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Révolution française et traditionalisme (VII) : L'épiscopat par Peregrinus 2017-07-16 13:57:38 Imprimer Imprimer

Dans la partie précédente, je me suis efforcé de montrer, à partir du débat qui a opposé les canonistes Camus et Maultrot sur la question du schisme, que les constitutionnels, pour se laver de l’accusation de schisme, ont proposé de ce dernier terme une définition extrêmement restrictive : seuls seraient réellement schismatiques ceux qui ne reconnaissent pas le pontife romain comme chef visible de l’Eglise. A ces arguments Maultrot répond non seulement que le pape ne reconnaît pas les constitutionnels comme faisant partie de sa communion, mais aussi et surtout qu’il y a réellement schisme lorsque des fidèles refusent de communiquer avec leurs pasteurs légitimes pour courir après d’autres pasteurs. C’est ainsi l’établissement d’une hiérarchie parallèle qui apparaît aux yeux de Maultrot comme la preuve la plus tangible du caractère schismatique de l’Eglise constitutionnelle.

Cette partie sera donc consacrée aux réflexions sur l’épiscopat auxquelles la Révolution a pu donner lieu. Au printemps 1791, en raison du refus massif des évêques d’Ancien Régime de prêter le serment du 27 novembre 1790, on procède à l’élection et au sacre de dizaines d’évêques constitutionnels pour pourvoir aux sièges déclarés vacants par l’Assemblée Nationale.


Gabriel-Nicolas Maultrot se révèle de nouveau l’un des adversaires les plus résolus de ces actes schismatiques. Ses considérations sur ce point n’ont probablement rien d’original (1), ce qui permet précisément de saisir quelles étaient les vues du camp réfractaire sur l’épiscopat.
Pour le canoniste, nourri des monuments de l’antiquité chrétienne, notamment de saint Ignace d’Antioche et de saint Cyprien, l’Eglise est bâtie sur les évêques légitimes. Les évêques répandus sur la terre le sont par la volonté du Christ (2). De même que Jésus-Christ n’a rien fait sans son Père,

On ne doit rien faire […], sans l’évêque & le presbytere. Rien de tout ce qui se fait séparément ne peut être dans l’ordre (3).


Maultrot cite encore les « paroles terribles » de saint Cyprien, qui devraient donner autant à penser aux « résistants » d’aujourd’hui qu’aux constitutionnels d’hier :

Celui qui n’est pas avec l’évêque, n’est point dans l’église (4).


De même que le Christ n’a pas permis de faire descendre de la chaire de Moïse les scribes et les pharisiens qui y étaient assis, il n’est jamais permis de faire descendre un évêque légitime de son siège : les pasteurs légitimes le restent aussi longtemps qu’ils n’ont pas été dépouillés par un jugement ecclésiastique (5). Ainsi le pape Théodore, au VIIe siècle, estimait-il que l’évêque Pyrrhus, convaincu d’attachement à l’hérésie monothélite, devait être soumis à un jugement canonique avant qu’il soit procédé au sacre d’un nouvel évêque (6).

Les évêques constitutionnels ont donc agi « sans ordre de Dieu », ils se font « prélats contre les loix de l’ordination (7) ». On a déjà vu, dans les parties précédentes, que ces évêques sont considérés par l’Eglise comme des pasteurs intrus. Maultrot va cependant plus loin lorsqu’il examine le cas de Claude Marolles, élu au diocèse de l’Aisne, l’un des premiers évêques constitutionnels sacrés en février 1791 :

L’abbé de Marolles est un faux Evêque, un faux pasteur. Il n’est point Evêque. Il a reçu par son sacre le caractère épiscopal. Il est sans mission, sans aucune jurisdiction dans l’Eglise. Il n’a aucun siége, aucun diocésain (8).


Les mots du canoniste méritent d’être médités, particulièrement en nos jours où certains croient devoir à tout prix multiplier les sacres de « vrais évêques catholiques ». Maultrot ne nie nullement la validité des ordres conférés par les constitutionnels : l’évêque constitutionnel a bel et bien « reçu par son sacre le caractère épiscopal ». Pour autant, ce caractère n’est pas suffisant pour faire l’évêque. L’évêque ne l’est véritablement qu’en vertu de la mission et de la juridiction qu’il a reçue de l’Eglise sur le diocèse qui lui est confié. Pour le canoniste, qui se fait l’écho de saint Cyprien, celui qui se fait évêque sans mission « n’est rien » : nullus est.

