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Histoire et littérature, mémoire et imagination
par le torrentiel 2011-10-27 19:04:55
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la littérature, c'est la transformation jusqu'à l'étourdissement de l'imagination en entendement ; comme l'histoire, c'est le déploiement mal entendu de cette imagination par un monde qui, loin de décider en fonction de ce qu'il a compris, n'agit plus que pour se distraire.
"Mon désir n'a pas d'histoire" (stéphane Mallarmée).

La littérature, c'est de la mémoire alors que l'histoire, c'est de l'imagination. Je veux dire par là que la littérature s'avoue comme une série d'images, mais prélevées par la mémoire, tandis que l'histoire n'avoue pas ne pas suivre de grand dessein, pratiquant ele aussi des prélèvements sur le présent, mais destinés à frapper l'opinion en stimulant son imagination. L'impression stimulatrice et simulatrice de l'histoire se veut la plus imaginative possible, telle est la marque de l'histoire, dont la sélection de ses points d’accroche et de marquage, taillés dans le vif de la philosophie des événements, résulte d'un calcul savant pour faire passer un message, procédé de sélection des images tout différent de celui de la littérature qui se la laisse dicter, sa sélection des souvenirs survenants, par l'aléatoire de la mémoire qui n'est pourtant pas sans message : mais la littérature ne sait pas qu'elle à un message à véhiculer ; et, quand bien même le saurait-elle qu'à la perspective d'avoir une leçon à donner, elle fuirait à toutes jambes en se détournant royalement de la voie du roman. La littérature veut rendre artistement la philosophie de l'expérience. Empiriste, la littérature n'enseignerait pas pour un empire. La littérature est de la philosophie sous cloche sommée pourtant, sonnée malgré elle et rattrapée par la mémoire qui ne laisse pas le message se diluer, d'associer les images et, tantôt de les développer, tantôt de les tasser, les potasser, de les passer, fût-ce au tamis poétique, dans un Etat Modifié… de conscience. La littérature se méfie des vérités en détention dans la mémoire qui n'est jamais si aléatoire, après avoir soigné les apparences, qu'elle ne débrouille le sens d'une vie dégagé de sa gangue et langue des signes, tandis que l'histoire dit dessinées ses actions directement par l’intention de la vérité, d’où un certain providentialisme qui n’a jamais pu tout à fait se détacher de l’histoire, qui veut le dégager. Mais la faiblesse de la vérité historique, de la vérité de l'histoire en train de se faire sous les yeux des témoins, c'est que la vérité dont elle se prévaut est préconçue et induite au lieu d'être déduite. La mémoire déduit des vérités tandis que l'histoire veut enseigner sans les avoir apprises des vérités qu'elle a induites a priori et préjugées par idéologie. Dans l'hypothèse la plus favorable, l'histoire ne sait pas qu'elle se ment, bien qu'elle soit accoutumée à la propagande, alors que la littérature se veut l'adepte du "mentir vrai". La littérature dévoile une mythologie et l'histoire une mythomanie. La mémoire produit de la pensée par image et l'imagination de l'action d’autant plus résolue qu’elle est aventuriste. Ce qui est vrai, c'est que la pensée par image dans laquelle se complaît la mémoire, quoique donnant le fin mot de l'histoire, est incapable d'indiquer les voies d'une morale qui soit plus qu'onirique. La mémoire sait que la morale est un rêve et la Bible dit que "ceux qui rêvent sont des fous !" L'histoire croit toujours agir au nom de la morale lors même qu'elle s'en défend. La morale est un rêve et l'histoire est un leurre. car si elle ne rêve pas, les vérités que répand l'histoire se révèlent si controuvées à l'usage que c'est à cause de leur obstination dans l'erreur que le monde marche sur la tête. L'histoire fait le monde avoir la tête à l'envers, non seulement à cause du caractère controuvé des vérités qui le font marcher, mais justement parce que l'histoire est l'affaire de caractères, ce qui est la manière anglosaxonne de désigner les personnages... de romans. L'histoire est affaire de caractères qui, plus mauvais ils sont (un caractère est toujours mauvais), plus féroce est l'empreinte sur les événements des caractériels "animaux politiques" qui font l'histoire, véritables chefs nés : on n'accède à marquer l'histoire qu'à force de caractère ou quand on est un force-né. Ces grands veneurs et grands prédateurs de