Le néo-fidéisme post-moderne est essentiellement anti-thomiste. par Scrutator Sapientiæ 2014-12-01 06:40:39 |
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Bonjour et merci, Aigle.
Le néo-fidéisme post-moderne est essentiellement anti-thomiste.
Je parle ici d'un néo-fidéisme post-thomiste, et je recours aux deux préfixes, "néo", et "post", non à cause d'un tic de langage, mais parce que je crois que ce fidéisme est nouveau, en ce qu'il est à la fois théologiquement anti-thomiste et chronologiquement post-moderne.
1. Si l'on considère l'histoire de la philosophie, la post-modernité est née après 1945, quand on a entendu "dépasser" les modes de raisonnement qui ont été ceux de la philosophie européenne occidentale, du début du XVII° siècle à la fin de la première moitié du XX° siècle, ces modes de raisonnement n'ayant vraiment été soumis au travail de sape effectué en prenant appui sur les maîtres du soupçon (Marx, Nietzsche, Freud) qu'à partir du moment où les oeuvres de ces mêmes maîtres ont commencé à donner lieu à la plus large diffusion.
2. Si l'on considère l'histoire de la théologie, la post-modernité y a fait son apparition, quand on a commencé à prendre appui sur un mode de raisonnement phénoménologique husserlien ou herméneutique heideggérien, puis sur un mode de raisonnement qui n'aurait déplu ni à Derrida (la déconstruction), ni à Lévinas (l'altérité).
3. Or, le thomisme se prête mal, pour ne pas dire qu'il ne se prête pas du tout, à telle ou telle mise au goût du jour, même "seulement" méthodologique ou problématisante, de la relation à et/ou d'un système explicitateur et objectivateur de la doctrine de la Foi catholique.
4. C'est probablement la raison pour laquelle le thomisme n'est pas jugé attractif, ou pas jugé opérant, notamment par ceux-là mêmes qui veulent pouvoir montrer qu'ils sont capables, en permanence, de faire bon accueil, sur leurs propres terres théologiques, ou plutôt théologiennes, à la dernière philosophie post-moderne à la mode.
(La question est en effet de savoir si les théologiens post-modernes sont encore des théologiens, alors qu'ils s'expriment fréquemment comme s'ils n'étaient plus que des herméneutes du phénomène religieux.)
5. Il résulte de la surexposition des esprits, au contact de cette double post-modernité intellectuelle, un déficit d'aptitude et d'aspiration à l'explicitation et à l'objectivation, par la Foi ET PAR LA RAISON, de la spécificité et de la supériorité de la religion chrétienne, notamment vis-à-vis des autres religions ou traditions, mais aussi à l'égard de la modernité, saisie dans sa globalité.
6. Mais il y a un autre aspect des choses qui est intervenu, et qui est plus d'ordre psychologique que théologique ; je l'explicite d'une manière quelque peu lapidaire, mais je l'écris ainsi : s'est insinué un peu partout le préjugé selon lequel
- la Foi n'est pas ou n'est plus, notamment, un question de doctrine intellectuelle,
- la Foi est désormais, presque uniquement, une question d'ambiance interpersonnelle.
7. A la limite, désormais, une ambiance de Charité fait office ou tient lieu, non seulement de manifestation extérieure de la mise en oeuvre de la doctrine de la Foi, mais aussi de principe interne (plus senti et vécu, expérimenté, que conçu et pensé, connu et compris, intelligé et signifié, reçu et transmis), de la Foi elle-même.
8. "L'amour est la mesure de la Foi", nous dit le Pape François, au moyen d'un tweet, en ce moment même ;
- en un sens que l'on pourrait qualifier d'"existentiel", c'est évidemment vrai : il est évident que si l'on est sur-diplômé en théologie, mais que l'on n'a pas d'amour en soi, et que l'on ne donne pas d'amour autour de soi, on a une drôle de Foi, plus encyclopédique que que téléologique ;
MAIS
- en un autre sens, que l'on pourrait tenir pour "intellectuel", ce slogan du Pape François (et il me semble problématique EN SOI qu'un Pape s'exprime par slogans...) pose un problème d'une autre nature, en évitant ou en oubliant de rappeler que l'adhésion à la vérité révélée est, elle aussi, la mesure de la Foi...
(Dans mon esprit, le mot "ambiance" n'a pas nécessairement un caractère péjoratif ; j'oppose l'"ambiance" à la "doctrine", non parce que qu'une "ambiance" est toujours mauvaise et une "doctrine" toujours bonne, mais pour me faire comprendre, tout simplement)
9. Je formule sans doute très mal ce qui précède, et je vous prie de bien vouloir m'en excuser ; ce que je suis en train de dire, c'est ceci : la ré-affirmation, la re-validation, du thomisme, au sein même de l'Eglise, supposerait, à mon sens, que les promoteurs de ce mouvement se mettent à ramer à contre-courant, y compris contre le courant souvent accepté, sinon toujours approuvé, au sommet de l'Eglise,
- alors que nous sommes en présence d'un courant de pensée, d'origine extérieure à l'Eglise, dont le caractère mutagène n'est pas toujours compris, ni combattu en proportion de ses effets sur la Foi,
et
- alors que les ennemis de l'Eglise, externes ou internes, n'ont aucun intérêt à ce que le thomisme soit à nouveau important et influent, dans la formation intellectuelle des (futurs) clercs.
10. Je laisse à plus compétents que moi la question de savoir si le thomisme est illégitime parce qu'il a été, au départ, un aristotélisme christianisé, ou s'il est illégitime parce qu'il a été, à l'arrivée, un catholicisme rationalisé (qui a voulu "tuer" le thomisme l'a accusé d'être devenu suarézien...), et je termine ce message sur une dernière remarque : aujourd'hui, dans le catholicisme contemporain, quand on veut bien recourir à la notion de "points non négociables", on l'applique notamment et surtout aux choses de la vie et de la mort, mais plus rarement, voire jamais, aux choses de l'esprit ; c'est tout à fait compréhensible, mais c'est quelque peu préjudiciable, dans la mesure où une Eglise catholique dépourvu d'un instrument de pensée aussi identifié et organique que le thomisme peut difficilement passer de l'unité de pensée à l'unité d'action.
Mais ce passage, intégraliste, et non périphériste, le veut-on vraiment ?
Bonne journée.
Scrutator.
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