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Étude
par origenius 2013-07-03 09:00:40
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L’Astrolabe divin


"Lis le livre de Dieu, celui de ton âme et celui des cieux".

Mahmûd Shabestari

Quelques Modernes, gagnés par une lucidité tardive, après avoir vu les idoles progressistes s'effondrer dans le sang et les larmes, semblent désormais emprunter aux réactionnaires leurs vues les plus alarmistes. Non sans croire avoir inventé l'œuf de Christophe Colomb, ils nous informent que l'horizon est sombre et qu'il se trouve de fortes chances que nous nous acheminions vers un désastre économique, écologique, et plus généralement culturel, planétaire. Ce pessimisme, toutefois, demeure une facilité ; et pour s'avérer trop tardive, la lucidité dont il témoigne n'en semble par moins troublée. comme par une dioptrique déformante.

Loin d'être remise à plus tard, et d'être, pour ainsi dire, un substitut "réaliste" à l'utopie défaite des "lendemains qui chantent", la catastrophe redoutée, il faut bien le reconnaître, est derrière nous. Ce qui peut encore advenir de mauvais, épidémies, famines, guerres, pour ne rien dire de l'asservissement du code génétique à de très-obscures fins technologiques et commerciales, ne l'est plus que pour couronner le tout.

Le désastre est accompli. A la place de ce qui fut le monde réel, en proie à l'éloignement et à l'exil, à la place de ce réel assombri, décevant ou tragique, mais qui avait au moins le mérite de se présenter à nous comme une épreuve, il n'y a plus rien du tout. A l'exil de l'être humain, arraché en même temps à sa terre et à son Ciel, succède l'exil de l'Exil. A l'oubli des Principes, qui creusait encore dans l'âme cette déhiscence éblouie que disent les poèmes d'Hölderlin, succède l'oubli de l'Oubli.

Le néant, cette grande adoration du Moderne, s'est substitué à l'être, mais un néant qui n'est plus même perçu comme un manque mais comme un abominable et tyrannique remplissage que l'on nomme "communication". Lorsque tout est perdu, tout peut encore être sauvé, et par l'homme lui-même, en vertu de cette vertu théologale : l'espérance ; mais lorsque le sens même de la perte est perdu, alors le monde ressemble à ce que nous voyons : "un composé d'équarrissoir et de maison de tolérance" pour reprendre la formule d'Isaac B. Singer.

Ce monde, en vérité, défie toute description, et même toute analyse. L'analyse requiert l'usage de la raison, ou, plus exactement, de la logique. Or ces dernières décennies montrent assez que la raison et la logique, avec le discernement, se sont évanouis.

Naguère encore, le rationalisme (cette opinion qui professe qu'il faut impérativement scier la branche sur laquelle on s'assied) s'opposait à la Théologie. Depuis les arbres sont tombés, avec leurs hôtes malveillants. Le déclin de la logique, puis sa disparition pure et simple, sont corrélatives de l'effondrement de la Théologie, qui ne date point de la dernière averse.

Ce monde effondré, ce monde sans Dieu, c'est-à-dire sans la clef de voûte qui rend possible l'usage du Logos (en tant que logique et raison, non moins qu'en tant que mythe ou mystère) est un monde littéralement indicible ; et ce qu'il y a de terrible, si l'on y songe, c'est que nous y sommes nés ; mais ce qu'il y a de beau, et qui témoigne de l'absolue transcendance de l'espérance, c'est que, bien qu'y étant nés, nous ne lui appartenons pas entièrement.

Cette part impondérable, cette persistance mystérieuse du Verbe, est la pérennité de l'étincelle d'or de l'Intellect, mais cette "étincelle d'or" ne demeure précisément que parce qu'elle est incréée.

Le monde livré au Moderne, en effet, ne laisse aucun espace libre à la pensée. La sophistique moderne ne fut elle-même qu'une phase transitoire, fugace, de la crétinisation massive, totalitaire et "religieuse" dans un sens abominablement parodique.