l'histoire, plus ils sont de grands baiseurs et de mauvais pères de la nation, plus ils sont de grands meneurs. L'histoire ne retient que des histoires dont la vérité dépasse la fiction tandis que la littérature, à bout de souffle et de vraisemblance, tire le roman aux limites du vraisemblable ou, quand elle a renoncé jusqu'à être fantastique, paresse dans les facilités de l'autofiction. (L'histoire se croit toujours arrivée à son terme, elle a toujours touché le fond, mais la fin de l'histoire tire en longueur. La littérature ne sait plus raconter des histoires : c'est que le roman s'est épuisé d'être à la remorque de l'histoire.) La vérité historique passe l'imagination. L'épopée à laquelle elle nous fait participer sous la houlette d'"orphelins dictateurs" (Sadam, Hitler, Sartre, Napoléon... vit dans le mythe de l'apogée d'une "VILLE DONT LE PRINCE EST UN ENFANT". Pourtant nos meneurs d'hommes et de prosopopée ne sont pas des pantins, mais bien des personnages. Car l'autre ruse de l'histoire rapportée à la littérature, c'est qu'on n'en retienne que les personnages alors que la littérature, au premier moment, ne voulait qu'imposer des personnages à l'esprit frappé de ses lecteurs, et puis en est venue à se méfier de ces machines, jugeant avec Nathalie Sarraute que les personnages "typifiaient" comme l’histoire pontifie. L'histoire ne sort donc pas de son rôle en étant l'oeuvre de personnages : que ceux-ci soient des "types humains" hors du commun, c'est un fait ; mais ces "types humains" reflètent de manière très typiques ce à quoi l'opinion dont ils ont émergé a voulu les employer. Si "Hitler, "né à versailles en 1917", ( ) a été élu démocratiquement, c'est que le peuple allemand savait très bien à quoi il voulait le faire servir. Ce qui est du véritable populisme (la séparation du peuple de ses politiques, insulte toujours à l'intelligence des peuples. Un peuple sait très bien ce qu'il fait, pour le meilleur et pour le pire. Un peuple n'est pas une foule. Sinon à quoi bon être démocrate ?), c'est de dire que le peuple allemand n'était pour rien dans ce qui s'est passé durant la seconde guerre mondiale comme, à notre époque, il est ridicule et bassement clientéliste de distinguer soigneusement les électeurs du Front National du parti pour lequel ils votent. Le peuple est responsable de son histoire, même si l'amour de la pantomime de ceux qui tiennent à le garder sous tutelle le met à couvert d'être le maître du jeu. Les personnages historiques ne sont que les archétypes de l'opinion qu'ils reflètent avant de la représenter. L'ennui, c'est que ces archétypes sont en représentation par la malice duspectacle systématique ou du systématisme spectaculaire, ce qui fait du monde un théâtre d'ombres. Ils sont en représentation comme l'étymologie l'a bien deviné : Sur le fonds où elle a dégagé que la personne venait du masque (le personnage étant le masque des masques) : elle n'a jamais pu empêcher que vienne prospérer le personnalisme ou glorification échevelée de la personne, victoire en calvitie du masque au triomphe dela comédie ! Que l'histoire soit l'oeuvre de personnages couronnés fait que le monde marche sur la tête. Que le monde marche sur la tête donne l'impression d'un inexorable et pitoyable retournement au terme duquel l'homme ne va plus, les pieds devant, précédé par son répétiteur de sagesse, la mémoire, qui le fait se souvenir des leçons du passé, mais est mené, écervelé, par une imagination débordante, déferlante, qui lui fait tambour battant commettre d'absurdes vilenies à chaque pas et répéter les mêmes erreurs qui l'on fait se viander, tout en ne se répétant pas autant que les schémas répétitifs de la psychologie individuelle, car l'histoire ne repasse pas les plats. La tête à l'envers de l'homme assurant la marche du monde à la place de ses pieds - et cette tête ne l'assurant pas sans intelligence si c'est sans mémoire -, le masque du personnage grimé prime les idées déprimées qu'il devrait servir, et deux effets se déduisent de cette double inversion : d'une par, la politique et la diplomatie du monde ne sont plus qu'un vaste marivaudage menés par des Arlequins en plumes de sapajou. Dans le théâtre de Marivaud, il n'y a que des princes, pas de roi. Ça tombe bien pour notre second effet : on peut affirmer sans exagération que le monde à travers l'histoire et l'histoire à travers le monde sont menés par le prince de ce monde : le roi s'en est éclipsé, il a mis le monde