Hans et Adriana c'était un peu comme Abélard et Héloïse.
Vous avez vu juste.
Sauf que Adrienne ne fut pas une vierge précoce, comme Héloïse, mais une matrone deux fois mariée, quoique sans enfants, et en quête, à 38 ans, d'un soutien solide pour sa vie (spirituelle), et qu'on n'infligea pas à Hans, heureusement pour lui, le triste sort d'Abélard.
La relation Speyr-Balthasar a quelque chose d'absolument navrant et elle reste, si l'on considère l'intelligence incontestable des concernés, mais aveuglée, fourvoyée, un avertissement grave et solennel pour tout type de relation spirituelle.
Issue d'une famille péniblement protestante, Adrienne v. Speyr connut en 1940, pendant son deuxième mariage, le Père SJ Hans Urs v. Balthasar, de seulement 35 ans, et exprimit le désir de convertir à l'Eglise.
Elle reçut toute son instruction de conversion (
Konvertitenunterricht) du Père Urs v. Balthasar qui la baptisa sous condition le 1 novembre 1940. Pendant le reste de sa vie, 27 ans, jusqu'à sa mort en 1967, le père, plus tard l'abbé, Urs v. Balthasar fut son unique directeur de conscience et son confesseur exclusif, ainsi que, lorsqu'elle commença à avoir des "visions" après 1941, son sténographe et interprète fidèle, et le
spiritus rector de sa propre théologie, comme il l'a maintes fois reconnu et souligné. (Voir
Erster Blick auf Adrienne v. Speyr, 1968, passim)
On voit tout de suite le problème. C'est le cas classique d'un argument circulaire. Comment ne l'a-t-il pas pu voir lui même, lui, le jésuite, qui a dû étudier Scaramelli ?
Si le théologien Urs von Balthasar affirme (comme il le fait dans
Hoffnung für alle, 1986 et ailleurs) que sa théologie (partiellement aberrante et non-conforme au dogme sur beaucoup de points) avait bien pris forme avant sa rencontre avec Adrienne v. Speyr, qui, elle, d'autre part, reçut toute son instruction spirituelle de lui, et de lui seulement (il dit même,
Erster Blick p. 36, qu'elle n'a jamais dû consulter un autre livre de théologie !), on ne saurait nier que les "visions" qu'elle eut après sa conversion et qui comme par un heureux hasard "confirment" les hypothèses les plus hardies du théologien, furent précisément inspirées de cette instruction unilatérale reçue de l'ex-jésuite, et maintenue pendant 27 ans !
Celui-ci se fit donc en somme l'interprète d'un bien trouble oracle, crée et nourri par lui : une gigantesque auto-suggestion.