La genèse des évangiles par Jean Ferrand 2011-11-11 11:55:34 |
|
Imprimer |
On ne parviendra à écrire une vie correcte de Jésus que lorsqu’on aura résolu la question synoptique, c’est-à-dire le problème de la datation et de la genèse de nos quatre évangiles canoniques, et des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Or, c’est loin d’être le cas. Le tableau déconcertant de la question que dresse l’auteur en est une preuve. On est encore en plein marasme, et lui-même, l’auteur, n’apporte aucune clarté.
Il est à la mode aujourd’hui de remettre en question la Théorie des deux sources, sous prétexte qu’elle procède des exégètes allemands du XIXe siècle, souvent libéraux. Tous les moyens sont bons pour la contredire. On n’oublie que deux choses : la Théorie des deux sources explique à elle seule plus de 90% des faits synoptiques, et en dehors d’elle, tout n’est que confusion et contradiction. L’auteur lui-même l’avoue puisqu’en dehors d’elle il ne propose aucune explication satisfaisante.
Certes la Théorie des deux sources est incomplète et doit être améliorée, ou corrigée. Cela n’est pas une raison suffisante pour la rejeter sans rien proposer de crédible pour la remplacer. D’autant plus que la Théorie des deux sources, bien comprise, est tout à fait conforme à la plus ancienne tradition. C’est même la seule – ô paradoxe ! – qui lui soit conforme.
Je m’explique.
Posons le problème de la formation des évangiles dans la configuration la plus traditionnelle qui soit : celle de saint Irénée, ce père de l’Eglise très proche, on le sait, de la tradition apostolique. Que nous dit donc saint Irénée ?
« Ainsi Matthieu publia-t-il chez les Hébreux, dans leur propre langue, une forme écrite d’Evangile, à l’époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Eglise. Après l’exode de ces derniers, Marc, le disciple et l’interprète de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre. De son côté Luc, le compagnon de Paul, consigna en un livre l’Evangile que prêchait celui-ci. Puis Jean, le disciple du Seigneur, celui-là même qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi l’Evangile, tandis qu’il séjournait à Ephèse en Asie. » (Adv. Hae. III, 1, 1).
Mais cette explication, en apparence très simple, de saint Irénée, renferme une énigme redoutable qu’on peut exprimer en ces termes : comment se fait-il que l’évangile en langue hébraïque (probablement en araméen) de Matthieu ne nous soit pas parvenu en l’état, et que l’évangile de Matthieu grec, celui que nous possédons, comprenne en son sein plus des deux tiers de l’évangile de Marc ? Et comment se fait-il que les évangiles de Matthieu grec et Luc aient en plus une source commune, indépendante de Marc, probablement d’origine araméenne ?
Voilà le problème synoptique posé dans toute sa brutalité, si j’ose dire.
C’est évident que l’évangile araméen de Matthieu a été traduit en grec par un auteur inconnu qui possédait un exemplaire de Marc, et qui a fait de Marc la charpente, je dis bien la charpente, de son propre évangile. Il est évident, d’autre part, que Luc disposait des mêmes sources que Matthieu grec, à savoir Matthieu araméen, sans doute traduit en grec à son intention, et Marc. De plus il apparaît à de nombreux indices que si Matthieu grec (auteur inconnu, je le rappelle) et Luc ont rédigé indépendamment l’un de l’autre, sans doute dans des lieux différents (Théorie des deux sources), ils se sont néanmoins longuement concertés au préalable.
Et voilà pourquoi la plus ancienne tradition aboutit très logiquement à la Théorie des deux sources. C’est elle qui donne le mot de l’énigme.
On doit ajouter, ce qui conforte ma thèse, que selon Papias excerpté par Eusèbe de Césarée, autre tradition très ancienne, antérieure même à celle de saint Irénée, (cf. H. E. III, 39, 16), l’évangile araméen de Matthieu ne contenait guère que des sentences, ou paroles, dites logia du Seigneur. C’est exactement la définition qu’on peut donner de la fameuse source Q des exégètes allemands, telle qu’on peut la reconstituer à partir des évangiles canoniques de Matthieu (grec) et Luc : ce que Matthieu grec et Luc ont en commun en dehors de Marc. Tout le monde peut faire cette reconstitution ; c’est une expérience très instructive.