Il est clair par cette doctrine de S. Cyprien, que l’abbé de Marolles n’est pas et ne peut pas être Evêque. Il est un profane, un étranger, un schismatique (9).


Un tel évêque n’a « reçu l’épiscopat de personne (10) ». Une fois encore, Maultrot n’entend pas par-là que cet ecclésiastique n’a pas reçu validement le caractère épiscopal. Il entend qu’un authentique évêque ne l’est qu’en recevant de l’Eglise un territoire et des sujets sur lesquels sa juridiction peut s’exercer. De tels arguments, extrêmement classiques, ne sont nullement propres à Maultrot : ainsi le canoniste Jabineau déclare-t-il de l’évêque constitutionnel de l’Eure-et-Loir qu’il ne « succède à personne » et n’est donc « rien (11) ». De même, les adversaires de Jean-François Périer, évêque intrus du Puy-de-Dôme, déclarent que, faute de mission canonique reçue de l’Eglise, l’épiscopat de Périer ne peut remonter, de prédécesseur en prédécesseur, jusqu’à Jésus-Christ : quoique sacré validement, Périer n’est donc pas un « vrai successeur des apôtres (12) ».


Malgré les importantes différences de contexte, la conclusion s’impose naturellement. A proprement parler, à la lumière des principes du clergé fidèle, les évêques sacrés par Mgr Lefebvre en 1988, n’ayant ni mission, ni juridiction, ne sont pas évêques : ils ont seulement le caractère épiscopal, nécessaire à la collation des saints ordres et du sacrement de confirmation. Il ne s’agit nullement de mettre en cause ici l’acte posé par le fondateur de la FSSPX, acte conçu comme une « opération survie » tout à fait légitime et non comme une intrusion, mais de rappeler par l’histoire des vérités qui relèvent à la fois du bon sens et de la foi : il est faux, il est absurde et dangereux de prétendre que la Fraternité Saint Pie X, dans sa situation actuelle possède tout ce qui lui est nécessaire. On peut invoquer toutes les juridictions de suppléance, tous les états de nécessité que l’on voudra, avec tous les risques avérés que cela comporte : les évêques de la Fraternité ne sont pas pleinement évêques, et ce n’est sans doute pas sans raison que la Fraternité les présente elle-même comme des « évêques auxiliaires » dont la fonction est limitée à l’administration des sacrements qui nécessitent le caractère épiscopal.

Prétendre que la Fraternité a tout et n’a rien à recevoir de Rome ni des évêques serait certainement faire œuvre de schisme et oublier entièrement l’esprit de l’Eglise. Ce serait encore mépriser ouvertement les principes qu’ont professés les prêtres et fidèles qui ont gardé la foi et la communion de l’Eglise dans la tourmente révolutionnaire, et perdre sans retour tout droit à se réclamer d’eux.

(A suivre)

Peregrinus

(1) Monique Cottret, Histoire du jansénisme, Perrin, Paris, 2016, estime ainsi (p. 258) que les arguments des jansénistes réfractaires peinent à se dissocier de ceux des autres réfractaires.
(2) Gabriel-Nicolas Maultrot, Véritable idée du schisme contre les faux principes de M. Camus et des pasteurs constitutionnels, Dufresne, Paris, 1791, p. 27.
(3) Ibid., p. 29.
(4) Ibid., p. 37.
(5) Ibid., p. 54.
(6) Ibid., p. 67.
(7) Ibid., p. 74-75.
(8) Gabriel-Nicolas Maultrot, Explication du Canon 17 du Concile de Calcédoine, qui fait le principal appui de la Constitution civile du clergé, Le Clère, Paris, 1791, p. 56.
(9) Ibid., p. 65.
(10) Véritable idée du schisme, op. cit., p. 75.
(11) Henri Jabineau, Observations sur les écrits des nouveaux Docteurs, et en particulier sur deux ouvrages de M. Gratien, prêtre, Dufresne, Paris, 1791, p. 4.
(12) Les Fidèles du Diocèse de Clermont, à M. Jean-François Périer, se disant Evêque du Département du Puy-de-Dôme, Girouard, Clermont-Ferrand, 1791, p. 34.

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