Le grand rêve du Moderne, sa "parousie" tant désirée, dont le communisme et le nazisme furent les esquisses, n'est autre, en effet, qu'une "religion" sans théologie ni métaphysique, autrement dit une superstition généralisée, globale, entièrement dominée par des rites sociaux, médiatiques, autrement dit une "religion" du "technocosme", figé dans l'éternel présent non de la divine Présence mais de son absence hantée par le "monde virtuel".

Est-il alors possible de "chevaucher le tigre" selon la formule taoïste reprise naguère par Julius Evola, s'il n'y plus de tigre, plus de cavalier, s'il n'y a plus que des hommes seuls, des "esseulés", pour reprendre le mot de Rûmî, auxquels incombe l'immense responsabilité d'être et d'agir selon l'obscur scintillement qu'ils perçoivent d'un Intellect qui s'est perdu en eux-mêmes, presque hors d'atteinte, mais qui leur adresse de temps à autres, un signe, une "salutation angélique", par l'entremise de certaines heures ou de certaines œuvres ?

Si l'idée de "chevaucher le tigre" pouvait avoir un sens, aux temps de la modernité agissante, c'est-à-dire aux temps de la course à l'abîme et des héroïsmes funestes, autant semble-t-elle désormais caduque, si l'on ose dire, lorsque l'abîme est déjà au-dessus et au-dessous de nous, que la ligne fatale a déjà été franchie, et qu'il n'y a donc plus rien à perdre, et plus rien à gagner. Le "chevaucher le tigre" évolien correspondait à une possibilité liée à une étape légèrement, mais significativement, antérieure à celle où nous nous trouvons, étape orageuse, où le pessimisme actif pouvait encore constituer une riposte au progressisme militant.

Rien toutefois n'est moins désespérant que cette caducité simultanée de l'optimisme et du pessimisme, qu'ils soient actifs ou passifs. Que le pessimisme lui-même soit tombé, et que notre existence moderne et "post-moderne" soit l'histoire de cette chute, si rapide et dans de si vastes espaces que l'on se croit immobile, cela nous incline bien davantage, sinon à nous réjouir, du moins à nous délivrer du pathos réactionnaire et de la crainte du pire. Comprendre que le pire est déjà advenu, c'est à tout le moins se délivrer de la peur.

Or qu'est ce qu'un Moderne, sinon un homme qui a peur de tout sauf de ce qui détruit son âme ?

Plutôt que de chevaucher un monde qui n'existe plus, il nous resterait ainsi à nous retirer dans le secret de l'âme et tout reprendre au commencement, à partir de "l'étincelle incréée". Car tout ce qu'il était possible d'aimer du monde de la Tradition a été saccagé : il ne reste que l'incréé.

Sans doute fallait-il que toutes les choses aimables et dignes de révérence disparussent, que nos religions, nos rites, nos traditions, nos appartenances fussent profanées, que le cosmos lui-même soit atteint dans ses paysages, ses faunes et ses flores, et jusqu'en sa météorologie, sans doute fallait-il que plus rien ne demeurât de "la simple dignité des êtres et des choses" pour que nous comprenions enfin notre profonde et mystérieuse raison d'être.

Noyée dans la pénombre, rendue indiscernable par les miasmes, la splendeur du vrai ne nous laisse que l'exigence du vrai, l'exigence du retour au centre par la discipline de la pensée et l'exercice reconquis de ce que les soufis nomment "la conscience secrète".

Le monde moderne n'est pas un monde dont Dieu s'est retiré, c'est un monde qui s'est retiré de Dieu, c'est-à-dire de la Création elle-même, un monde révolté non seulement contre la Loi, la Grâce et l'Esprit mais contre le Réel lui-même qui s'en trouve quelquefois être l'empreinte visible. Toute "réaction" est vaine puisqu'elle se réduit à n'être qu'un retour à une étape légèrement antérieure à l'intérieur du processus d'anéantissement.

