Madiran encore trop gentil pour Léon XIII par baudelairec2000 2013-04-07 01:36:51 |
|
Imprimer |
mon cher Vianney, il me semble qu'en ce qui concerne Léon XIII, Madiran est bien en dessous de la vérité.
Non, il n'y a pas chez le pape du ralliement un enseignement qui serait différent de son action politique. Voilà un pape dont la terminologie n'a plus rien de thomiste; parmi les penseurs qui l'influencèrent il faut souligner Luigi Taparelli d'Azeglio de la Société de Jésus, auteur d'un Essai théorique de droit naturel basé sur les faits; ouvert à toutes les influences, mais surtout pas la pensée de saint Thomas, il subit notamment l'influence de De Maistre, La Mennais et du catholicisme traditionnaliste français (cf. l'article "Tomismo et neotomismo a confronto nella Rerum novarum" dans Rerum novarum. Ecriture, contenu et réception d'une encyclique, Ecole Française de Rome, n° 232, 1997).
Prenons la lettre encyclique du 16 février 1892, un document adressé "à nos vénérables frères les Archevêques, Evêques, au clergé et à tous les catholiques de France", c'est la lettre du Ralliement. Léon XIII y déclare:
" Divers gouvernements politiques se sont succédé en France dans le cours de ce siècle, et chacun avec sa forme distincte: empires, monarchies, républiques. En se renfermant dans les abstractions, on arriverait à définir quelle est la meilleure de ces formes, considérées en elles-mêmes; on peut également affirmer, en toute vérité, que chacune d'elle est bonne, pourvu qu'elle sache marcher droit à sa fin, c'est-à-dire le bien commun, pour lequel l'autorité sociale est constituée; il convient d'ajouter finalement, qu'à un point de vue relatif, telle ou telle forme de gouvernement peut être préférable, comme s'adaptant mieux au caractère et aux moeurs de telle ou telle nation. Dans cet ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l'autre, précisément en vertu de ce qu'aucune de ces formes sociales ne s'oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne."
Commentaire:
1/ Léon XIII limite sa réflexion au XIX e siècle, les 13 siècles chrétiens qui ont précédé comptent assez peu à ses yeux, il est vrai que l'Italien qu'il est peut nous envier des siècles de royauté chrétienne, certes imparfaite, mais qui vivait en bonne intelligence avec l'Eglise.
2/ Pas un mot sur la Révolution française (à peine nommée dans l'Encyclique Nobilissima Gallorum gens du 8 février 1884); sans doute parce qu'elle n'a pas, à ses yeux, changé la donne dans les rapports entre la religion et l'Etat. Non, Léon XIII à part la funeste secte des Francs-maçons n'a décidément rien compris, d'ailleurs comme ses prédécesseurs de "ce stupide XIX siècle", se contentant de dénoncer le complot.
3/ Pourquoi cette insistance sur le XIX e siècle? Nous avons la réponse dans cette lettre Nobilissima Gallorum gens (remarquons le terme charmant mais bien désuet de "Gallorum", la diplomatie vaticane a quelques siècles de retard!).
" En France, au commencement de ce siècle, au sortir des grandes agitations et du régime de la Terreur, les chefs du gouvernement eux-mêmes( je coupe la parole au pape, Bonaparte en personne!) comprirent que le meilleur moyen de relever la société fatiguée de tant de ruines était de rétablir la religion catholique. En prévision des avantages futurs, Pie VII, Notre prédécesseur, se prêta aux désirs du premier consul (sic! si ce n'est pas là l'aveu que le Concordat fut signé au détriment de l'Eglise, je veux bien que le professeur Perrin m'exécute...), poussant la condescendance et l'indulgence aussi loin que le devoir de sa charge le lui permit.
On convint des point principaux, on posa des fondements et on ouvrit une voie sûre au rétablissement de la religion et à affermissement progressif. Et, en effet, de cette époque et dans la suite, plusieurs mesures que conseillait la prudence furent adoptées pour la sûreté et l'honneur de l'Eglise. Il en résulta de grands avantages, d'autant plus appréciables, qu'en France les intérêts religieux étaient auparavant plus compromis et presque désespérés. la dignité d ela religion fut de nouveau publiquement honorée, et les institutions chrétiennes reprirent vie. Mais en même temps, la patrie recueillit de ce fait seul de merveilleux avantages. Sortant à peine des agitations de la tempête, dans son ardent désir de fonder solidement la tranquillité et l'ordre de l'Etat, elle comprit que la religion catholique lui offrait heureusement ces avantages, et la pensée d'un Concordat fut alors celle d'un sage politique, habile à pourvoir au bien public. A défaut donc d'autres raisons, il suffirait aujourd'hui, pour maintenir la paix, des motifs qui l'ont autrefois fait conclure."
On l'aura compris, le Concordat ne présente que des avantages; mais Dom Besse s'est permis de faire remarquer que malgré le Concordat la France n'était pas redevenue chrétienne... Combien de régimes se sont succédé en France au cours de ce cher XIX e siècle?
Le Consulat, le Premier Empire, la Première Restauration, Les Cent Jours, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire, la Troisième république qui doit venir difficilement à bout de la Commune et mettra quelques années à accoucher d'une constitution durable pour accoucher à la fin des années 1870 d'un régime radical et persécuteur pour l'Eglise. Il n'y as pas à dire les avantages sont certains pour l'Eglise et manifestes pour la politique de ce pays.
