“Nous ne sommes point occupé à instruire un imaginaire procès personnel de Léon XIII. Nous constatons que les confidences qu’on lui prête, à tort ou à raison, mais unanimement, et qu’on lui prêtait déjà de son temps, et que ses actes de gouvernement se séparaient de la doctrine traditionnelle qu’il enseignait dans ses textes officiels. Le propos sur la liberté et la conciliation dans la liberté, — la liberté moderne, selon le modèle américain, — est contraire à la doctrine de la liberté qu’il enseigne dans son encyclique Libertas ; contraire au Syllabus, auquel il restera entièrement fidèle dans la teneur officielle de son enseignement doctrinal. À l’avance conforme à Vatican II, à sa déclaration sur la liberté religieuse, à la pensée et à la politique montiniennes.
Naturellement, j’ai vérifié la citation terrible de l’interview. Il vaut mieux vérifier que négliger, comme j’avais fait il y a vingt ans, soupçonnant Dansette (*), le récusant parce que son interprétation était contraire à la doctrine officielle de Léon XIII. Hélas. J’ai sous les yeux la première page du Petit Journal de Judet, trentième année, numéro 10645 du mercredi 17 février 1892. La citation que fait Dansette résume bien le propos de Léon XIII sans le déformer. Voici tout le passage :
« Les États-Unis, qui sont en république, malgré les inconvénients qui dérivent d’une liberté sans bornes, grandissent tous les jours, et l’Église catholique s’y est développée sans avoir de luttes à soutenir contre l’État. Ces deux puissances s’accordent très bien, comme elles doivent s’accorder partout, à la condition que l’une n’empiète pas sur les droits de l’autre ; la liberté est bien réellement là-bas le fondement des rapports entre le pouvoir civil et la conscience religieuse. L’Église réclame avant toute autre chose la liberté ; ma voix autorisée (sic) doit être entendue pour que son but et son attitude ne soient plus dénaturés par des attaques mal fondées. Ce qui lui convient aux États-Unis lui convient à plus forte raison dans la France républicaine. »
Il y a, on l’a vu dans la première phrase, une allusion désarmante aux inconvénients qui dérivent d’une liberté sans bornes : allusion à la doctrine officielle brillamment illustrée par les encycliques de Léon XIII ; allusion désarmante, parce que ces inconvénients n’en sont donc pas, ou sont tout à fait mineurs, tout se passe très bien « malgré » eux. Ce n’est pas Dansette, c’est Léon XIII qui réduit ici la doctrine à la simple fonction de clause de style.
Nous avons toute notre vie médité ce phénomène, la méconnaissance quasiment générale, dans l’univers catholique, des enseignements pontificaux de Léon XIII à Pie XII. Les causes en sont nombreuses. L’une d’elles, et certes pas la moindre, est que le gouvernement de Léon XIII a fonctionné, non pas toujours, mais plusieurs fois, comme s’il tenait pour simple rhétorique l’enseignement doctrinal du même Léon XIII.”
Jean Madiran,
Les deux démocraties, N.E.L. 1977, p. 128-131.
(*) Madiran décrit ici ce que fut, dans son livre
On ne se moque pas de Dieu (N.E.L. 1957), sa première réaction face aux allégations de l’historien Dansette, lequel ne cachait pas sa sympathie envers le “ralliement”, le Sillon de Marc Sangnier, et plus généralement le courant “progressiste” dominant la démocratie chrétienne en France.
V.
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