Plus encore que vaine, elle est néfaste, ajoutant du mensonge au mensonge et requérant le néant contre le néant : manœuvre de diversion qui nous interdit de "voir les choses telles qu'elles sont", ainsi qu'il est dit dans le Coran, et nous éloigne d'autant plus de l'épicentre, de l'œil du cyclone et de notre plus haute responsabilité.

Certes, le dégoût, l'indignation que nous éprouvons à l'égard des manifestations du monde moderne sont les indices d'une âme noble. Celui qui n'éprouve pas la plus vive aversion lorsqu'il ouvre un poste de télévision, lorsqu'il se promène dans une ville moderne, ou, pire encore, modernisée, celui qui n'est point navré, jusqu'au fond du cœur, jusqu'aux larmes, par le rabougrissement du discernement et de l'intuition, par l'abrutissement massif de ses contemporains, par les incessantes offenses faites au silence et à la beauté, celui-là est perdu, d'une perte sans doute irrémédiable.

Sourd à ce qui souffre, et plus sourd encore à la clameur muette de ce qui ne souffre plus, éloigné de toute passion, il est ce "mort" dont Dieu seul pourrait faire un "vivant". Mais celui qui éprouve pour d'autres, par compassion, les affres et la déroute, ne doit pas, pour autant, se laisser noyer dans l'indignation et le dégoût, car si son sentiment témoigne de la vérité, il ne témoigne pas encore pour elle.

Ce monde moderne, qui est révolte contre Dieu et le réel, ce monde qui substitue sa dérisoire féerie publicitaire, ses simplifications idéologiques aux réalités sensibles et intelligibles, il ne faut se révolter contre lui que dans le dédain de toute révolte, c'est-à-dire dans l'assentiment à ce qu'il refuse.

L'orgueil de la révolte, y compris contre le monde moderne ne vaut que s'il est une transition vers l'humilité infinie. Il est nécessaire de reconnaître sa valeur et d'opposer sa valeur de créature à la dévalorisation généralisée du monde moderne, à ce "relativisme dogmatique" qui est le propre de l'idéologie du Moderne, mais cette valeur, lors même qu'elle s'affirme, est reconnaissance de la précellence du Principe ; cette valeur, dans son geste même qui revendique, est salutation au Principe dont elle procède.

Nous valons, en tant qu'être humain, davantage que ce monde, mais cette reconnaissance, en tant que valeur, ne vaut elle-même qu'en tant que salutation au Principe :

"L'homme, écrit Rûmî, est l'astrolabe de Dieu".

Il faut refuser en même temps (car il s'agit de l'avers et de l'envers d'une même erreur) l'humiliation cruelle, la dévalorisation, que nous impose le monde moderne, qui nous veut tantôt singes améliorés, tantôt unités interchangeables, mais il faut aussi refuser, du même élan, l'incommensurable vanité que "démocratiquement", il nous autorise par compensation.

Autrement dit : il faut ne rien céder à l'amoindrissement du monde et tout abandonner à l'Unique souveraineté de l'Esprit.

Ce monde sans Dieu, dont Bernanos disait qu'il est une "gigantesque conjuration contre toute forme de vie intérieure" poursuit inlassablement son travail d'abaissement : il nous abaisse, nous offense, avec une arrogance sans pareille ; il nous humilie de laideur et de bêtise, il nous ôte le respect de nous-même, nous prive, par un contrôle journalier, de nos moindres espaces de liberté et de loisir.

Chaque jour voit le perfectionnement d'une nouvelle technique de surveillance et de planification. Ceux-là même qui croient être les maîtres du monde (et qui le sont, en effet. d'une certaine façon) sont reliés à leur Maître, l'Argent, par l'entremise de leur portable qui les sonne comme naguère l'étaient les gens de maison. Il n'est plus un instant où le Moderne affairiste ne se trouve "connecté", c'est-à-dire à l'abri du rappel à l'ordre, ne fût-ce que d'un "ordre de virement".