4/ La réalité historique, la réalité tout court, Léon XIII n'en a cure; ce qui l'intéresse, c'est la survie d'un Concordat en sursis.
Plus le gouvernement français fait preuve d'agressivité vis a vis de l'Eglise (lois sur le divorce, sur l'enseignement, sur les hôpitaux), plus le pape avance dans la voie du Ralliement. La république saura manifester sa reconnaissance devant une telle bienveillance pontificale en procédant à la Séparation de l'Eglise et de l'Etat.
5/Là où des auteurs comme saint Thomas (dans le De Regno) distinguait, à la suite de Platon et d'Aristote, des régimes justes (royauté, aristocratie, politia - régime des citoyens, une démocratie restreinte) et des régimes injustes (tyrannie, oligarchie et démocratie), les régimes justes étant ceux dont les gouvernants poursuivaient le bien commun, les régimes injustes, au contraire, ceux dont les gouvernants recherchaient leur bien propre, Léon XIII se livre à une division bien floue, se limitant au XIX e siècle: empires, monarchies, républiques. Il préfère ignorer l'avènement de la démocratie (régime injuste) à l'instauration de laquelle a travaillé la Révolution, mise en sommeil durant la Restauration, mais consolidée par Napoléon, l'homme qui sauva et installa définitivement les principes de 1789 en France et les propagea dans l'Europe entière. La démocratie se cache chez Léon XIII derrière un terme classique, honorable, celui de "république", la chose publique. Faire accepter la république (renvoyant à un type de constitution) aux Français permettra de leur faire avaler la démocratie. Et à l'inverse, pour éviter des incompréhensions envers les intentions du pape chez les catholiques réticents à la politique du ralliement - celui-ci, dans sa lettre du 16 février 1892 faisant part de son regret ose une distinction pour le moins surprenante:
" Si l'on avait su tenir soigneusement compte de la distinction considérable qu'il y a entre Pouvoirs constitués et Législation. La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme, que, sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable; tandis qu'à l'opposé, sous le régime dont la forme est la plus imparfaite, peut se rencontrer une excellente législation."
A la lecture de ces lignes, on se demande à quel constitutionnaliste de génie on a affaire. Deux questions:
a/ Qu'est-ce qui fait qu'un régime est juste ou injuste? Le fait qu'il poursuive ou non le bien commun.
b/ Une réflexion sur les régimes politiques se fait-elle sur la durée ou doit-elle se calquer sur une période précise de gouvernement? Un bon régime peut commettre des erreurs, ainsi ouvrir un conflit non justifié; un régime injuste, même si sa politique peut se révéler accidentellement bonne, reste un mauvais pouvoir qui est condamné à mener sur le long terme une politique contraire au bien commun du pays. Qui oserait-soutenir que la Cinquième république est un régime juste(décolonisation sanglante, politique économique libérale, lois sur la pilule, l'avortement, le pacs, tout cela aboutissant à l'avilissement de l'individu)? Qu'on le veuille ou non, la pente à tendance à toujours s'incliner un peu plus.
6/ Il y a pour le pape du Ralliement, il y a, comme il nous le rappelait plus haut , le domaine des abstractions et "le terrain des faits": "il nous faut bien garder de renier les principes tout à l'heure établis; ils demeurent inébranlables. Seulement, en s'incarnant dans les faits, ils y revêtent un caractère de contingence, déterminé par le milieu où se produit leur application. Autrement dit, si chaque forme politique est bonne par elle-même, et peut être appliquée au gouvernement des peuples, en fait cependant, on ne rencontre pas chez tous les peuples le pouvoir politique sous une même forme;chacune possède la sienne propre. Cette forme naît de l'ensemble des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines, qui font surgir dans une nation ses lois traditionnelles et mêmes fondamentales; et, par celles-ci, se trouve déterminée telle forme particulière de gouvernement, telle base de transmission des pouvoirs suprêmes."
Si j'avais été contemporain de Léon XIII, voici ce que je lui aurais répondu: "La France avait ses lois fondamentales, lois qui régissaient la royauté. La république est le régime de fait qui s'est installé par la terreur, cela n'en fait pas pour autant un régime juste et légitime."
Avec les principes léoniens, nous voici parvenus au règne du relativisme en politique, reconnaissance de la plus pure contingence dans le domaine politique; vive les révolutions, il est vrai que Léon XIII peut se montrer satisfait devant le nombre de révolutions qui ont secouer et ont durablement contribuer à modifier notre pays.
7/ Je l'avoue, j'exagère... mais si peu. Comme pour nous mettre à l'abri d'une contre-Révolution, le pape écrit au clergé de France le 16 février 1892:
"Inutile de rappeler que tous les individus sont tenus d'accepter ces gouvernements et de ne rien tenter pour les renverser ou pour en changer la forme. L'Eglise... a toujours réprouvé les doctrines et toujours condamné les hommes rebelles à l'autorité légitime." Qu'on se le tienne pour dit, Léon XIII ne joue plus avec les principes. Les Français sont tenus,en cette année 1892, de reconnaître les pouvoirs constitués.
baudelairec2000 qui est rentré en résistance il y a quelques décennies et qui se flatte de ne pas nourrir la "gueuse" par ses bulletins de vote.
Soutenir le Forum Catholique dans son entretien, c'est possible. Soit à l'aide d'un virement mensuel soit par le biais d'un soutien ponctuel. Rendez-vous sur la page dédiée en cliquant ici. D'avance, merci !
|