Un complément également accessible et tout aussi passionnant. par Scrutator Sapientiæ 2011-12-04 11:05:33 |
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Bonjour et bon dimanche à tous,
Voici :
Dieu et l'Etre.
Dieu et l'Etre..
Dieu et l'Etre...
Voici la partie quasiment conclusive du dernier de ces trois textes :
" Pour nombre de théologiens chrétiens, en effet, la question est de savoir comment penser après Nietzsche. Tout point de départ nouveau doit être cherché, selon eux, dans ce qui différencie les catégories de la pensée juive de celles de l’hellénisme ; ainsi le thème de la Manifestation devrait être à nouveau soumis à celui de la Rédemption, avec ses connotations fortement historiques, tant du côté du message proclamé que de celui des évènements fondateurs. Enfin et surtout à l’ambition de la pensée devraient être substituées la force du témoignage et la dimension éthique de la Révélation.
C’est cette dimension éthique qu’Emmanuel Lévinas oppose sans concession à la pensée de l’Être, qu’il voit condamnée, non à célébrer quelque Ereignis poétique, comme chez Heidegger, mais à totaliser l’expérience, au mépris de la différence première que constitue le surgissement d’autrui dans mon expérience : le visage d’autrui, porteur immédiat du message du Sinaï, me dit : toi, ne me tue pas ! Le visage instruit, et il instruit directement et sur le mode éthique, sans passer par une position préalable d’existence ; ainsi le visage d’autrui, en tant qu’instance éthique, peut-il être la trace de Dieu et de la Tora, qui instaure la responsabilité et recommande à mes soins l’orphelin, la veuve et l’étranger.
Cette pensée d’une éthique sans ontologie, opérée par un penseur juif, a trouvé de nombreux échos du côté chrétien. Diverses tentatives sont faites pour fonder sur les catégories de l’amour et du don une pensée théologique nouvelle sous le signe de « Dieu sans l’Être ». Jean-Luc Marion, le plus brillant de ces nouveaux philosophes-théologiens, part lui aussi de la proclamation nietzschéenne de la mort de Dieu. Mais il l’interprète comme une critique des Noms jusqu’ici connus de Dieu, y compris le Nom de l’Être. Du même coup se trouve rouvert le champ des « Noms divins », au sens de Denys. Ce que l’athéisme conceptuel a montré, c’est seulement la vanité de toute détermination conceptuelle de Dieu ; à sa suite, le théologien peut discerner en celle-ci une nouvelle variété d’idolâtrie, « l’idolâtrie conceptuelle ». La thèse est ici que l’Être est un de ces concepts et que, comme tous les concepts, il est une représentation blasphématoire. L’auteur incorpore ici à son argument une critique venue de Heidegger concernant le rôle d’écran exercé par la représentation. Cependant, ce procès de la représentation n’est pas mené au bénéfice d’une nouvelle pensée de l’Être, mais d’un retour à la tradition johannique, selon laquelle le premier nom de Dieu est amour. Or l’amour n’a pas besoin pour s’affirmer et se communiquer de dire qu’il est. Il n’est pas besoin de passer par la proposition : Dieu existe, pour dire et comprendre qu’il nous aimés le premier.
Le point difficile est ici de savoir si la proclamation johannique « Dieu est amour » donne à penser sans faire le détour par Exode 3,14. Oui cela est possible, affirme Marion, si l’on renoue avec un courant non négligeable de la Patristique et même de la philosophie médiévale, selon lequel le premier nom de Dieu est le Bien et non l’Être ; « nul n’est bon si ce n’est Dieu seul », lit-on déjà dans Luc 18,19 et Matthieu 19,17 ; « Pour Denys et Bonaventure, écrit J.-L. Marion, le nom d’être doit le céder à l’hyperbole inconditionnée du don absolu ».
Louer Dieu par le nom de charité, plutôt que d’être, s’autorise ainsi d’une révélation biblique, d’une tradition patristique et d’exigences spirituelles […] L’amour seul n’a pas à être, puisqu’il lui suffit de se donner ». Soumettre Dieu à l’alternative être ou ne pas être, alternative humaine par excellence, c’est le soumettre à un critère d’existence, à des conditions de possibilité, donc à un principe de raison dont nous restons maîtres.
Cette initiative pour penser Dieu sans l’Être pose un problème aux théologiens soucieux de garder un lien avec la philosophie. Pour eux, la question est de savoir ce que l’amour, le don, donnent à penser et s’il faut renoncer à toutes les significations possibles du verbe être, dont la polysémie est peut-être plus étendue que celle explorée par l’herméneutique philosophique de ce verbe. La logique de surabondance de l’amour, opposée à la logique d’équivalence de la justice, fait certes appel à une logique du paradoxe, à une rhétorique de l’hyperbole. Il reste à montrer que ni cette logique, ni cette rhétorique ne contribuent à renforcer l’irrationalisme en vogue ; bref, il reste à montrer que la pensée selon l’amour ne demande pas un nouveau « sacrifice de l’entendement », mais bien une autre raison.
Autre que l’ontothéologie, tant décriée, au verdict d’Heidegger reléguant toute théologie chrétienne (et, par implication juive) dans les marges de la pensée occidentale ? Mieux, elle est en état de nouer un nouveau pacte avec la raison occidentale, sur le plan par exemple de la critique que celle-ci exerce aujourd’hui à l’encontre de ses propres prétentions totalisantes et fondationnelles ?
Ce serait le cas si, en rejoignant la philosophie sur le lieu de sa propre crise, la théologie de l’amour inventait un nouveau mode d’inculturation à la sphère occidentale de la pensée, un pacte nouveau capable de supporter la comparaison avec celui noué naguère à la faveur de la conjonction du judéo-christiannisme avec le néo-platonisme hellénique, puis avec le néo-aristitotélisme médiéval.
Faute de ce pacte nouveau, en se déclarant totalement étrangères à la pensée grecque, globalement identifiée à la métaphysique de l’Être, les pensées juive et chrétienne feraient-elles autre chose que de se « désinculturer » et consentir à la marginalisation évoquée ci-dessus ? "
Bonne lecture et bon dimanche à tous.
Scrutator.
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