Ce monde qui nous rend idiot et fou, ayons l'orgueil de le refuser, mais d'un orgueil orienté par la plus haute humilité. Or, selon l'étymologie, qu'est-ce que la plus haute humilité ? La plus haute humilité est la terre céleste.

Un des Contes cruels de Villiers de L'Isle-Adam, L’Affichage céleste, décrit parfaitement ce que serait, dans l'accomplissement des desseins les plus ténébreux du monde moderne, l'inversion de la terre céleste : le ciel devenu surface publicitaire. Cette odieuse profanation qui réduit la voûte des cieux à un "médium" de la communication, est à la fois anéantissement du Ciel et destruction de la terre.

Ce qui, de la terre devait s'ordonner au Ciel, ce qui, de l'âme humaine, devait entrer en résonance avec l'âme du monde, avec la Sophia, n'est plus désormais que communication "démocratique", autrement dit, travail de l'anti-Logos, du "dédire", qui est à la fois rupture du serment, de l'Alliance réelle, et "déconstruction" ou, plus exactement, dévastation du langage.

La recouvrance de la parole humaine, qui tient en elle, dans ses confins de ténèbres, le secret de la parole divine dont elle est issue, et qu'elle profane inlassablement, n'en demeure pas moins possible, dans le silence. Il n'est pas impossible que la marque du Réel, dans un monde qui le refuse ne soit autre que le silence. Mais ce silence, comme le "vide" dont parlent les bouddhistes, n'est pas absence, mais cette plénitude qui est précisément le contraire du remplissage moderne.

Celui qui use du logos doit consentir ainsi à ne jamais être satisfait de ce qu'il dit ou écrit sans pourtant n’enrager contre la nature inappropriée du langage humain à cerner la vérité métaphysique qu'il entrevoit, sous peine d'outrer le rôle du langage et d'outrecuider dans l'hybris dogmatique ou, ce qui revient au même, dans un relativisme (lui-même dogmatique) où, le Sens n'existant plus, tout vaudrait n'importe quoi.

Les philosophies modernes sont presque toutes empreintes de cette outrecuidance qui est un déni des ressources profondes du Logos, une sorte de rage volontariste à faire dire aux mots ce qu'ils ne peuvent dire, et à administrer par le langage profane des contrées de l'âme, des raisons d'être, des pressentiments sur lesquels ils ne devraient avoir aucun droit.

"Il y aura" écrit Heine, en réponse à l'ingénuité sentimentale de Madame de Staël, "des fichtéens armés, des kantiens impitoyables, mais les plus terribles seront les philosophes naturalistes : le marteau gigantesque de Thor abattra les cathédrales gothiques".

Il s'en faut de beaucoup, hélas, que le règne de ces abstracteurs vengeurs, de ces puritains maniaques, soit passé. Nous en sommes là. Le fondamentalisme moderne et la modernité fondamentaliste se partagent la tâche ; il n'est presque plus rien, en ce monde, qui ne soit pris dans cette tenaille. Mais ce "rien" qu'ils nous laissent, ce "rien" qui est notre silence et notre prière du cœur est tout de même quelque chose : il est cet "hors d'atteinte" où nous demeurons sans atteintes, cet "inaltéré" qui, pour s'être si prodigieusement éloigné de nous, est devenu le gardien de l'invisible.

"Le saint parfait, écrit Rûmî, conserve dans son sein l'infinie forme sans forme de l'Invisible reflété dans le miroir de son propre cœur".

Telle est la logique paradoxale de la gnose : ce qui s'est tant éloigné est, aussi, par cela même, au plus proche de nous :

"C'est par Mon œil que tu me vois et que tu te vois. Je suis plus près de toi que toi-même, que ton âme, que ton souffle" écrit Ibn' Arabi.

Qu'en est-il alors du triste et ridicule orgueil moderne qui veut dominer le monde par la volonté ? Quel sens donner à cet "humanisme" qui nous veut rois de la création mais esclaves de nous-mêmes ? Aussi vaste que soit le désastre, il ne saurait altérer l'inaltérable dont l'absence même nous donne le sens de notre déroute :

"Sans la lumière de Dieu, la vie n'est que souffrance, la raison insensée, la religion une tyrannie" nous dit Iqbal.

