Métaphysique par origenius 2012-04-18 17:07:32 |
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Remarques sur la notion du devenir chez Maître Eckhart
Il est courant d'entendre dire que la créature est tirée du néant et qu'elle y retourne à la fin de ses jours. Or, à moins de forcer les mots jusqu'à en détourner le sens, rien ne peut sortir du néant et à plus forte raison y retourner ; pris ainsi au pied de la lettre, cela serait tout aussi absurde.
Pourtant, Maître Eckhart dit que Dieu est néant et que la créature est son œuvre, mais encore que la créature elle-même n'est rien. De plus, une lecture un peu attentive du Maître montre que la notion de néant est chez lui corrélative de celle de devenir. La question se pose de savoir comment et si possible de quelle façon les deux choses pourraient entretenir quelque rapport. Cela suppose, dans une approche la plus exacte possible de sa doctrine du devenir, que l'on ait vu au préalable ce qu'il entend par néant, néant de Dieu, néant de la créature.
La position de Maître Eckhart, en effet, passe mal à l'heure actuelle dans la plupart des "milieux" chrétiens où, tout au contraire, Dieu y est perçu sous le rapport de son humanité c'est-à-dire de sa présence formelle qu'incarne l'homme Jésus ; leur conception de Dieu se fonde le plus souvent sur sa paternité, conception "positive" donc et ils situent là le sommet des hiérarchies spirituelles. D'où il ressort que Dieu serait obligatoirement "quelque chose", sans quoi comment pourrait-il se donner un fils ! Le passage le plus cité à ce sujet par les détracteurs de Maître Eckhart est le suivant :
"Et s'Il (Dieu) n'est ni bonté ni être ni vérité ni Un, qu'est-il alors ? Il n'est rien de rien, il n'est ni ceci ni cela. Penses-tu encore quelque chose qu'il serait, cela il ne l'est pas. Où l'âme doit-elle alors prendre la vérité ?..." (*).
(*) L'étincelle de l'âme, Sermons 1 à XXX, traduits et présentés par Gw. Jarczyk et P.J Labarrière, Paris, Albin Michel, 1998, p.221 (Sermon 23).
Remarquons toutefois qu'il prend soin de préciser qu'il y a plusieurs sens au "rien" dont il parle, il en donne même les principales acceptions, notamment dans ce sermon où il est question de la vision de l'Apôtre Paul. Que dit Eckhart, à ce propos ? Ceci : "II me semble que ce petit mot a quatre sens...", quatre sens qu'il va développer par la suite et qui sont.
Un : quand Paul se relève il ne voit rien et ce rien est Dieu.
Deux : Paul ne voit rien que Dieu.
Trois : en toutes choses il ne voit rien que Dieu.
Quatre : quand Saint-Paul voit Dieu il voit toutes choses comme un néant (*).
(*) Et ce néant était Dieu ... Sermons LXI à XC traduits et présentés par Gw. Jarczyk et P.J. Labarrière, Paris, Albin Michel, 2000, p.90 (Sermon 71).
Il ne convient donc pas ici de prendre le mot au sens ordinaire, où rien en effet n'est rien, absence de toute chose. Nous devons bien comprendre, dans le droit fil des Pères de l'Église et, d'une façon générale, d'une theologia malheureusement oubliée depuis quelques siècles, que Dieu n'est rien de ce qui existe et, notamment, rien de ce qui touche aux sens et par suite au rationnel ; Eckhart l'entend ainsi : Dieu n'est ni "ceci" ni "cela"... Quant au "néant" de la créature, il y aborde de façon tout aussi nette.
L'article 26, retenus par ses accusateurs lors de son procès et "soupçonné d'hérésie", est des plus explicites à cet égard : "Toutes les créatures sont un pur néant ; je ne dis pas qu'elles sont peu de chose c'est-à-dire quelque chose, mais qu'elles sont un pur néant". (*)
(*) Bulle de Jean XXII : ln Agro Domini, du 27 mars 1329 (cité dans, Maître Eckhart, Traités et Sermons, Introduction par M. de Gandillac, Paris, Aubier, 1942, p. 266).
Tout est une question de point de vue, or il est visible là encore que Maître Eckhart adopte le point de vue de Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Et sous ce rapport son affirmation, dans le contexte de la doctrine chrétienne, n'avait réellement pas de quoi choquer tout au contraire ; les Écritures sont aussi claires sur ce point que sur le précédent : "devant toi ma vie est comme un néant !" (*). Et Maître Eckhart de préciser, à partir de Saint-Luc : "Toutes les créatures, en elles-mêmes, ne sont rien" (**).
(*) Psaume 39 ; 6.