Plus que jamais, donc, je maintiens que la Théorie des deux sources correspond à la plus authentique et à la plus ancienne tradition, même si ses concepteurs eux-mêmes ne s’en sont pas aperçus.
L’auteur, Petitfils, ne lui oppose que des objections facilement réfutables. Et ne la remplace, je le répète, que par des théories confuses.
1°) Selon la Théorie des deux sources, l’évangile de Marc daterait de 70 environ, et les évangiles de Matthieu et Luc de 80-90 environ.
Ce n’est aucunement essentiel à la Théorie des deux sources. Pour moi, qui en suis partisan (après correction), je date Matthieu araméen de 40 ou même avant ; Marc de 42 environ, pendant la première évangélisation de Pierre à Rome, et Matthieu grec et Luc de 60-62 environ, pendant la première captivité romaine de Paul.
2°) L’antériorité de Marc serait une solution de facilité. Ce n’est pas parce qu’un texte est plus concis qu’il est antérieur.
Argument sans aucune valeur. Ni pour ni contre. L’antériorité de Marc s’impose à l’analyse, contrairement (en apparence) à l’opinion traditionnelle. Nous avons montré qu’en réalité il n’en était rien.
3°) Le modèle standard s’est imposé pour des raisons surtout ecclésiales ou théologiques.
Pour le prétendre, il ne faut jamais avoir essayé, par soi-même, de résoudre le problème synoptique. Quand on constate, en mettant les synoptiques en parallèle, que l’évangile de Marc constitue l’ossature essentielle de Matthieu grec et de Luc pour le ministère public du Christ, et qu’il est parfois copié mot à mot, le modèle standard s’impose comme un phénomène purement littéraire, ou textuel, sans aucun a priori ecclésial ou théologique. Certes, on a pu abuser du modèle standard pour prétendre contredire la tradition, ou lui faire postdater les évangiles, au-delà du raisonnable : mais c’est purement anecdotique et même illusoire, on l’a vu. Ce n’est en rien lié à l’essence de la Théorie.
4°) Si Matthieu grec avait travaillé uniquement sur Marc, il n’aurait pas amélioré tout au long le grec de ce dernier pour y insérer à l’occasion des sémitismes de son cru.
D’abord Matthieu grec n’a pas travaillé uniquement sur Marc, mais aussi sur Matthieu araméen. Ensuite Matthieu grec a très bien pu améliorer le grec, ou peut-être même le latin, assez pauvres de Marc. Et pourquoi pas y introduire des sémitismes si Matthieu grec était lui-même un sémite parlant grec, autrement dit un juif helléniste travaillant en Palestine, comme je le prétends. Matthieu grec a pu très bien enrichir Marc de renseignements originaux puisés à bonnes sources. C’est même certain qu’il l’a fait : le Tu es Petrus, la redevance au Temple payée par Jésus et Pierre, la marche de Pierre sur les eaux qu’il est seul à signaler, etc.…
5°) Marc est le moins juif des synoptiques.
Paradoxe ! Marc fut l’interprète de Pierre qui parlait araméen et son évangile est le seul – ou presque – à contenir des sentences araméennes dans la langue originale. Faut-il rappeler Talitha koum, etc.… ? Son évangile est empli d’aramaïsmes. Pour la langue, c’est vrai. Marc s’adressait à Rome à des romains. On a pu même soutenir avec vraisemblance que sa langue originale était le latin, un latin populaire, proche de celui de Plaute. En cela oui, sa grécité pouvait être perfectionnée. En cela aussi, latin populaire, il était le moins juif ! Alors que Marc, l’auteur, aussi bien que Pierre, étaient juifs jusqu’au bout des ongles !