A la plus vaste et la plus radicale défaite humaine, correspond ainsi la plus haute exigence de recouvrance. Il ne s'agit plus alors, en vaines et puériles joutes, d'opposer la vie à la raison, ou la religion à la raison ( ce qui fut, ces deux derniers siècles l'occupation majeure des philosophes progressistes ou réactionnaires), mais de perdre à la fois la vie, la raison et la religion ou de les reconquérir toutes ensemble.

L'heure, pour paraphraser Rimbaud, est au moins très-sévère. La mise-en-demeure qui nous est faite est des plus radicales. L'erreur serait de croire en notre seule volonté et de nous indigner outre mesure du sort commun.

Accompagnons dans la tristesse et la révérence, comme un convoi funéraire, ce qui disparaît, à savoir, le Vrai, le Beau et le Bien tels qu'ils furent manifestés jusqu'alors dans les morales et les rites, mais sans oublier qu'ils demeurent éternellement dans le "feu de l'amour" et la "lumière de la contemplation" (Hujwirî).

Le saccage du Temple, pour odieux qu'il soit, n'ôte rien à la réalité du temple invisible qui s'édifie pierre à pierre autour de nous sitôt que s'élève une prière de notre cœur. Ne confondons point l'eau et l'aiguière.

Ce que nous dit aussi un autre poète soufi, Yunus Emre :

Je sacrifierai mille âmes pour Toi : que m'importe mon âme,

c'est Toi mon âme, dont j'ai besoin ; que m'importe l'univers !

Tu es l'âme parmi les âmes. Tu es la source de jouvence,

Tu es ma religion et ma foi : que m'importe la foi !

Je me suis plongé dans l'océan ; là j'ai trouvé la nacre

Et je m'y suis transformé en perle : que m'importe l'océan !


Pour échapper au monde sans Dieu, il suffit donc de se mettre en route, de voyager, que ce soit dans le Livre ou dans le monde. Le voyage vers Dieu ne s'achève jamais ; il se justifie, se couronne par la sapience ultime qui nous est humainement donnée : comprendre que le voyage vers Dieu est aussi un voyage en Dieu.

Mais avant d'atteindre à cette sapience ultime, il faut bien croire voyager vers Dieu ; il faut encore que notre foi soit meurtrie, éprouvée, que nous mesurions l'absence et l'exil ainsi que la cruauté et la vanité de toute chose lorsque nous croyons que Dieu n'est pas.

Voyager est toujours un acte de foi, une croyance. Il faut croire qu'il y a quelque chose là-bas, de l'autre côté de 1'horizon pour le vouloir franchir. Tout voyageur qui s'oriente est conduit par un acte de foi. Sans doute faut-il croire, en même temps, en l'absence et en la présence pour se mettre en route :

"Me chercherais-tu, si tu ne m'avais déjà trouvé ?"

Voir le monde déserté de Dieu, c'est comprendre déjà le creux de l'empreinte, cette absence nécessaire, cette inquiétude salvatrice qui nous donne à comprendre que "partis de nulle part, nous arrivons partout". La croyance que ce soit en l'existence ou en l'inexistence de Dieu, en sa présence ou en son absence, n'est jamais que l'"en-creux" de la Sapience, l'empreinte visible du sceau invisible.

Ce monde sans Dieu existe bien moins que tout ce dont il proclame l'existence ; il est si peu que l'âme noble, pour qui le Réel appelle naturellement la louange, ne peut que vouloir partir. Le temps du monde sans Dieu, ce temps calculé (time is money, disent les nouveaux maîtres du monde) n'est pas seulement un temps mort, - le temps mort pouvant être silence, attente, suspens, voire principe de résurrection, - mais un temps détruit.

