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Le Point:Interview du fr.Augustin Laffay,op
par Jean Kinzler 2015-05-25 10:33:31
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Peu de gens savent que la grande aventure de l'ordre des Dominicains a commencé au coeur de Toulouse il y a maintenant 800 ans. Le frère Augustin Laffay, historien de formation, nous brosse cette épopée spirituelle là même où elle a commencé, dans la maison dont un certain Pierre Seilhan avait fait don, en 1215, au fondateur de l'ordre et à ses compagnons, aujourd'hui devenue musée.

Le Point : Comment saint Dominique s'est-il retrouvé à Toulouse ?


Frère Augustin Laffay : A l'origine, Dominique de Guzman est un chanoine castillan né vers 1170. Les trente premières années de son existence, il mène la vie ordinaire d'un fils de notable rural devenu prêtre. En 1204-1205, accompagnant pour une mission son évêque, Diègue d'Osma, il traverse le sud de la France et découvre l'hérésie cathare. Scandalisés, les deux prêtres demandent au pape l'autorisation de mener une mission entre Narbonne et Albi afin de "recatholiciser" le pays cathare, région convoitée, car riche et voie de communication entre la Méditerranée et l'Atlantique. Dominique est convaincu que, pour ramener les gens dans le giron de l'Église, il faut user de moyens simples permettant une rencontre personnelle avec chacun. Les premières âmes que Dominique atteindra ainsi sont des femmes cathares qui vivent à Fanjeaux, entre Carcassonne et Castelnaudary. En 1206-1207, il installe là-bas un groupe pour mener une vie monastique, dans un lieu dénommé Prouilhe, à partir duquel il lance ses missions de prédication. Après l'assassinat du légat du pape Pierre de Castelnau sur les bords du Rhône, en 1208, point de départ de la croisade des Albigeois, son champ d'action s'élargit. Dominique veut faire vivre des religieux en ville et dans la mendicité. Il faut les libérer des contingences du travail afin qu'ils se rendent disponibles pour prêcher. Ils doivent renoncer à des moyens de subsistance qui les détourneraient de l'étude. A Toulouse, l'environnement est propice. D'autant qu'en 1229 est fondée l'université, à laquelle les Dominicains contribuent. Les universités sont en plein essor et les Dominicains deviennent vite des acteurs majeurs de ce développement, sous l'impulsion notamment d'Albert le Grand ou de Thomas d'Aquin. Les Dominicains vont se rendre disponibles pour tout type de mission. Saint Louis, notamment, les utilise pour des ambassades auprès des Mongols avec l'idée de convertir le grand Khan et ainsi de prendre en tenaille les musulmans, qui tiennent les lieux saints et empêchent le passage des pèlerins.

Et ces missions permettent de servir les visées expansionnistes de l'ordre...

A partir de 1217, Dominique dépêche ses fidèles en Espagne, en Italie (à Rome et Bologne), à Paris... "Le bon grain entassé pourrit. Il faut qu'il soit dispersé pour porter du fruit", lance-t-il. A partir de Toulouse et de sa région, l'ordre s'étend vers les extrémités des mondes habités (Chine, Inde...). Les Dominicains font partie du deuxième voyage de Christophe Colomb. L'un des leurs, Bartolomé de Las Casas, au XVIe siècle, défend les Indiens auprès de la cour d'Espagne. Ces missionnaires oeuvrent en Amérique latine et en Extrême-Orient à partir du XVIIe siècle, mais aussi en Europe auprès de ceux qui vivent dans les marges de la société. Le père Jean-Joseph Lataste fonde ainsi au XIXe siècle une congrégation religieuse (Béthanie) qui accueille des femmes sortant de prison, à partir de prédications dans l'établissement pénitentiaire de Cadillac, en Gironde. Un autre dominicain, belge celui-ci, le père Pire, reçoit en 1958 le prix Nobel de la paix pour son action en faveur du relogement des réfugiés, après 1945, en Allemagne et en Autriche. Les Frères prêcheurs agissent aussi sur le terrain culturel. En France, ils fondent les éditions du Cerf, créent la messe radiodiffusée... Le père Couturier noue des contacts avec Matisse, Braque, Léger, Picasso ; c'est lui qui fera construire le couvent Sainte-Marie de La Tourette par Le Corbusier.