6°) Marc surcharge de gloses des récits apparemment antérieurs.
Non. Il explique à l’adresse des romains les mœurs juives pour leur permettre de comprendre la catéchèse de Pierre. Ces gloses étaient inutiles en Palestine, et Matthieu grec les a supprimées. D’ailleurs Matthieu grec et Luc abrègent souvent (de façon indépendante : Théorie des deux sources oblige !) la narration de Marc en la privant souvent de son pittoresque original et saisi sur le vif. Les exemples, ici, seraient innombrables. Le coussin de la barque… Le démoniaque se tailladant avec des pierres… La blancheur telle qu’aucun foulon ne peut blanchir de la sorte… etc.… etc.…
7°) L’évangile de Matthieu, écrit directement en Palestine ou en Syrie, est forcément antérieur à celui de Marc écrit à Rome.
Matthieu araméen est antérieur à Marc, conformément à la tradition. Matthieu grec est postérieur à Marc et lui emprunte en substance 600 de ses 661 versets : plus de 90% ! Matthieu grec, en Palestine, a pris connaissance de l’évangile antérieur de Marc, que lui a fourni Luc. Une version de Marc peut-être antérieure et légèrement différente que celle que nous possédons : l’Urmarkus, des exégètes allemands, théoriciens du modèle des deux sources.
8°) Il est difficile de croire qu’il a copié un évangile venu de Rome, en l’expurgeant d’explications dont ses lecteurs judéo-chrétiens n’avaient que faire.
Justement si ! Il l’a expurgé d’explications dont ses lecteurs judéo-chrétiens n’avaient que faire. C’est pourtant obvie. Il procède ainsi constamment, en améliorant et abrégeant Marc. Luc fait de même, à sa façon. Néanmoins Marc reste le canevas, de Matthieu comme de Luc, sauf que Matthieu grec, dans la première partie de la vie publique, a assez considérablement modifié la séquence de Marc, déplaçant des épisodes entiers. Mais à partir de Mt 13,53, il le suit très fidèlement jusqu’à la fin (authentique de Marc). Vous pouvez vérifier dans une synopse.
9° Dans la loi de Moïse, le mari seul avait le droit de répudier sa femme.
Marc à Rome a exprimé le droit romain. Matthieu en Palestine a fait allusion au droit juif, qui ne prévoyait pas la répudiation du mari par la femme. Il a corrigé Marc en conséquence pour rester dans la vraisemblance. Sans doute Pierre, à Rome, avait-il de son propre chef, dans sa catéchèse, amélioré la sentence de Jésus, pour la rendre applicable aux mœurs romaines. C’est l’un des indices sur lequel on se base pour prouver que l’évangile de Marc a bien été écrit en Occident, et celui de Matthieu en Orient. La parole authentique de Jésus n’avait pas été enregistrée par un micro. On l’interprétait un peu à sa guise. Jamais mécaniquement. Les exemples abondent. Rappelez-vous de même le titulus de la croix. Aucun des évangélistes ne le rapporte identiquement. Ne savaient-ils donc pas lire ?
10°) De nombreux accords mineurs entre Matthieu grec et Luc, contre Marc.
C’est là la pierre d’achoppement de la Théorie des deux sources. C’est normal que Petitfils la garde pour la fin. Personnellement j’en compte jusqu’à 225, en étant pointilleux : accords positifs (ajouts semblables) ou négatifs (omissions semblables).
Petitfils ne cite pas le plus caractéristique et dont le père Philippe Roland fait des gorges chaudes, bâtissant presque exclusivement là-dessus ses théories compliquées.
En Marc 9,19 nous lisons cette phrase dans la bouche de Jésus : « Engeance incrédule, leur répondit-il, jusques à quand serai-je auprès de vous ? » Matthieu grec et Luc complètent à l’unisson, sans se concerter : « Engeance incrédule et pervertie… » . Preuve que Matthieu grec et Luc n’ont pas copié Marc indépendamment ? On est moins surpris de cet accord quand on constate que l’expression « Engeance incrédule et pervertie » figure en toutes lettres dans le papyrus P 45 de Marc, daté du IIIe siècle.