D'où ce recours prodigieux que nous offre la Tradition à travers la chevalerie spirituelle, la Futuwah, dont témoigne la poésie soufie, dans ce monde saccagé où les morales sont fallacieuses et les rites souvent incompris par ceux-là mêmes qui les célèbrent. D'où la persistance de cette "voie droite" dont parlait Maître Eckhart, quand bien même elle apparaît, dans ce monde tourmenté, et comme par l'effet d'une illusion d'optique, sous l'apparence d'une volute ou d'une spirale.

En métaphysique, la spirale est bien le plus court chemin d'un point à un autre, car là où nous croyons tourner sur nous-mêmes, nous nous élevons, non par 1'hybris de la volonté, mais par un consentement à l'oubli de soi-même qui est la véritable aurore boréale de la mémoire.

Certes, jamais, de mémoire humaine, le monde ne fut si arrogant de son ignorance, si farouchement dévoué à établir le triomphe de la matière informe, indifférenciée. Peut-on chevaucher le chaos ? C'est peu probable. Toutefois, la réponse à ce que nous vivons est déjà donnée et tient tout entière dans le dépassement de la croyance par la Sapience, de la doxa par la gnosis.

Lorsque la prophétie législatrice devient indiscernable sous les écorces mortes qui la recouvrent, lorsque les "appartenances spécifiantes", pour reprendre la formule de Hallâj, s'enragent dans un exotérisme dominateur contre leurs propres Symboles, la chevalerie spirituelle devient l'ultime recours par l'Amitié divine qu'elle proclame et le voyage auquel elle invite, par l'herméneutique des textes sacrés et par la doctrine métaphysique dont elle reconnaît la diamantine évidence, l'unité transcendante, à travers la diversité des formulations qui sont comme autant de facettes d'une Pierre unique, parfaitement transparente, et délivrant ainsi en même temps le secret de la surface et le secret de la profondeur.

Bien loin d'abandonner la prophétie législatrice, la chevalerie spirituelle œuvre à sa recouvrance, à son éclairement par la profondeur, par le "sens secret", ésotérique, qui est la raison d'être du voyage intérieur.

Le péril auquel les Modernes sont particulièrement exposés consiste à confondre ce qui irradie et ce qui est irradié, la lumière qui consacre la vérité intérieure, la légitimité éternelle du Symbole et la clarté qui, de l'extérieur, par exemple du domaine politique, vient frapper la surface, l'animant de feux artificieux et mortels.

Là encore tout est dit dans l'ouvrage décisif de René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel. De même que le politique n'a d'autre légitimité que celle qu'il reçoit de l'Autorité spirituelle, les religions n'ont d'autre légitimité que celle de la doctrine métaphysique dont elles émanent, doctrine qui est la "pierre spéculaire transparente" dont parle le Zohar et dont la lumière est témoin de la profondeur.

A la question "peut-on vivre dans un monde sans Dieu", on serait ainsi tenté de répondre par l'adage du poète latin :

"Naviguer est nécessaire, mais il n'est pas nécessaire de vivre".

L’Astrolabe divin qu'évoquait Rûmî, nous porte, comme le poème de Yunus Emre, au-delà de la vie. Il est si peu possible de vivre dans un monde sans Dieu qu'en vérité personne n'y vit et moins que tous, ceux qui s'imaginent que le monde moderne est la conquête de la vie !

S'il est donc impossible de vivre dans un monde sans Dieu, il reste possible et nécessaire d'y naviguer : notre Odyssée nous portera ainsi de l'Origine vers le Retour, en passant par l'illusion, et cette illusion abandonnée, nous retrouverons comme si nous ne l'avions jamais quitté, ce pays où nous sommes, cette patrie véritable, cette "lettre de feu", cette fidélité première, enfin sauvée de l'insignifiance et de l'oubli et restituée à la splendeur matutinale qu'évoque la Théologie orthodoxe :

"de commencements en commencements sans fins ..."

Luc-Olivier D'ALGANGE


(2006)

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