(*) L'étincelle de l'âme, op. cit., p. 11 7. "Rien", ici encore, est synonyme de "néant" dans le sens de Saint-Luc (9 ; 23) : "qui veut devenir mon disciple il lui faudra se laisser soi-même" ; se laisser soi-même, soit encore, s'anéantir".
De fait, il n'avance rien qui n'ait été favorablement accueilli jusque là par les gardiens de la foi sinon peut-être qu'il présente les choses de façon plus "musclée" que ses pairs ; c'est sans doute ce qui expliquerait que cet article n'ait pas été taxé d'hérésie mais plus insidieusement soupçonné d'hérésie. Mais, que Dieu et la créature comme telle ne soient rien, ce n'est pas exactement sur ce point qu'il désire se faire entendre dans son ministère.
Car si Maître Eckhart s'intéresse à l'origine de la créature, voir son Commentaire de la Genèse, c'est avant tout du devenir de l'être qu'il se préoccupe ; et il le fait en homme "pratique" c'est à-dire en véritable métaphysicien qu'il est pour qui la réalisation spirituelle est toujours supérieure aux diverses théories qui l'enseignent, lesquelles théories n'étant qu'autant de voies dans la réalisation en question.
Où va l'être créé, vers où se dirige-t-il, ceci, de toute évidence, est ce qui ressort de plus présent dans son œuvre. C'est ce qui nous engage maintenant à dire quelques mots sur cette délicate notion de "néant", avant d'aborder le sujet qu'il propose à notre réflexion et que nous tenterons d'étudier un peu, savoir : quel devenir ultime pour l'être.
Maître Eckhart n'est pas le premier à parler du "néant de Dieu". Il suffit de reprendre quelques textes anciens où il vient lui-même puiser, notamment ceux de Denys l'Aréopagite, pour s'en rendre compte. À propos de ce qu'il appelle l' "essence sur-essentielle" ou encore la "Cause universelle", Denys écrit : "Nous disons que la Cause universelle, située au-delà de l'univers entier, n'est ni matière exempte d'essence, de vie, de raison ou d'intelligence, ni corps ; qu'elle n'a ni figure ni forme, ni qualité ni quantité ni masse ; qu'elle n'est en aucun lieu..., qu'elle ne perçoit ni n'est perçue". Elle échappe aux sens et à tout ce que l'homme est capable de percevoir dans les conditions qui sont les siennes. "Elle n'est elle-même ni ne possède ni mutation, ni destruction..., ni rien en un mot de ce qui appartient au sensible" (*).
(*) Œuvres complètes, traduction, commentaires et notes par M. de Gandillac, Paris, Aubier, 1995 : Théologie mystique, ch. 4 et 5 (pp.182 et 183).
Plus loin il conclut : "Nous élevant plus haut, nous disons maintenant que cette Cause n'est ni âme ni intelligence ; qu'elle ne possède ni imagination, ni opinion, ni raison ; qu'elle ne se peut exprimer ni concevoir.. ".
Elle ne se tient au calme ni ne possède de puissance ..., elle n'entre en rien dans l'espace et dans le temps, elle échappe à ce qui est accessible à notre connaissance ; "elle n'est rien de ce qui appartient au non-être mais rien non plus de ce qui appartient à l'être". Personne, enfin, ne la connaît et elle ne connaît personne ; "d'elle on ne peut absolument ni rien affirmer ni rien nier ; lorsque nous posons des affirmations et des négations qui s'appliquent à des réalités inférieures à elle, d'elle-même nous n'affirmons ni ne nions rien, car toute affirmation reste en deçà de la Cause unique et parfaite de toutes choses, car toute négation demeure en deçà de la transcendance de Celui qui est simplement dépouillé de tout ce qui se situe au delà de tout". (*)
(*) Ibid., p. 183 et 184 ; c'est moi qui souligne.
Remarquons déjà toutes les exigences de Denys concernant l'inaccessibilité de la Cause universelle sous quelque rapport que ce soit ; et, de même que la plupart des Pères, qu'il s'exprime en mode négatif pour en parler. Maxime le Confesseur nomme "Sur-Être" la sur-essentielle nature de Dieu, celui qui n'intervient en rien dans le créé. Jean Scot Érigène identifie l' "Essence divine" à la "Nature incréée incréante", différente de la "Nature incréée créante" ; disons simplement que, sous sa plume, celle-ci actualise celle-là sans la modifier.