en gérance, le bail se prolonge emphytéotiquement bien que l'intendance ne suive pas, la question reste pendante de savoir pourquoi. C'est dans la nature de l'histoire de vouloir faire des romans, le mot ne parle-t-il pas de lui-même, le roman racontant des histoires ? Mais peut-on se satisfaire d'une explication cernant d'une proximité si banale le sens propre du nom d'un art qu'on voudrait enrichi, d'autant que l'art roman se veut plus dépouillé et que, dans un autre registre, le nom propre des anecdotes de l'histoire se prend pour l'Histoire et promet de nous raconter la biographie de l'humanité ? La littérature voudrait couper l'herbe sous les pieds des romans en herbe de l'histoire. Mais, outre qu'elle se trouve par profession, si vainement d'ailleurs qu'elle a fini par renoncer à cette battue, à la poursuite d'un vraisemblable qui ne passera jamais le vrai, l'histoire, qui dépose une gerbe sur le tombeau de la littérature dont ça lui va bien de faire le panégérique, lui a volé les deux effets qui s'en présentaient comme les caractéristiques principales : être le fruit de l'invention et imprimer la marque de personnages dans les mémoires. Il est mystérieux comme la littérature avoue plus vite que la musique avoir perdu toute imagination au point qu'elle aurait tout dit. Celle-là, la musique, ne dispose guère que Plus ou moins douze notes suivant les modes et les gammes, arrangeables en une série limitée d'accords, disposant d'une réserve gigantesque, mais non pas inépuisable de mélodies dont le nombre des combinaisons doit pouvoir être calculé pour en marquer la finitude ; or la musique ne se trouve pas à sec ; tandis que des millions de mots, déclinables en une quantité certes moindre d'histoires que la musique ne peut arranger de mélodies, mais pourtant de beaucoup supérieurs, quand bien même les mots seraient-ils mineurs, au Chiffre général de la Musique, s'avouent vaincus par l'inanité des assonnances et et accablés par l'action dont ils se disent désormais précédés alors que, dans l'ordre ancien, la triade pensée/parole/action était articulée de façon que la pensée précédât la parole (bien que le Verbe Se Fût Fait chair) et que la parole à son tour fût le facteur déclenchant de l'action. Mais l'accablement des mots, consolez-vous, est à peu près sans douleur de n'avoir presque plus rien à accoucher : la littérature se remet très bien de n'avoir rien à dire, et en particulier de ne plus savoir raconter des histoires, ce qui ne serait de toute façon, au POINT DE L'HISTOIRE DE L'ART où nous en sommes arrivés collectivement, qu'une vulgarisation de ce genre déjà mauvais qu'est le roman. L'histoire, au contraire, toute excitée d'être le fruit de l'imagination et libérée d'avoir à porter la légende de la mémoire, se montre si peu empressée de porter le deuil de celle-ci que, non seulement il ne faudrait pas la pousser bien loin pour qu'elle avoue l'avoir perdue : mais, pour ne pas faire cet aveu qui la déconsidérerait tout de même, ele s'en est tout simplement séparée. L'histoire a déposé la mémoire. L'histoire a posé qu'ele-même et la mémoire, dont elle était pourtant censée provenir en première instance, étaient deux disciplines différentes, deux relations diverses à l'événement dont la plus scientifique, entendez la plus disciplinée, avance-t-elle avec insolence, n'est pas nécessairement celle que l'on croit, à savoir celle qui a vécu objectivement l'événement, mais est l'histoire disciplinaire ; si bien qu'on en arive à cette ultime déconvenue, pour qui désespère que la vie soit logique, que la littérature publie des Mémoires tandis que l'histoire se méfie des témoins. La mémoire est mère de l'analyse : l'histoire en a fait, déchéance de l'épopée, une mélopée pour choeur de pleureuses donnant la réplique de tragédie à une opinion publique en mal de cendres et qui n'aime les Cassandres que si elles lui prédisent des malheurs supportables et traitables par voie antalgique ! Aux romans et aux divans l'analyse et le ressassement ! L'histoire les jette par-dessus bord ou, pour paraître tolérante, saute par-dessus pour consacrer le "story telling", c'est-à-dire, en Français dans le texte, la capacité de dire n'importe quoi pourvu que ça mousse. L'histoire préfère ça aux témoins oculaires et gênants qui, pour les avoir vécus, auraient regardé les événements avec les mauvaises jumelles... Mieux vaut, et de beaucoup, se fier à qui implore qu'on ne compte pas sur lui pour dire la vérité ! Aux témoins de s'adapter au "story telling !" La vérité historique disparaît de l'horizon de l'écriture de l'histoire pour être ravalée aux fictions romanesques qui n'ont plus de fictif que l'intitulé "roman", tandis que la littérature historique voudrait accéder à ce rang tout en n'ayant jamais été plus statistique. La littérature documentaire a été reléguée aux ordures pour excès de naturalisme, le monument littéraire devient le document historique malaxé par ordinateur après qu'a périclité la littérature assistée par icelui, jugée trop répétitivement apoétique pour la confiance aveugle avec laquelle elle s'était livrée au hasard décapant de l'"écriture automatique". Je crains beaucoup pour les "%" qui foisonnent dans le document statistique historique, monument de la littérature scientifique comparée. La mémoire des ordinateurs est experte aux ssynthèses synaptiques. La qualité générique de la mémoire des hommes est sa capacité d'analyse. La mémoire des intelligences non artificielles quoiqu'elles aussi déterminées par on ne sait quoi de génialement génitif, fabrique des synthèses secondes que devraient décrypter les analystes programmeurs et qui nous interrogent sur le fil d'Arianne qu'a tendu l'âme tout au long du chemin pour revenir à une vie sans histoire, mais non pas sans images, une vie quintessenciée dans la réminiscence. L'analyse est tellement la capacité générique de la mémoire qu'elle a pris le pas, dans le genre romanesque qui est l'apanage de la mémoire avec le reste de la littérature, sur la description, le récit et le dialogue, qui formaient avec elle les quatre piliers du roman traditionnel. Tellement la littérature est le genre de la mémoire qu'on peut sauter par-dessus les descriptions les plus impressionnistes, qui sont pourtant elles aussi des peintures de mémoire, pourvu que l'analyse soit sauve, qui dresse les portraits moraux de nos procès verbaux. L'histoire ne veut pas être jugée à l'aune de l'ordre morale qu'elle récuse après s'être faite en moraliste. L'histoire soutient que les valeurs sont mouvantes. Elle saute allègrement par-dessus les analyses de la mémoire et lui relègue le ressort du ressassement pour ne sauvegarder que le crime sur lequel elle enquête en épiloguant sans merci ni remords. L'enquête est sans discernement ni repentance : elle traque les empreintent de faits qui sont à porter aut tableau du portrait de la nature humaine, nature morte et roture forfaiturière, dans laquelle doivent bien se retrouver ces roturiers de citoyens moyens pour qui parlent sans fin les politiciens de la médiocratie qui ne laisseront qu'"un paragraphe dans l'histoire". Les historiens professionnels sont des commissaires de la trempe de Julie Lescaut, mais ce sont aussi des commissaires politiques. On regarde avec soulagement le soir les autres commettre ses petits crimes qu'on n'avait même pas prémédité de perpétrer dans la journée, car on n'a plus de grandes haines. On prend son lavement de haine ordinaire en commettant par procuration les crimes auxquels on n'avait pas pensé. Mais après la catharsis du crime regardé comme devant l'accident face auquel on reste hébété de curiosité parce qu'il n'arrive qu'aux autres à l'exemple du bonheur, une nouvelle téléphagie nous sera de verser des larmes de crocodiles sur les atrocités de la shoah, sous le couvercle de la mémoire, pour nous purifier, cette fois, des crimes commis par autrui, nos ancêtres, dont nous n'expions pas, mais nous pleurons les exterminations, ayant entraîné le malheur avec ferme intention de le provoquer. L'histoire s'écrit sans affect pour ne sauvegarder que le crime parfait, et notre boulimie de conférer sur les ignominies de nos indignes ascendants fait de nous des parricides, criminels aux petits pieds ou crocodiles à dents de loup, tant nous savons esquiver la seule question qui vaille et que nous a pourtant soufflée Jean-Jacques Goldmann, le robinet d'eau tiède de la chanson française, qui trouvait néanmoins indécent que Georges Brassens eût écrit une chanson pour affirmer qu'on ne devait pas "mourir pour des idées" :
"Aurai-je été meilleur ou pire que ces gens
Si j'avais été allemand ?"


Julien Weinzaepflen

     

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 Histoire et littérature, mémoire et imagination par le torrentiel  (2011-10-27 19:04:55)
      le grand n'importe quoi... par baudelairec2000  (2011-10-27 21:24:23)


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