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La doctrine sociale pour les nuls : épisode 3
par baudelairec2000 2026-07-27 22:10:55
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Immersion dans le Magistère économique et social

Nous avons vu précédemment que le contenu de la doctrine sociale évoluait au fur et à mesure où les changements économiques et techniques se succédaient à un rythme effréné, avec les conséquences désastreuses que l'on sait. Pour le XIXe siècle, précise le Compendium (§ 88) ce sont des « conséquences sociales, politiques et culturelles explosives ». C'était déjà le constat que faisait Jean XXIII dans l'encyclique du 70 anniversaire de Rerum novarum, Mater et Magistra (15 mai 1961), document dans lequel il déclarait non seulement assumer l'héritage de ses prédécesseurs, mais encore se prononcer au nom de l'Eglise sur les nouveaux et graves problèmes qui avaient surgi depuis 1941, depuis le célèbre radio-message de la Pentecôte prononcé par Pie XII.

« La situation déjà bien évoluée au moment de la commémoration faite par Pie XII a encore subi en vingt ans de profondes transformations, soit à l'intérieur des Etats, soit dans leurs rapports mutuels.

Dans le domaine scientifique, technique et économique : la découverte de l'énergie nucléaire, ses premières applications à des buts de guerre, son utilisation croissante pour des fins pacifiques ; les possibilités illimitées offertes à la chimie par les produits synthétiques ; l'extension de l'automation dans le secteur industriel et dans celui des services ; la modernisation du secteur agricole ; l'abolition presque complète de la distance dans les communications grâce surtout à la radio et à la télévision ; la rapidité croissante des transports ; le début de la conquête des espaces interplanétaires.

Dans le domaine social : le développement des assurances sociales et, dans certains pays économiquement mieux développés, l'instauration de régimes de sécurité sociale ; la formation et l'extension, dans les mouvements syndicaux, d'une attitude de responsabilité vis-à-vis des principaux problèmes économiques et sociaux ; une élévation progressive de l'instruction de base, un bien-être toujours plus répandu ; une plus grande mobilité dans la vie sociale et la réduction des barrières entre les classes ; l'intérêt de l'homme de culture moyenne pour les événements quotidiens de portée mondiale. En outre, l'augmentation de l'efficacité des régimes économiques dans un nombre croissant de pays met mieux en relief le déséquilibre économique et social entre le secteur agricole d'une part et le secteur de l'industrie et des services d'autre part, entre les régions d'économie développée et les régions d'économie moins développée à l'intérieur de chaque pays ; et, sur le plan mondial, le déséquilibre économique et social encore plus flagrant entre les pays économiquement développés et les pays en voie de développement économique.

Dans le domaine politique : la participation à la vie publique d'un plus grand nombre de citoyens d'origine sociale variée, en de nombreux pays ; l'extension et la pénétration de l'action des pouvoirs publics dans le domaine économique et social. A cela s'ajoute sur le plan international le déclin des régimes coloniaux et la conquête de l'indépendance politique de la part des peuples d'Asie et d'Afrique ; la multiplication et la complexité des rapports entre peuples ; l'approfondissement de leur interdépendance ; la naissance et le développement d'un réseau toujours plus dense d'organismes à la dimension du monde qui tendent à s'inspirer de critères supranationaux : des organismes à buts économiques, sociaux, culturels et politiques (paragraphes 46 à 49). »

Je l'avoue, c'est un peu long, mais cela permet de mieux comprendre le bric à brac de la DSE. Tout y passe, de l'économique à l'international en passant par les sciences, la technique, la culture et la politique. Le négatif comme le positif : les documents conciliaires ou contemporains dénotent d'ailleurs un regard positif et bienveillant, qui va jusqu'à la fascination, sur le monde. L'Eglise serait en quelque sorte éblouie par les progrès innombrables de l'humanité, comme autant d'exploits à célébrer. Le titre de la première encyclique sociale de Léon XIV, « Magnifica humanitas. » ne me semble pas anodin. Tiré par les cheveux, ce corollaire? Non, bien au contraire, la magnificence, vertu consistant à faire de grandes choses ou se lancer, sans regarder à la dépense, dans des travaux grandioses, un château par exemple, un ouvrage prestigieux tel que le Canal du Midi pour Pierre-Paul Riquet, relève de la vertu de force, tout comme la magnanimité qui a rapport aux actes héroïques. Devant la célébration de l'homme moderne et de ses « exploits » par les hommes d'Eglise, on ne peut, ici, que déplorer la confusion entre ces deux vertus: le technicien et le scientifique comptent aujourd'hui aux yeux de nos papes bien plus que le héros qui a prouvé sa valeur sur un champ de bataille. Il faut croire que l'Intelligence artificielle présente plus d'intérêt que la géopolitique explosive de ces dernières années. Il est moins dangereux en effet de parler d'IA que d'évoquer des conflits au Proche ou au Moyen Orient où le sort de populations entières, de civilisations même, sont en jeu. J'allais oublier l'environnement avec Dame Nature célébrée par le bon pape François. En bref, l'objet matériel de la doctrine sociale est assez mouvant. Laissons pour l'instant l'objet formel de côté. J'espère ne pas vous ennuyer avec des distinctions qui avaient cours chez les philosophes et les théologiens fidèles à l'enseignement de saint Thomas.