Après Maître Eckhart, la doctrine sera reprise par Nicolas de Cues et peut-être par saint Ignace qui pourrait bien avoir introduit certains de ses prolongements dans ses Exercices spirituels. Quoique certains auteurs modernes aient cru découvrir à ce sujet notamment de notables divergences de vues chez les Pères, il n'en demeure pas moins que ceux-ci s'accordent sur un point fondamental que je voudrais faire ressortir pour commencer : Dieu, en soi, est au delà de la transcendance et de l'immanence ; leur vocabulaire peut varier mais à bien y regarder l'idée générale reste toujours la même.
Premier point : Dieu lui-même n'est rien de ce que l'on peut imaginer à son sujet. Il est celui dont on ne peut rien dire et à qui l'on ne saurait prêter une qualité ni même donner véritablement un nom ; aucun support sensible n'est à même de lui en fournir un étant donné qu'il ne s'implique en rien dans le manifesté, ce qui donc interdit toute spéculation "positive" à son sujet. Conséquence pratique : les vertus théologales ne s'appliquent pas à lui ; nous disons de Dieu qu'il est bon, juste, clément, miséricordieux ..., mais il est bien entendu que cela ne s'adresse pas à lui car il n'est ni bon ni mauvais, etc.
C'est ainsi que Clément d'Alexandrie, s'il admet que l'on puisse donner un nom à Dieu, à la rigueur, précise que ce ne peut être que par façon de parler car ce n'est qu'improprement que nous l'appelons Un, ou le Bien, l'Intellect, l'Être en soi, Père, Dieu, Créateur, ou Seigneur ; ces mots, ajoute-t-il, nous ne les prononçons pas comme son nom, mais, faute de mieux, nous recourons à de beaux noms afin que la pensée puisse y prendre appui sans s'égarer ailleurs ; pris séparément ces termes ne peuvent désigner Dieu, mais tous ensemble ils servent à indiquer la puissance du Maître universel.(*).
(*) Les Stromates (Stromate V), Paris, Éditions du Cerf, 1981 : ch. XII ,82 (§§1 et 2). Le grand Rûmî partage l'avis de Clément. Donner de beaux noms à Dieu, écrit-il, est en réalité une façon de le glorifier ; ne rien en dire ou en parler brièvement est une autre chose. Ce qui compte c'est l'intention. Mais renoncer aux titres et aux attributs c'est aussi témoigner du respect à Dieu, car l'intention en est de nier toute assimilation aux créatures (Lettres, Paris, Éditions J Renard, 1990, p.l 04).
Autre conséquence, ce Dieu suprême, n'ayant ni forme ni intelligence ni puissance, ne saurait être représenté. On se souvient assez des disputes qui ont secoué le Christianisme lors de l'apparition des icônes orientales et plus tard avec les assertions catégoriques des Réformateurs pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir : ce Commandement, "Tu ne te feras pas d'images taillées", auquel je fais allusion, n'interdit pas de reproduire le corps de Dieu fait homme : cela veut dire que toute confusion de ces représentations avec Dieu lui-même doit être rejetée et c'est tout ; ce qui n'est rien ne peut trouver de représentation.
Quoiqu'il en soit de ces débats, il ne faut pas perdre de vue que les images, et c'est ainsi avec Clément que nous devons les comprendre, ne sont que des supports à la réflexion et à la méditation sur ce qui dépasse l'entendement ; c'est, de même, par extension abusive ou par convention si l'on préfère que l'on parle de la bonté, de la clémence, de la miséricorde de Dieu ... , mais toujours dans la mesure, comme nous venons de voir, où ces qualités font indirectement ressortir son infinie perfection.
Or, et ce sera là notre second point : puisqu'il y a créature fut-elle un pur néant au regard de Dieu il y a nécessairement Créateur et ce, d'ailleurs, quel que soit le contexte traditionnel.
Un théologien contemporain s'est penché sur la question.
"La relation créature - Créateur, écrit-il, n'est réelle que du côté de la créature que d'ailleurs elle définit. Le caractère relationnel étant inhérent à la personne comme telle, il en résulte immédiatement que la notion humaine d'un Dieu (uni)-personnel relativement à la création, c'est-à-dire en somme l'idée qu'on se fait "naturellement" de Dieu, ne peut qu'être provisoire, sorte de concession à notre débilité mentale. C'est nous qui sommes relatifs à Dieu et, par là, constitués comme "personnes". Apparaît ici en pleine lumière le lien profond reliant entre elles les deux questions de Moïse sur le mont Horeb : "Qui suis-je ?" et "Quel est ton Nom ?" et l'on pourrait dire que la révélation de notre véritable identité, à ses divers degrés de profondeur (puisqu'il y a des degrés d'identité comme il y a des degrés d'unité), est liée à la révélation des divers Noms divins. Il est regrettable que cette conception, familière à la haute Tradition d'Israël, semble totalement négligée des chrétiens qui, pourtant, trouvent leur véritable identité surnaturelle dans le Nom divin Jésus-Christ". (*)
(*) Élie Lemoine, Doctrine de la non-dualité (advaita vâda) et Christianisme. Jalon pour un accord doctrinal entre l'Église et le Vêdânta, par un moine d'Occident, Paris, Dervy-Livres, 1982, p.149.