Et c'est ici, à Toulouse, dans le monastère de Rangueuil, où vous vivez, que Jacques Maritain a fini ses jours...

Oui, il y est arrivé en 1962, après la mort de sa femme, Raïssa, et a passé ici les douze dernières années de sa vie. Maritain croyait en la force de la pensée de saint Thomas d'Aquin et a voulu la rendre opératoire pour le XXe siècle, en particulier dans les domaines culturels et artistiques. D'où ses liens privilégiés avec Cocteau, Mauriac, Julien Green...

Comment les Dominicains ont-ils pu devenir le bras armé de l'Inquisition au Moyen Age ?

Parce qu'ils sont dotés des moyens intellectuels et de la disponibilité pour être des inquisiteurs. Ils connaissent, ou croient connaître, selon nos critères actuels, l'hérésie par le catharisme - à l'origine de la mise en place par la papauté de l'Inquisition médiévale. Dans un régime de chrétienté, l'Église médiévale estime qu'elle a le droit et même le devoir de vérifier la foi des fidèles et de rectifier l'orthodoxie.

Ce qui va conduire des milliers de gens au bûcher...

Malheureusement, oui. L'Inquisition rationalise la répression de l'hérésie. Elle est à l'origine de dérapages extrêmement graves. Le premier inquisiteur du royaume, Robert Le Bougre, vraisemblablement un cathare converti, au milieu du XIIIe siècle, envoie au bûcher des centaines de personnes. Il est suspendu de ses fonctions et emprisonné à l'initiative du pouvoir ecclésiastique, car on se rend compte que son action est délirante. Quand on étudie de près l'Inquisition, on voit bien qu'il y a deux faces. D'un côté est mise en place une procédure raisonnable qui va limiter le nombre de victimes par rapport aux procédures anarchiques qui l'ont précédée : on mène une enquête selon des règles précises et les inquisiteurs sont des juges qui doivent comprendre et appliquer cette procédure, d'où le recours aux intellectuels dominicains. Mais, de l'autre, l'Inquisition génère quelque chose d'odieux pour nous, à savoir la mort d'êtres humains simplement parce qu'ils appliquent une foi déviante par rapport à celle de leurs juges. Elle est inacceptable aussi à cause de la torture, utilisée comme un instrument de recherche de la vérité par des prêtres. Mais, à partir du XVIIIe siècle, la contestation de l'Inquisition s'est accompagnée d'un gonflement du chiffre des victimes, d'une confusion de toutes les formes d'inquisition. Aujourd'hui, tous les historiens sérieux ont revu à la baisse le nombre de victimes. Ce qui n'empêche pas qu'il y ait toujours un véritable problème moral, théologique. Le pape Jean-Paul II s'en est bien rendu compte puisqu'il a inclus l'Inquisition dans son action de repentance.

Cependant, l'Inquisition ne doit pas faire oublier les richesses dominicaines, notamment à Toulouse...

On peut citer plusieurs choses en bref. D'abord, les Jacobins, église sublime, où le corps de saint Thomas est installé au XIVe siècle et qui fut un important lieu de rencontres universitaires au Moyen Age. Au XVIIe siècle, les dominicains de Toulouse vont connaître une grande réforme qui leur donnera un élan extraordinaire et sera le point de départ de la mission dominicaine vers les Antilles. C'est de Toulouse que seront fondés deux grands couvents parisiens : le couvent de l'Annonciation, où se réunira le club des Jacobins sous la Révolution française, place du Marché-Saint-Honoré (il a été détruit depuis), et le couvent Saint-Dominique, duquel subsiste l'église Saint-Thomas-d'Aquin, dans le 7e arrondissement. Troisième richesse : Henri Lacordaire, qui réimplanta les Dominicains à Toulouse en 1853. Aujourd'hui, notre couvent de Rangueuil compte cinquante frères, dont la moitié sont des étudiants en théologie, et bénéficie d'un rayonnement international

Demandez le programme !

Pour le huitième centenaire de l'ordre des Dominicains, cérémonies, conférences, pièces de théâtre, concerts, expositions sont organisés un peu partout dans Toulouse au cours de l'année. Programme détaillé : www.toulouse.dominicains.com. Un site piloté par le frère Augustin Laffay recense les lieux saints dominicains partout dans le monde et les 400 grandes figures de l'ordre des Frères prêcheurs.

     

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