Ces rencontres entre Matthieu et Luc peuvent s’expliquer très naturellement, même dans le cadre de la Théorie des deux sources.
D’abord, je l’ai dit, Matthieu grec et Luc ont pu utiliser une version de Marc antérieure à celle que nous connaissons : que les exégètes allemands désignent comme l’Urmarkus. Cette version pouvait contenir des leçons reproduites par Matthieu grec et Luc, et qui ont été modifiées dans l’édition définitive de Marc qui nous est parvenue.
Certains accords peuvent être dus au hasard, chacun améliorant, et en général abrégeant, le grec de Marc un peu sommaire, et selon une tradition orale qu’ils pouvaient avoir en mémoire.
N’oublions pas aussi certaines harmonisations des évangiles dues aux copistes, qui avaient l’autre évangile sous les yeux.
Mais l’explication principale viendra dans le paragraphe suivant.
11°). Or Matthieu grec et Luc ne se connaissaient pas. Le fait est admis unanimement.
C’est là l’erreur fondamentale. C’est le point, je l’ai dit, où la Théorie des deux sources mérite d’être amendée. Dans son principe la Théorie des deux sources, il faut l’avoir pratiquée longuement pour s’en convaincre, n’exige qu’une seule chose, mais impérativement : Matthieu grec et Luc ont travaillé séparément, indépendamment, à la rédaction de leur évangile respectif. Certainement dans des endroits très éloignés. Pour moi, je pense que Matthieu grec a travaillé en Palestine, et plus exactement à Césarée maritime, tandis que Luc a travaillé à Rome, durant la première captivité romaine de Paul, dans les années 60 à 62 de notre ère. Chacun ne pouvait certes pas copier par dessus l’épaule du voisin. Quand ils modifient Marc, c’est toujours à l’insu l’un de l’autre. De même ils utilisent la source Q – Matthieu araméen – dans un ordre totalement dispersé.
Mais rien n’interdit qu’ils ne se soient pas connus au préalable, avant la rédaction, pendant le stade de la préparation. Bien au contraire. D’innombrables indices attestent qu’ils se sont longuement concertés, pendant près de trois ans, pendant le séjour de Luc en Palestine à la suite de Paul dans les années 57 à 59. Ils se sont faits part de leur projet respectif (confer le prologue de Luc). Ils ont échangé leurs sources. Ils ont rassemblé les documents nécessaires. Ils ont chacun de leur côté procédé à une enquête minutieuse pour accumuler les témoignages.
La Théorie des deux sources ne l’exclut absolument pas. Bien mieux, elle l’impose !
Luc a fourni à Matthieu grec un exemplaire de Marc, autre compagnon de Paul, on s’en souvient. Matthieu grec de son côté a longuement renseigné Luc sur l’histoire de la primitive Eglise de Jérusalem pour lui permettre la rédaction des Actes, qu’il savait avoir en chantier. Il a traduit à son intention la source Q, l’évangile araméen de Matthieu, dont il avait héritée tout naturellement au départ de cet apôtre pour la mission. Il a pu l’entretenir de bien d’autres traditions orales dont il était porteur.
Si Matthieu grec et Luc ont longuement travaillé ensemble sur des matériaux communs, rien d’étonnant si de multiples rencontres d’écriture s’observent dans leurs évangiles respectifs, même après un délai. On constate de nombreuses réminiscences qui affleurent à tout instant, sans parler des réminiscences dues, comme nous l’avons dit, à la tradition orale commune, qui était diffuse dans toute la diaspora chrétienne.
Il n’est pas impossible, même, que Luc ait laissé à Philippe – et si c’était lui, Matthieu grec ? -, en partant pour Rome, une partie de ses brouillons. Tout au moins le raccourci de Marc qu’il comptait utiliser. Ainsi Philippe, après le départ de Luc, aurait-il travaillé avec deux textes sous les yeux : Marc et l’interprétation de Marc rédigée par Luc. D’où parfois des rencontres d’expression entre Matthieu grec et Luc, contre Marc. Ou des omissions identiques. Car, en règle générale, Matthieu grec et Luc abrègent Marc.