Le Christ annonce, à partir de la réception du baptême mais aussi par son propre sacrifice, le processus de cessation de toute relation y compris celle qui lie la créature à son Géniteur ; c'est ce que reprend à son compte le rituel romain, même si l'on ne saisit pas toujours très bien le sens profond de l'expression : "Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l'Alliance, puisions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité", ou, l'homme, par le don de sa Personne que fait le Christ sous la forme du pain sacralisé, est appelé à s'unir à Dieu, soit à devenir Dieu lui-même c'est-à-dire, en d'autres termes, à se libérer de la relation qui l'unit à son Créateur (*).
(*) Les articles 10, Il et 12 du procès, relatifs au processus de la déification, sont jugés "hérétiques". L'article 10 condamné, dit ceci : "Nous sommes totalement transformés en Dieu et changés en lui ; de la même manière que, dans le sacrement, le pain est changé au corps du Christ, je suis changé en lui, parce qu'il me fait son être un et non pas simplement semblable. Par le Dieu vivant, il est vrai que là il n 'y a plus aucune distinction" (in, Traités et Sermons, op. cit., p.266).
La relation de l'homme à Dieu est parfois comparée à la relation entre le potier et la terre qu'il travaille, ou entre l'ouvrier maçon et la pierre qu'il façonne ; ce sont là des images et analogies couramment retenues dans certaines organisations artisanales. Ainsi, de même que l'objet fini, le "chef d'œuvre", ne sait rien de celui qui l'a fabriqué, il ne peut rien en dire, de même l'homme ne peut rien dire de son Créateur parce qu'il n'est pas dans sa nature de saisir quoi que ce soit se rapportant directement à lui.
Et Maître Eckhart résout cette question de la déification en disant qu'au sommet des hiérarchies spirituelles Dieu et l'homme fusionnent dans la "déité" : "Là (dans la déité), personne ne s'est aperçu de mon absence car c'est là que Dieu disparaît" (*).
(*) Traités et sermons, op. cit., p.246.
Personne dans le créé (le monde corporel et le monde subtil) et dans l'incréé (le "monde" spirituel) ne s'est aperçu de son absence ; c'est, en somme, ce qui apparaît de plus frappant dans son œuvre. Il précise : "Lorsque j'étais dans ma cause première, je n'avais pas de Dieu et j'étais cause de moi-même ; alors je ne voulais rien, je ne désirais rien, car j'étais un être libre, je me connaissais moi-même,jouissant de la vérité. Je me voulais moi-même et ne voulais rien d'autre ; ce que je voulais, je l'étais et ce que j'étais, je le voulais et là j'étais dépris de Dieu et de toutes choses, mais lorsque, par ma libre volonté, je sortis et reçu mon être créé, j'eus un Dieu, car avant que fussent les créatures, Dieu n'était pas "Dieu", mais il était ce qu'il était. Mais lorsque furent les créatures et qu'elles reçurent leur être créé, Dieu n'était pas Dieu en lui-même, il était "Dieu" dans les créatures" (*).
(*) Sermons, traduction de J. Ancelet-Hustache, Paris, Éditions du Seuil, 1978, tome II, p. 146, ou, Traités et sermons, op. cit., p. 255 et 256.
Il convient de distinguer ici deux "époques", deux sortes d'états de l'être plus exactement : celle où l'être est dans la déité et celle où, "au commencement", il en "sort". Ce sont là les deux "parties" de l'être dont parle saint Augustin, ou les deux sortes d'états en effet, formels et informels, qui appartiennent respectivement aux domaines de l'individuel et de l'Universel (*), parties donc qui constituent l'être envisagé dans sa totalité et tel que le conçoit la métaphysique traditionnelle et notamment la métaphysique chrétienne.
(*) Cf. René Guénon, L'homme et son devenir selon le Vêdânta, Paris, Éditions Traditionnelles, chap.II : Distinction fondamentale du "Soi" et du "moi".
Plus loin il poursuit, et là on ne peut plus douter de la distinction qu'il fait entre Dieu et "Dieu" : "Or nous disons que Dieu, en tant qu'il est "Dieu", n'est pas la fin suprême de la créature, car pour autant qu'elle est en Dieu, la moindre créature a la même richesse que lui".