Des documents à foison - nous n'en rendons compte que très partiellement - donc, des sujets divers, pour apporter des conseils, des exhortations, aux chrétiens et aux hommes de bonne volonté. Désormais, c'est ça la pastorale : engagement dans la société, solidarité avec le genre humain, esprit d'ouverture, car l’appartenance à la société exige un engagement social, caritatif C'est pourquoi je me permets de citer un texte de référence, le Compendium de la Doctrine sociale :

« L'Église, demeure de Dieu avec les hommes

60 L'Église, qui participe aux joies et aux espoirs, aux angoisses et aux tristesses des hommes, est solidaire de tout homme et de toute femme, en tout lieu et en tout temps, et leur apporte la joyeuse nouvelle du Royaume de Dieu qui, par Jésus-Christ, est venu et vient au milieu d'eux.73 Elle est, dans l'humanité et dans le monde, le sacrement de l'amour de Dieu et, par conséquent, de l'espérance la plus grande, qui active et soutient tout authentique projet et engagement de libération et de promotion humaine. L'Église est parmi les hommes la tente de la compagnie de Dieu — « la demeure de Dieu parmi les hommes » (Ap 21, 3) — de sorte que l'homme n'est pas seul, perdu ou égaré dans son effort d'humaniser le monde, mais qu'il trouve un soutien dans l'amour rédempteur du Christ. Elle est ministre du salut, non pas d'une manière abstraite ou purement spirituelle, mais dans le contexte de l'histoire et du monde où l'homme vit,74 où il est rejoint par l'amour de Dieu et par la vocation à correspondre au projet divin. »

Au cas où vous n'auriez pas compris, « la doctrine sociale a par elle-même la valeur d'un instrument d'évangélisation - le Compendium fait référence ici à Jean-Paul II dans Centesimus annus - et se développe dans la rencontre toujours renouvelée entre le message évangélique et l'histoire humaine (ibidem, § 67).

D'où la nécessité du dialogue avec le monde moderne que l'on s'efforce de rencontrer en toute circonstance pour mieux le comprendre et s'aligner en quelque sorte sur lui :
« L'Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L'Eglise se fait parole; l'Eglise se fait message; l'Eglise se fait conversation (Paul VI dans Ecclesiam suam, 1964 § 67).

Le paragraphe 70 de ce document de Paul VI mérite, lui aussi, d'être reproduit :
« Nos Prédécesseurs, spécialement les Papes Pie XI et Pie XII, n'ont-ils pas laissé un magnifique et large patrimoine d'enseignement, fruit d'un effort déployé avec amour et sagesse pour unir la pensée divine à la pensée humaine, et non pas en des concepts abstraits, mais dans le langage concret de l'homme moderne ? Et qu'est-ce que cette tentative apostolique sinon un dialogue ? Jean XXIII, Notre Prédécesseur immédiat, de vénérée mémoire, n'a-t-il pas accentué encore davantage, dans son enseignement, le souci de rencontrer le plus possible l'expérience et la compréhension du monde contemporain ? N'a-t-on pas voulu, et justement, assigner au Concile lui-même un objectif pastoral qui revient à insérer le message chrétien dans la circulation de pensée, d'expression, de culture, d'usages, de tendances de l'humanité telle qu'elle vit et s'agite aujourd'hui sur la face de la terre ? Avant même de convertir le monde, bien mieux, pour le convertir, il faut l'approcher et lui parler. »