12)) Si Luc dépendait de Marc, il faudrait admettre aussi qu’il a omis de relater plus d’une dizaine d’épisodes de son évangile.
L’argument a silentio n’a pas de valeur probante. Luc a pu choisir de ne pas raconter certains épisodes pour des raisons qu’on ignore. L’objection peut se retourner facilement contre toute autre hypothèse : si Marc dépendait de Matthieu grec, il est peu vraisemblable qu’il ait omis plus de 468 versets de cet évangile, en particulier de nombreux discours, les évangiles de l’enfance et la généalogie.
13°) La contradiction flagrante entre le modèle standard et les affirmations des Pères de l’Eglise et des premiers auteurs chrétiens.
Nous avons montré qu’il n’en était rien, et que la Théorie des deux sources, au contraire, respecte parfaitement la plus ancienne tradition. C’est même la seule qui soit compatible avec elle : si l’on identifie la source Q des exégètes allemands avec l’évangile araméen, dont l’existence nous est connue par la tradition.
Corrigée dans le sens indiqué, la Théorie des deux sources tient donc parfaitement la route. Reste un problème majeur. Quel est ce personnage inconnu, à la fois hébraïsant et helléniste, qui a rencontré Luc en Palestine, probablement à Césarée maritime, qui a traduit à son intention l'évangile araméen de Matthieu, qui a reçu de lui un exemplaire de l'évangile de Marc, qui l'a renseigné de première main sur la primitive Église de Jérusalem en particulier sur le martyre de saint Étienne ? Il ne peut être que le diacre Philippe. Les Actes nous disent qu’il résidait à Césarée maritime, avec ses quatre filles qui étaient prophétesses, en même temps qu’ils le désignent comme « Philippe l’évangéliste, qui était l’un des Sept. » (Ac 21,8).
Ce Philippe a pu renseigner Luc de première main, pour lui permettre la rédaction des Actes. Il était en contact naturel avec les « frères de Jésus » qui dirigeaient alors l’Eglise de Jérusalem, et il pu hériter d’eux les traditions concernant l’enfance du Christ, rapportées du point de vue de saint Joseph. De la même manière il a pris connaissance de la généalogie du Christ, qui était aussi celle de Joseph. Il a fréquenté longuement l’apôtre Pierre, aux dires des Actes, et il a pu ainsi enrichir l’évangile de Marc de notations originales provenant directement de l’apôtre Pierre, et qui le concernaient : le Tu es Petrus, la redevance au Temple payée par Jésus et Pierre, la marche de Pierre sur les eaux à la demande de Jésus, etc.…. Toutes anecdotes qu’on ne trouve que chez Matthieu grec.
Avec ce modèle standard amélioré, on obtient une datation des évangiles très vraisemblable, et relativement haute :
Matthieu araméen dès 40, ou même avant. Et pourquoi pas noté du vivant même de Jésus ?
Marc vers 42, au moment de la première évangélisation de Rome par l’apôtre Pierre, selon Eusèbe de Césarée. En tout cas, avant l’année 56, puisque Matthieu grec et Luc l’avaient en main dès 57.
Matthieu grec et Luc de concert, quoique indépendamment l’un de l’autre, vers 60-62, pendant la première captivité romaine de Paul.
L’évangile de Jean est venu plus tard, puisqu’il est rédigé après le décès de saint Pierre. Il est même prophétisé dans l’Apocalypse qui nous parle du petit livre ouvert mais non écrit (le futur IVe évangile) et des sept tonnerres (ses sept chapitres principaux). Mais il est bien postérieur à elle, car son style n’est plus le même, et il a été longuement médité. Il fut publié à Ephèse, plus tard dans le siècle, conformément à la vraisemblance et à la plus ancienne tradition. Vers 80 de notre ère peut-être. Il complète sciemment les trois évangiles canoniques qui l’ont précédé, sans les contredire en rien. Les trois épîtres de Jean sont à peu près contemporaines de l’évangile. Peut-être un peu postérieures.