Et de commenter : si la mouche possédait un intellect et était capable de chercher intellectuellement l'abîme éternel de l'être divin, Dieu avec tout ce qu'il est en tant que "Dieu", ne pourrait lui donner plénitude et satisfaction. C'est pourquoi il prie Dieu d'être "dépris de "Dieu"" et de l'accueillir lui Eckhart où il se tenait "avant" de recevoir son être créé (*) ; c'est de ce Dieu-là, suprême, dont parle la haute Tradition d'Israël à laquelle fait allusion Élie Lemoine.
(*) Sermons, op. cit., tome II, p.146.
Autrement dit et ce, sans trop réduire la pensée de Maître Eckhart, "Dieu" et l'être créé, considérés en leur déité, n'ont aucune raison d'exister. Saint Grégoire de Nazianze fait peut-être allusion à la même chose lorsqu'il parle de "celui" qui n'a pas commencé d'exister : "Quel est donc ce Père qui n'a pas commencé d'être Père ?", Et de répondre, aux déviations de l'arianisme en l'occurrence : "C'est celui qui n'a pas non plus commencé d'exister. Celui qui a commencé d'exister, a commencé aussi d'être Père ; lui, il n'est pas devenu Père, puisqu'il n'a pas eu de commencement" (*).
(*) Cinq discours sur Dieu, Paris, Migne, 1995, p.83.
D'où l'on a déduit, a contrario, que si Dieu avait un commencement il faudrait aussi qu'il ait une fin ce qui est impossible, à plus forte raison, précisément, si nous le considérons en sa déité. Car cet être, quel qu'il soit, issu de sa "cause première" non déterminée permanente et inconditionnée, est destiné à retourner "là" c'est à-dire au "lieu" de sa libération spirituelle objet de la Promesse, lieu donc qui est le Royaume ou l' "Israël" de la Bible ; retourner est beaucoup dire mais peut-être comprendrons-nous mieux un peu plus loin ce que cela signifie au figuré.
Sa pénétration du secret de la génération des êtres amène Eckhart à se demander en toute logique : quelle fin pour l'être, l'être libéré de toute sujétion ? De quel devenir parle-t-il ? Il est probable que ce soit dans l'abord de cette question qu'il se fasse plus incisif que ses prédécesseurs.
La conception qu'il nous propose à ce sujet est fulgurante. Elle dit ceci, en substance : cet état permanent et inconditionné de l'être résorbé dans sa déité est valable pour tous les instants de l'être, nonobstant sa présente condition corporelle qui semble prouver tout le contraire. Il exprime cela ainsi :
"Lorsque je séjournais encore dans le Fond et dans le Lit, dans le Ruisseau et dans la Source de la Déité, là personne ne me demandait où je tendais, ni ce que je faisais ; il n'y avait en effet personne pour m'interroger. Mais lorsque j'en sortis par émanation, toutes les créatures se mirent à dire : "Dieu !" ...
Notons en passant le temps utilisé, le "temps" des dieux et des légendes mythologiques qui ne s'inspire de ce monde présent ni n'entre dans l'histoire. Et il en arrive à ceci, ce qui met l'accent sur ce que l'être manifesté a "quelque part" en lui de permanent, c'est-à-dire son être profond purement spirituel :
"Si l'on me demandait : "Frère Eckhart, quand êtes-vous sorti de la maison ?" - "J'y étais encore il y a un instant". Toutes les créatures parlent donc de Dieu. Et pourquoi ne parlent-elles pas de la Déité ? Tout ce qui est dans la Déité est Unité et l'on ne peut rien en dire. Dieu opère, mais la Déité n'opère pas" (*).
(*) Traités et sermons, op. cit., p.246.
Cet "instant", auquel Eckhart fait allusion, apparemment semblable à l'"intervalle" de saint Grégoire dont il vient d'être question, signifie la permanence de Dieu. Il s'en explique, dans Du détachement : "Et c'est ainsi que Dieu a considéré toute chose dans son premier regard éternel, et Dieu n'accomplit rien de nouveau, car toute chose est préaccomplie"... , avant qu'à l'appui de son sermon il ne commente ainsi saint Augustin : "Dieu nous garde de dire que Dieu aime quelqu'un dans le temps, car en lui rien n'est passé et de même rien n'est à venir, et il a aimé tous les saints, avant que jamais le monde fût créé, tels qu'il les a vus par avance". (*)
(*) Les Traités et le poème, Trad. de Gw. Jarczyk et PJ. Labarrière, Paris, Albin Michel, 1996, p.184.