Et qu'on ne vienne pas nous dire que ce texte est marqué par l'esprit progressiste du Concile Vatican II pour mieux l'exclure du corpus de la DSE. Nous pourrions en citer d'autres qui sont bien antérieurs aux années 1960, notamment les radio-messages délirants de Pie XII sur la démocratie. Cela fera d'ailleurs l'objet d'un épisode à venir...Il n'y a donc pas un enseignement social de l'Eglise qui différerait selon qu'on se situe avant ou après Jean XXIII. Non, l'oeuvre propre du Concile, de Paul VI, aura été de situer la DSE dans l'effort pastoral antérieur de l'Eglise, déjà confrontée aux problèmes posés par le monde. A cet égard, Gaudium et Spes, parce qu'il a pour objet la vie économique et sociale, s'inscrit dans la continuité de l'enseignement des papes depuis Léon XIII ; bien plus, il entend prolonger et enrichir les textes qui l'avaient précédé. La seconde partie du document conciliaire reprend précisément les enseignements pontificaux, ceux de Pie XII et de Jean XXIII (Pacem in terris, 11 avril 1963), sur la vie économique et sociale et dans le domaine politique en insistant sur une notion mise en relief par Jean XXIII, le bien commun mondial. On verra plus tard le sort réservé au sein de la DSE à la notion de bien commun...

Il faut réaffirmer une fois de plus que, malgré sa diversité, ou plus justement, malgré la diversité de ses préoccupations, le Magistère social se présente comme un tout cohérent, depuis Léon XIII jusqu'à Léon XIV, ce dernier entendant célébrer Rerum novarum dans Magnifica humanitas. La boucle est bouclée. Si la DSE est un corpus qui ne cesse d'évoluer au gré des changements du monde, malgré les prétentions du magistère à recouvrir, en vain, d'un vernis superficiel, des réalités bassement horizontales, pour ne pas dire triviales, ne tire-t-elle pas sa cohérence même du fait d'accompagner le changement et de donner le change en faisant mine de délivrer un message universel et valable pour tous les temps ? Dans ce domaine, est-ce l'Eglise qui délivre un message spirituel au monde? Ou bien, à vouloir rencontrer et reconnaître le monde, ne tend-elle pas à se séculariser?

« De même que, affirme Gaudium et spes, il importe au monde de reconnaître l'Eglise comme une réalité sociale de l'histoire et comme son ferment – toujours les mêmes vœux pieux depuis Léon XIII – l'Eglise n'ignore pas – remarquez ici le présent de vérité générale qui inonde ces documents - tout ce qu'elle a reçu de l'histoire et de l'évolution du genre humain (§ 44). » Désolé pour les incidentes, mais la forme est primordiale. Toujours la même éthique sociale, admiratrice d'un monde déchristianisé, de civilisations dont on entend respecter la nature profonde. « Les Papes, écrit Patrick de Laubier, ont progressivement tiré les leçons des choses nouvelles, d'abord avec réserve, puis avec une sympathie croissante (La pensée sociale de l'Eglise catholique. Un idéal historique de Léon XIII à Jean Paul II, 1984, Fribourg) ». On ne peut pas mieux dire …

Aussi ne faut-il pas voir dans ce Magistère pastoral social un projet qui aurait pour but de reconstruire une chrétienté idéale, à travers, par exemple, une référence plus ou moins précise aux corporations, mais l'intention de « christianiser un monde nouveau en respectant sa nature (nouvelle) » et, j'ajouterai, mouvante. De là à affirmer que l'Eglise contemporaine tente de concilier, à moins de les réconcilier, deux mondes que bien des principes opposent, il n'y aurait q'un pas que je n'hésiterais pas à franchir, en précisant cependant que cela pourrait se faire, si cela n'est déjà fait, au prix d'un abandon par l'Eglise d'une partie de son patrimoine politique et intellectuel.

Cela demande à être, évidemment, démontré et illustré. Nous serions alors à des années lumières des prétentions d'un Jacques Maritain pour qui le « firmament doctrinal de principes et de vérités dominant toute la matière sociale éclaire d'en haut les réalités temporelles ; et cela pour le bien temporel lui-même (Questions de conscience, 1938, p. 173). » Pierre Bigo vient, presque 30 ans plus tard, nuancer, relativiser, les propos du spécialiste du Docteur angélique :
« L'enseignement de l'Eglise est en constante élaboration, proposant les réponses de la foi et de la raison aux questions posées par l'événement au fur et à mesure de leur maturation. Il implique des éléments de sagesse sociale – après la justice sociale, amitié sociale, charité sociale, on continue d'être inventif chez les catholiques sociaux, c'est nous qui commentons – qui dépendent pour une part des contextes historiques et de l'état des connaissances et qui ont un lien plus ou moins étroit avec la révélation et la loi naturelle. Il s'impose donc à la conscience, mais n'oblige pas en tout de la même manière et ne dispense pas du discernement qui est toujours nécessaire pour les textes doctrinaux du magistère (La doctrine sociale de l'Eglise, p.101). »

Nous laisserons le mot de la fin pour cet épisode à Pierre Bigo :

« Cette doctrine est l'expression autorisée d'une conscience qui se forme et se développe collectivement au sein de l'Eglise en présence des réalités sociales (ibidem). »

     

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