14°) La naissance des évangiles est le fruit d’un processus qui implique nécessairement l’existence préalable de plusieurs documents antérieurs : des préévangiles.
On n’en a aucune preuve. On n’en a aucune trace. Je dirais même : on n’en possède aucun indice. Seul l’existence de l’évangile araméen de l’apôtre Matthieu est : d’une part certifiée par la tradition, et d’autre part postulée par la Théorie des deux sources, sous le nom de source Q.
Même si on ne le détient plus, cet évangile a tenu une grande place dans la mémoire collective. Les Pères de l’Eglise en parlent. Saint Jérôme déclare l’avoir consulté à la bibliothèque de Césarée maritime. Dommage qu’il ne nous en ait pas laissé une recension complète, ou mieux une copie.
Selon Eusèbe de Césarée (H.E. V, 10, 3), Pantène de l’école catéchétique d’Alexandrie, envoyé en Inde par son évêque, y aurait découvert l’évangile de Matthieu, écrit en caractères hébreux, qui aurait été importé dans ce pays par l’apôtre saint Barthélemy au moment de la dispersion des apôtres, vers les années 44 donc, ce qui suppose une datation très haute dudit évangile. Il n’est du reste pas impossible qu’on le retrouve un jour.
Rien de tel pour les préévangiles supposés par les théories de Philippe Roland. On n’en garde pas la moindre trace écrite ni le moindre souvenir. Cela serait bien étonnant s’ils eussent réellement existé.
Reprenons le graphique de Philippe Roland (page 509 de Petitfils). On s’aperçoit qu’il est contraire à la tradition ecclésiastique la plus constante. Marc viendrait en dernier des synoptiques, alors que les anciens et les Pères nous disent que les évangiles furent composés dans l’ordre : Matthieu en langue hébraïque, Marc, Luc et Jean.
Marc ne procèderait pas de la catéchèse de Pierre, mais d’une compilation provenant en dernière analyse de l’évangile sémite de Matthieu. La source Q (maintenue de la Théorie des deux sources) serait étrangère à l’évangile araméen. De sorte qu’on ignorerait totalement sa provenance. L’évangile araméen, quant à lui, aurait surtout rapporté des faits et des gestes, alors que la tradition raconte au contraire qu’il renfermait les logia du Seigneur, c’est-à-dire essentiellement ses discours, ou ses apophtegmes.
Remarque curieuse : si l’on remplace dans le graphique de Philippe Roland l’improbable évangile sémitique de Matthieu par l’Urmarkus, on obtient exactement le schéma de la Théorie des deux sources. Par conséquent Philippe Roland croit à la Théorie des deux sources. Par conséquent, selon lui, elle est juste. Marc, en dernier dans son graphique, représenterait une version manuscrite de Marc, tardive, légèrement altérée ou contaminée, celle qui nous serait parvenue. Ce scénario est assez plausible. Sauf que pour moi, Marc procède directement de l’Urmarkus, même si, effectivement, dans sa publication définitive, il peut être postérieur à Matthieu grec et à Luc, sans toutefois s’en inspirer, à l’exception de la finale longue de Marc (Mc 16,9-20) qui n’est pas de sa main et qui veut résumer Luc, et même Jean.
Quoi qu’il en soit de cette remarque, il reste tout à fait invraisemblable, voire impossible, que le contenu de notre Marc actuel, que la tradition unanime et la vraisemblance interne rattachent à l’enseignement de Pierre à Rome, au moment de la première évangélisation de cette cité, procède d’un évangile sémite de Matthieu, rédigé à Jérusalem dès avant la mort du diacre Etienne en 36 ! A moins de supposer que Pierre ait emporté à Rome l’évangile araméen, et qu’il ait exactement conformé son enseignement à son ordre didactique, que Marc n’aurait fait que traduire en grec (ou en latin). On reconnaît là les hypothèses aventureuses du père Carmignac.