C'est que Dieu a déjà sauvé toute créature en Christ ; cela est au fondement même de la mission chrétienne. Saint Paul intervient longuement là dessus. De sorte que lorsque Eckhart dit "j'étais dans la déité", il est bien entendu qu'il veut faire comprendre, dans la logique chrétienne et non dans la chronologie, qu'il "était" dans la permanence de la déité et dans la non-dualité pure qui la caractérise.
Car l'Amour de Dieu, dont parle saint Augustin et auquel il réfère nommément dans sa citation, ne s'"épanche" pas dans le temps des hommes : il est en Dieu éternellement ; toute la question de la prédestination, si l'on devait ici s'interroger là dessus, serait ainsi implicitement posée.
Saint Grégoire dit que la Cause n'est pas antérieure à ce dont elle est la cause, et saint Augustin donc que "Dieu" a vu les choses "par avance". Eckhart en conclut que tout est ou se réalise dans la permanence de la déité ; c'est par "émanation", ou par procession, que l'être, "sortant" de la "Maison", naît au monde. Mais, comme il le dit également, au risque d'ailleurs de déplaire à une hiérarchie en recherche d'une vision immédiate des causes de l'existence, la sortie en question s'avère n'être qu'une illusion lorsqu'on se donne la déité comme plan de référence.
Il ne peut se satisfaire, en communion de pensée avec les anciens, car il ne travaille pas sur une nouveauté, d'une théologie fondée sur la seule causalité qui de ce fait laisserait de côté le principal. Et en effet, si l'on raisonne dans l'absolu comme il nous y invite et non dans le relatif ainsi que nous pratiquons le plus habituellement, l'être, n'ayant jamais quitté sa déité ou étant dans la parfaite simultanéité qui la caractérise, ne fait pas la distinction entre ses états de manifestation et ses états de non-manifestation ; il saisit synthétiquement toute la réalité de ses états multiples.
Seule son incarnation lui fait oublier sa nature divine ; son incarnation le fait entrer dans le temps, avec un commencement et une fin mais il ne saisit pas que son corps mortel, du fait de son absence de mémoire de l' "au-delà", si l'on peut dire, est, en dernier ressort, un pur néant.
Par contre, considéré dans sa déité, l'être n'a ni commencement ni fin. Et sous cette optique, j'y faisais allusion tout à l'heure, nous pourrions dire aussi, au temps présent : lorsque je suis dans ma cause première, je n'ai pas de Dieu, et je suis cause de moi-même ..., ce qui ferait encore ressortir le caractère extra temporel de l'être profond. C'est plutôt parce que le Message du Christ est valable pour toutes les époques et qu'il n'est pas lié aux modes de penser, parce qu'il est universel, que ce temps convient bien.
C'est aussi le temps verbal des légendes et des contes, lesquels, de ce point de vue tout du moins, conservent encore quelques caractères authentiques : "Il était une fois ... ", dans le sens de il était une fois seulement ici et maintenant, ou "il était une fois pour toutes", ainsi que l'écrit A. K. Coomaraswamy d'après le livre de Job (*).
(*) Hindouisme et Bouddhisme, Paris, Gallimard, 1949, p. 19.
Que veut faire comprendre Maître Eckhart en définitive ?
Que l'être participe simultanément de la création en tant qu'homme et du Royaume dont il partage les bénéfices sans le savoir, ou sans en être conscient, pour mieux dire. Ce faisant, il prend appui sur l'un des grands thèmes développés par Saint-Paul lorsque celui-ci associe tout en les distinguant l'homme ordinaire et l'"homme spirituel" : il démontre de même, en se basant sur l'exemple de Jésus-Christ, que l'homme est à la fois chair selon les apparences et pur Esprit selon sa nature profonde. Et cet homme parfait, "complet", comme le dit encore l'Apôtre, est bien évidemment le Christ, le Modèle, Christ charnel et spirituel en qui tout être habite et qui habite en tout être ; c'est ce qu'il avait enseigné à Athènes :
"Car c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement de l'être ; et comme quelques-uns de vos poètes l'ont dit : Nous sommes aussi de sa race". (*).
(*) Actes des Apôtres, 17 ; 28.
L'être humain est de la "race" de Dieu. N'en aurait-il aucune idée ou en douterait-il pour ne l'éprouver lui-même, il n'empêche que l'homme, d'une certaine façon, participe de la nature de Dieu. Il en résulte ceci que le processus de la déification est une réalité en cours dès ici bas, et que l'accès à la déité a lieu dans l'Instant éternel de Dieu ; la déification est résolue, dans l'absolu, mais elle demande actualisation ici bas. De sorte que "la Maison, Là, le Fond, le Lit de la Rivière, le Temple, la Ténèbre ... " (Eckhart utilise indifféremment toute une gamme de termes pour le désigner) est le "lieu" fixe de l'être, son Ciel d'origine, Ciel supracosmique dont il ne se défait pas, et sa "sortie" de la Maison correspond avec son entrée dans le monde actuel, mais sans qu'il abandonne "Là" sa "partie" divine.
