De la position apophatique à la tentation "apo-ontique". par Scrutator Sapientiæ 2012-04-19 16:34:16 |
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Bonjour et merci beaucoup, Origenius.
J'ai trouvé ce texte extrêmement intéressant, mais aussi quelque peu préoccupant.
1. Il y a au moins un élément positif, dans la théologie apophatique : elle nous rappelle
- que nous n'avons pas à recourir à des anthropomorphismes pour attribuer à Dieu des dimensions ou des qualités qui expriment davantage ce que notre imagination investit et oriente dans sa direction que ce que Dieu est vraiment ;
- que nous n'avons pas à recourir à un anthropocentrisme pour attribuer à l'homme une centralité telle que l'on se demande parfois si ce n'est pas lui qui a consenti, par condescendance ascendante, à accorder à Dieu tout le bénéfice qu'il y a à être.
2. Ainsi, toute théologie,
- en tant que théologie théologique, en tant que discours théologique sur Dieu lui-même,
ou
- en tant qu'anthropologie théologique, en tant que discours théologique sur l'homme,
devrait pouvoir être modeste, patiente, prudente, discrète ou pudique, car il y a beaucoup de choses qui existent, ou pas, en Dieu, ou en l'homme, et à propos desquelles une théologie ne doit pouvoir s'exprimer qu'avec beaucoup de minutie, beaucoup de précautions, beaucoup de respect, je dirais même : un peu de silence(s).
3. Cela étant écrit, j'ai eu l'impression, en lisant ces "Remarques sur la notion du devenir chez Maître Eckhart", que nous sommes en présence
- d'un point de départ : une position apophatique, une théologie apophatique étant une théologie qui nie que l’on puisse définir Dieu par des termes positifs et les remplace par des termes négatifs (on dit plutôt « théologie négative »)
- d'un point d'arrivée : une tentation "apo-ontique" : une théologie apo-ontique serait une théologie qui nierait que l’on puisse attribuer ou reconnaître quelque être que ce soit aux différents "étants", à commencer par les "étants humains", le seul être bénéficiant de l'être étant Dieu.
4. Pour aller vite, je dirai ce que je pense ainsi :
- d'une part, le motif du christianisme étant ce qu'il est, "pour nous, les hommes, et pour notre salut", je doute fort que nous soyons assimilables à du néant, du point de vue de Dieu, ou alors, cela voudrait dire que Dieu, en nous donnant la vie, en se donnant à nous, en nous donnant son Fils, l'a fait, pour ainsi dire, au bénéfice et à destination de quelque chose qui n'existe pas ou qui n'en vaut pas la peine ;
- d'autre part, le ressort du christianisme réside avant tout dans une révélation divine, une auto-manifestation de Dieu, et non avant tout dans une spéculation humaine, un ensemble de représentations qui seraient d'autant plus approximatives, illégitimes, inappropriées, qu'elles seraient des représentations purement humaines, des produits ou des reflets de notre imaginaire fantasmogorique ;
- enfin, toute convenance théologique n'est pas une aberration théologique, et les notions de Trinité (créatrice), d'Incarnation (rédemptrice), de Rédemption (salvifique) disent l'être et l'agir de Dieu, même si c'est seulement le moins imparfaitement possible.
5. Autre remarque rapide :
- ce n'est pas parce que Dieu n'est rien de représentable avec exactitude, ou avec exhaustivité, qu'il n'est "rien", en lui-même ou du point de vue des hommes ;
de même
- ce n'est pas parce que l'homme est l'être imparfait et limité que nous connaissons tous qu'il n'est "rien", en lui-même ou du point de vue de Dieu.
6. Dieu sait que je suis critique sur la constitution conciliaire Dei Verbum (au demeurant, surtout à cause de ce que l'on a pris grand soin de ne pas y mettre), mais pour autant, selon DV, si "l'Ecriture est l'âme de la théologie", encore convient-il de ne pas la sur-solliciter, au bénéfice de la cause que l'on veut promouvoir ou défendre.
7. Or, le Psaume 39, 6, d'après la TOB, ne dit pas tant "Devant toi ma vie est comme un néant !" que : "Vois le peu de jours que tu m'accordes : ma durée n'est rien devant toi.", ce qui n'est pas tout à fait la même chose ; au surplus, analogie : "ma vie EST COMME un néant" n'est pas identité : "ma vie EST un néant".
8. Si l'être de Dieu est assimilable à du néant, si l'être de l'homme est identifiable à du néant, comment l'agir de Dieu, d'une part, l'agir de l'homme, d'autre part, peuvent-ils émaner de leur néant respectif ?
9. Quelle communion ou quelle relation envisager entre Dieu et l'homme, dans le cadre d'une telle vision de Dieu et de l'homme ?
10. N'y a-t-il pas là un double risque,
- d'une part, d'oblitération de la question de l'être, chez Dieu et chez l'homme,
- d'autre part, d'exonération de la vocation de l'homme à la liberté responsable, dans l'ordre de son propre agir, alors que celui-ci a vocation à être inspiré par l'Esprit de Dieu, animé et unifié par la Grâce de Dieu, c'est-à-dire mis en mouvement ordonné, grâce à l'agir de Dieu lui-même ?
11. A partir
- d'une telle vision de l'homme, vision qui "néantise" l'être de l'homme (trop humain ou trop petit pour vraiment être) du point de vue de Dieu, ou plutôt d'un point de vue attribué à Dieu,
et
- d'une telle vision de toute représentation de Dieu (trop divin ou trop grand pour que son être soit vraiment dit par l'homme), vision pour qui toute représentation est tenue pour plus ou moins imparfaite, imprécise, incertaine ou incomplète, "DONC" illégitime ou inopérante,
le risque majeur, c'est que l'on considère toute médiation instituée entre Dieu et l'homme comme incertaine ou inutile.
12. Alors, cela peut aller jusqu'à signifier qu'il n'est point besoin d'une religion révélée pour nouer une relation avec Dieu, si l'on considère qu'il faut et qu'il suffit, d'une manière "spontanéiste" ou "spiritualiste",
- de se déprendre de son être humain, en ce qu'il est illusoire, du point de vue attribué à Dieu ou "constaté" en Dieu,
- de se déprendre de l'être divin, en ce qu'il est illusoire, quand il est imaginé par l'homme, représenté par l'homme,
pour commencer à cheminer en direction d'une communion ou d'une relation avec Dieu, l'être au néant paradoxal.
13. Mais ce cheminement, sur quelle parole de Dieu, sur quelle prière en Dieu, sur quels sacrements propices à la vie de l'âme en Dieu, sur quelle communauté de croyants en Dieu, pourra-t-il prendre appui ?
14. Les risques que je viens d'envisager, je n'en attribue "la paternité", ni à l'auteur du texte que vous avez envoyé, ni à un lecteur du même texte, qui y adhérerait de tout son coeur.
En outre, le moins que l'on puisse dire est que je ne suis spécialiste, ni des Pères de l'Eglise, ni de Maître Eckhart.
Enfin, j'ai écrit ce qui figure ci-dessus dans le cadre d'une réflexion personnelle, pour une fois, non "sourcée" ; il est donc possible que ce j'ai mis en avant fasse soupirer, ou sourire, qui que ce soit connaissant cette question mieux que moi.
Mais cette réflexion personnelle est la seule solution que j'ai trouvée pour mettre en avant, le plus rapidement possible, ce que je crois essentiel ; je vous prie de bien vouloir m'excuser, au contact des anomalies ou imperfections qui jalonnent sans doute mon texte.
Bon après-midi et bonne continuation.
Scrutator.
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