D’autre part, il reste absolument improbable que la tradition marcienne, pour chaque épisode contenu dans l’évangile de Marc, par exemple la tempête apaisée, se soit scindée très tôt en deux parties, l’une dans le pré-Matthieu et l’autre dans le pré-Luc. Chaque auteur empruntant une phrase, ou un détail, du récit tandis que l’autre utiliserait une autre phrase ou un autre détail. Ensuite un quatrième auteur, en l’occurrence notre Marc actuel, aurait de nouveau fondu en une seule, pour chaque épisode, la version de pré-Matthieu et celle de pré-Luc, de manière à retrouver comme par miracle la teneur de la rédaction initiale, et les événements tels qu’ils se seraient réellement passés dans l’histoire. Car telle est bien la thèse de Philippe Roland. C’est là un scénario tout à fait paradoxal et improbable. Notre Marc actuel ne serait qu’un immense pastiche.
Si Matthieu araméen était la source réelle de la tradition pétrinienne et marcienne, car c’est bien là ce qu’affirme Philippe Roland, on ne comprendrait pas qu’un témoin de la première heure et très proche des faits ait réduit à une seule année et à une montée à Jérusalem le ministère public, alors que ce ministère aurait en réalité duré plus de trois ans, presque quatre. Cela s’entend fort bien de Marc, à Rome, qui ne fut pas témoin de la vie publique et qui a résumé sommairement la catéchèse de Pierre.
On ne comprendrait pas par exemple que Matthieu, l’apôtre, ait placé à la fin de la vie publique la purification du Temple par Jésus, alors qu’elle se serait passée exactement trois ans plus tôt, à la troisième pâque antérieure.
Marc ne donne pas l’impression d’être un amalgame de deux ou même trois traditions différentes, en l’occurrence le pré-Matthieu, le pré-Luc et la catéchèse de Pierre, comme le voudrait Philippe Roland.
J’ai moi-même réalisé pour mon usage personnel une synthèse des quatre évangiles : on aboutit à une espèce de bégaiement, ou de ralentissement, du texte. Et jusqu’à des effets comiques. Par exemple les cris redoublés des disciples dans la barque pour réveiller Jésus. Ce bégaiement, ce ralentissement, ses effets comiques, ne sont pas désagréables. Ils ont même leur charme propre. Ce que je veux dire, c’est qu’on n’observe aucun phénomène de ce genre dans la prose de Marc. Au contraire, sa narration prend tous les aspects d’un récit original, alerte, primesautier, ne dépendant d’aucune source, sauf la mémoire auditive de l’auteur. C’est apparemment lu, Marc, le document-maître qui conduit les autres, qui apporte les informations originales et vécues, prises sur le vif. Si c’est là un pur effet littéraire, dû à l’aisance de plume de Marc, on peut dire que c’est réussi !
On ne conçoit guère que l’auteur, Petitfils, ait fait un sort à une théorie aussi inopérante, qui n’apporte avec elle aucune valeur explicative, qui ne fournit aucun renseignement historique exploitable, même à titre provisoire.
Décidemment, il faut en revenir à la Théorie des deux sources, améliorée dans le sens que nous avons indiqué, pour comprendre quelque chose, du point de vue historique comme littéraire, à la formation de nos quatre évangiles canoniques.
Car Jean lui-même dépend directement de Marc et de Luc, et peut-être de Matthieu, qu’il a voulu compléter. Jean est bien plus synoptique qu’on ne le dit : baptême de Jésus, première multiplication des pains, récit de la Passion… Quelquefois en creux, car il suppose connus des événements, ou des renseignements, rapportés par ses trois prédécesseurs.
Soutenir le Forum Catholique dans son entretien, c'est possible. Soit à l'aide d'un virement mensuel soit par le biais d'un soutien ponctuel. Rendez-vous sur la page dédiée en cliquant ici. D'avance, merci !
|