Et il conclut, à partir de cette donnée tirée de l'Écriture "l'homme de chair est un pur néant" (la mort démontre bien là encore dans quel sens il faut entendre ce "néant" et dont elle est le symbole), il conclut donc que Dieu se fait homme, se donne comme Modèle à l'humanité, afin que l'homme trouve sa justification en Dieu ; c'est là son Message. Ou, pour emprunter à un langage oriental, plus précis, Dieu dans le temps n'est pas sans partager avec l'homme sa condition d'homme.
Mais, et nous en reviendrions par là à la proposition eckhartienne des deux "possibilités" de Dieu dont il a été question jusqu'ici ("got", "gothei") : la création n'est pas Son lieu car Dieu lui-même n'a pas vocation de créer. Nous touchons là au fond de la pensée de Maître Eckhart. Et il développe cela ainsi :
"Quand nous prenons Dieu dans l'être, nous le prenons dans son parvis, car l'être est son parvis dans lequel il réside ... " ; d'où l'on en a déduit que le corps du Christ, sa forme humaine, est le "parvis" de Dieu. Comme le dit en d'autres termes A. K. Coomaraswamy, l'Essence de Dieu subsiste dans la nature duelle comme être et comme devenir (*).
(*) Hindouisme et Bouddhisme. op. cit., p.29.
Mais il précise aussitôt : "Où est-il donc dans son temple où il brille dans sa sainteté ? L'intellect est le temple de Dieu. Nulle part Dieu ne réside plus véritablement que dans son temple, l'intellect ; Dieu demeure là seul en Lui-même" (*)
(*) Sermons, op. cit., T. I, p.102.
Ainsi de même s'exprime le Psalmiste, "Mon âme languissante se consume à soupirer après les parvis du Seigneur ... ", David donc, qui ajoute, ces parvis n'offrant qu'une vue "extérieure" sur Dieu, précisément : "Heureux ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur, ils vous y bénissent à jamais (*).
(*) Psaume 83.
Il vient que les parvis en question sont une étape vers la libération spirituelle ; ce qui d'ailleurs fait ressortir le caractère sacré de l'existence, laquelle, à sa façon, participe de ces mêmes parvis. Mais la fin dernière de l'être est "la maison" ou déité en laquelle l'être et Dieu ne font qu'un seul et même Corps, ainsi qu'il est dit dans l'Évangile de Saint-Jean : "Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais aussi pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme vous, Père, êtes en moi, et moi en vous, afin qu'ils soient, eux aussi, un en nous, pour que le monde croit que vous m'avez envoyé". (*)
(*) Saint-Jean 17;21.
Ce qui fait dire à Maître Eckhart que "là où deux doivent devenir un, là il faut que l'un perde son être. De même : Dieu et l'âme doivent-ils devenir Un, il faut que l'âme perde son être et sa vie". (*)
(*) Et ce néant était Dieu ... op. cit., p.51.
Et il est impossible de confondre corps de chair et Corps spirituel ou "Corps de Lumière". Car le "corps" de l'homme, "image" de Dieu ainsi qu'il est dit dans la Genèse, n'est évidemment pas le corps de l'homme de chair ; la matière mortelle ne contient pas le spirituel, à proprement parler. En d'autres termes, comme le dit Origène et c'est certainement dans ce sens que Maître Eckhart l'entend, l'homme n'a pas été fait mais "façonné" par Dieu du "limon de la terre".
Par contre, celui qui a été fait à l'"image" de Dieu c'est l'"homme intérieur", invisible, incorporel, incorruptible et immortel, celui-là même qui est "Corps de Lumière" et qui demeure à jamais dans le Royaume.
Où était Dieu avant d'être Père ?
Réponse de Maître Eckhart : il n'est pas. Et s'il n'est pas lui-même rien ne peut être issu de lui, c'est le néant, il n'y a rien, de la même façon qu'avant le soleil sa lumière ne brille pas. Autrement dit, la déité de Maître Eckhart se situe au-delà des archétypes des choses c'est-à-dire "avant" que le Fils ne pré-définisse in divinis et n'incarne ces mêmes archétypes, "avant" donc que le Père ne soit.
