écrit et parlé beaucoup de ma relation avec l’Église. En effet ! Et il y parle d’abord de nous, catholiques.
Il relate ses relations excellentes avec plusieurs évêques, surtout le cardinal (von) Kopp, prince-évêque de Breslau de 1887 à 1914 et le cardinal v. Hartmann, (prince-)archevêque de Cologne de 1912 à 1919, et de ses peines pour adoucir et aplanir les séquelles du malheureux Kulturkampf bismarckien contre les catholiques qui avait éprouvé durement les loyautés (et pas seulement celles des sujets polonais). Son œuvre depuis son avènement en 1888 avait comme but, comme il s’exprime (p. 175) "den katholischen Untertanen die Freude am Reich zu ermöglichen, nach dem Grundsatze : suum cuique", de permettre aux sujets catholiques de l’Empire de s’en réjouir, d’après le principe : suum cuique (à chacun son dû).
Tout cela est conforme à la réalité. Avec le pape Léon XIII, qu’il visita à trois reprises comme on a vu, il affirme avoir eu une "relation de confiance amicale" (freundschaftliches Vertrauensverhältnis) et le bref procès-verbal de la conversation de 1903 qu’il donne la page suivante est confirmé par d’autres sources. Il paraît que le Pape, après l’échec de sa politique française, avait commencé de mettre ses espoirs sur l’Empire allemand. Ce serait en vain, bien sûr.
Évidemment Guillaume II reste en conscience protestant, et fier de l’être, il n’a aucune compréhension pour l’attitude de l’Église envers les mariages mixtes (un grand problème en Allemagne) et l’exigence absolue d’une promesse écrite de baptiser et d’éduquer tous les enfants dans la religion catholique, exclusivement, mais il n’y a pas de doute que son règne (1888-1918) ait été caractérisé par un sincère essai de trouver un modus vivendi, de part et d’autre, dans un respect mutuel.
Quant à la princesse Anne de Prusse (1836-1918), une fille du troisième fils, Charles, du Roi Frédéric Guillaume III (aussi le père des rois Frédéric Guillaume IV et Guillaume I), et donc une tante (pas une cousine comme dans votre citation !) de Guillaume II, devenue par mariage Landgravine de Hesse (sans jamais régner, car Hesse-Cassel devint, de façon un peu abrupte, province prussienne en 1866), elle se convertit en effet au catholicisme en 1901. Elle avait été veuve depuis 1884 et très éprouvée par des deuils successifs. À l’annonce de cette conversion elle reçut une lettre autographe de l’Empereur, l’expulsant de la maison de Prusse. Guillaume II en tant que chef de la maison de Prusse avait fait de même avec sa propre sœur, Sophie, qui se convertit au schisme grec en 1890 pour se marier avec le prince héritier Constantin et devenir Reine des Hellènes en 1913. Ce ne fut donc pas un cas unique.
Il faut comprendre que le Hausgesetz (la loi de la Maison, toujours en vigueur, et reconnue par les tribunaux de la république fédérale jusqu’en 2004) oblige les membres de la maison de Prusse, en ligne de succession au trône, entre autres choses à la foi réformée. Guillaume II n’avait donc pas le choix d’agir autrement, à moins de révolutionner la législation ce qui impliquerait éventuellement sa propre conversion, mais évidemment c’est le ton qui fait la musique. On est bien d’accord. À mon avis il s’agit là surtout de raisons d’état plutôt que de convictions profondes voire de haine religieuse, la foi réformée, comme je l’ai dit, étant à la racine de l’état prussien depuis 1525.
Il faut dire que Guillaume II entreprit le voyage à Francfort-sur-le-Main, où mourait sa tante en juin 1918, pour se racheter et se réconcilier avec elle. Il s’est par ailleurs réconcilié aussi avec sa sœur Sophie de Grèce.
La princesse Anne de Prusse, landgravine de Hesse est enterrée, revêtue de la bure du tiers ordre franciscain qu’elle avait rejoint en 1905, dans la cathédrale de Fulda.
Morte en juin 1918 l’effondrement imminent de son monde lui a été épargné. Morte par ailleurs le 12 juin, la veille de la fête de saint Antoine de Padoue qu’elle vénérait et pour qui elle avait fait construire à ses frais une église à Francfort (Westend), qui est devenue depuis hélas une pagode moderniste.
Voilà, cher Vianney, quelques éléments de réponse, en espérant de ne pas avoir été ennuyeux, sans pouvoir, ni vouloir trancher. Je vous en laisse juge !
En tout cas, tout cela, même mis en perspective et apprécié à sa juste valeur, comme je l'ai essayé de faire, nous rappelle quand-même l'immense tort, qui perdure, de la révolte de 1517 que protestants et modernistes s'apprêtent à célébrer joyeusement en 2017.
Une grande intention de prière dans laquelle, je suis confiant qu'elle est au purgatoire, nous rejoint depuis l'au-delà, la Landgravine Anne que vous aviez évoquée.
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