Dieu, son Essence, est dans le "fond" de l'être - sans quoi il n'y aurait pas d'être - ; il contient tout sans que les parties du tout ne l'atteignent ni ne le diminuent ni ne le grandissent. Mais il demeure véritablement dans son "temple" là où il est seul, là où, comme le dit implicitement saint Grégoire, dans la mesure où le Père n'est pas il n'est ni Fils ni Esprit-Saint possibles. Eckhart ne cesse d'y revenir :
"Dieu est un intellect qui vit dans la connaissance de lui seul, demeurant seul en lui-même, là où rien jamais ne l'a touché, car là il est seul dans son silence. Dans la connaissance de lui-même, Dieu se connaît lui-même en lui-même" (*).
(*) Sermons, op. cit., T.L p.102.
C'est "Là", dans son "temple", que réside l'être total. Où qu'il soit, que ce soit en un lieu physique ou un "lieu" métaphysique, l'être ne quitte pas sa déité et ne l'a jamais quittée. Ou, il n'y a pas de devenir du point de vue de Dieu lui-même dans la mesure où, comme le Christ et à son exhortation, l'être se considère comme participant "activement" de la déité. Soit encore, le devenir chez Eckhart se vit au présent, car Dieu n'accomplit rien de nouveau : "avant l'aurore, semblable à la rosée, je t'ai engendré". (*)
(*) Psaume 109; 3.
Il n'y a pas, en dernier ressort, de devenir pour l'être dans la mesure où il ne se sépare pas réellement de sa déité. L'homme, la créature, envisage son seul état présent, contingent, qui agit sur lui comme un écran impénétrable de sorte qu'il oublie qu'il est né à l'image de Dieu, éternel et incorporel. Mais c'est là son point de vue qui en fin de compte est illusion, ou néant, ce qui revient au même.
Effectivement, cette conception est seule capable de porter un éclairage satisfaisant sur ce qui se trouve au-delà de tout détermination y compris celle principielle de la Trinité : Dieu, Dieu en soi, n'est rien de ce qui appartient au non-être et rien de ce qui appartient à l'être, pour citer à nouveau Denys. Dieu, "la Perfection" ; est au-delà de l'Être et du Non-Être, comme le dit de façon similaire la tradition extrême-orientale.
Dans ce sens, l'existence est une "mystique", un état d'être soi-même en harmonie avec l'Univers ; toute la création chante Dieu, comme le disent les Écritures, car toute la création tend vers Dieu, "retourne" à Lui. L'existence est un art sacré pour qui est en recherche de sa déité oubliée ; Eckhart engage son auditoire à mettre en œuvre cet art, chacun selon ses propres qualifications spirituelles et aptitudes mentales.
C'est ainsi que l'homme traditionnel, conscient de sa virtualité, se considère dans sa totalité ; en véritable "artiste" il construit sa propre existence dans la perspective de l' "homme complet", de l'Unique, qu'il est en puissance. Le "néant de Dieu" de Maître Eckhart est en réalité l'Absolu inconnaissable, ce qui ne s'implique en rien, en quoi que ce soit. (*)
(*) De leur côté les Upanishads disent, au sujet d'Atma, qu'il est ce par quoi tout est manifesté et qui n'est soi-même manifesté par rien.
La tempête se déchaîne sur le lac de Genésareth. La barque fait eau, la panique s'empare des passagers. Christ est là, qui dort, apparemment indifférent à tout. On le réveille : "Seigneur, cela ne te fait rien que nous périssions ?", demande Marc.
Les synoptiques parleront à ce propos du manque de foi des disciples en leur Maître, manque de foi qui un instant leur a fait craindre le pire, mais ces versets peuvent être lus différemment. À la lumière de ce que nous venons de voir, proposons ceci :
Dieu, à la poupe de la barque, "sommeille" dans son propre corps vivant. Cela veut dire qu'il est présent selon sa nature divine et présent selon sa nature humaine et qu'il règne à l'unisson sur les deux fronts : il règne sur le Monde "intérieur" purement spirituel que figure le sommeil de Jésus, et sur le monde extérieur où se déchaîne la "mer" de Tibériade et celle aussi mais maintenant au figuré qui tourmente les esprits troublés qu'il apaise de même.
C'est là même, sur le lac et à cet instant, que prend date la tradition que Denys l'Aréopagite aurait mise par écrit, après avoir été enseignée par Saint Paul lors de son passage à Athènes.
Elle dit que Dieu est Un "en Haut", immuable et inaccessible, et Trois en Un "en bas", tout proche de sa créature ; et comme il règne simultanément sur ces deux "mondes", c'est qu'il se tient lui-même au-delà c'est-à-dire dans son Néant. Il semble bien que ce soit de ce "néant de Dieu" que parle Maître Eckhart, mais c'est assurément dans cette direction qu'il engage son auditoire à tendre.
André CADIER
Revue V.L.T n° 87-88 (2002)
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