Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=992538
images/icones/croix.gif  ( 992538 )Idées reçues (et fausses) sur la tradition liturgique byzantine par Ludwik (2025-10-10 07:36:20) 

Ce post est initialement une réponse à Candidus.
Mais il est très loin du thème initial du fil (les primats de l’Église ukrainienne).
Donc je préfère créer un nouveau fil (est-ce permis ?)

Le post de Candidus (ici)
m’a fait de la peine : c’est un condensé d’idées reçues, toutes aussi fausses les unes que les autres.
Il ne perçoit à aucun moment qu’un rite, une tradition, a une unité intrinsèque, et pense que les « briques » qui le constituent sont interchangeables avec des éléments d’autres rites et traditions. Plus moderniste, tu meurs.

Ce post de Candidus rend très triste : il explique clairement que les catholiques byzantins ne sont pas des catholiques à part entière, car ils ont erré dans le schisme.
Ce qui, pour l’Église ukrainienne, est une reprise du discours moscovite hétérodoxe. (Revoir ici.)

S’y ajoute une méconnaissance complète des pratiques byzantines, interprétées à l’aune d’un néo-traditionalisme latin — typiquement la confusion entre pain béni (tradition qui existait chez vous il y a encore quelques dizaines d’années) et Eucharistie.

1) Il faut distinguer latinisation et influences

La latinisation, néfaste et condamnée, désigne quelque chose de très précis :
il s’agit de l’hybridation d’un rite, de l’ajout ou de la suppression d’éléments dans une liturgie, une organisation canonique ou une tradition disciplinaire propre.

Candidus parlait ici plutôt d’influences réciproques, ce qui est tout à fait autre chose.
Et les influences sont multiples : aucun monde n’est clos.

Les exemples d’influences croisées, y compris avec les Églises séparées, sont extrêmement nombreux.
Au hasard :
- la renaissance du sermon en Moscovie au XVIIᵉ siècle, sous influence grecque et latine ;
- la création de séminaires dans l’Église moscovite : influence latine si forte qu’on y enseignait en latin — Pierre Mohyla (illustre métropolite de Kiev) ayant lui-même étudié chez les jésuites ;
- la réforme liturgique de l’Église moscovite au XVIIᵉ siècle : influence latine majeure, transmise par Kiev. La Moscovie, ayant absorbé la Ruthénie, décida d’unifier la pratique liturgique et de refaire les traductions des textes sacrés afin de revendiquer plus aisément l’héritage de Kiev. Ce « hold-up historique » provoqua le schisme des vieux-croyants et fit couler des fleuves de sang ;

- plus intéressant pour vous : la création de branches byzantines d’ordres latins dans l’Église ukrainienne, par le métropolite André Scheptitsky lui-même — que Candidus accusait pourtant de modernisme parce qu’il délatinisait ! Il avait bien compris toute la richesse des ordres monastiques latins.

2) Ne pas confondre Églises gréco-catholiques et Églises dites orthodoxes

Ces dernières ne sont pas représentatives d’une tradition byzantine « pure et sans tache » :
elles ont, elles aussi, été soumises à de nombreuses influences, notamment protestantes, et ont parfois adopté des partis pris théologiques en opposition à l’Église catholique.

3) L’iconographie dans l’Église latine

L’« arrivée » — ou plutôt le retour — de l’iconographie dans l’Église latine relève bien davantage d’une réappropriation d’un patrimoine disparu depuis la période gothique (voire romane), que d’une importation d’éléments exogènes. (même si le médium de ce retour est l'Eglise d'orient)

L’Église d’Orient a conservé, avec des nuances, un art sacré propre (iconographie, architecture, musique liturgique…), tandis que l’Église latine a suivi les styles de l’art et de l’architecture profanes, en les « christianisant ».

Ainsi, lorsque le monde profane construisit des palais de la culture en béton brut, l’Église latine fit de même pour ses églises — ce qui serait impensable en Orient, où il existe un art sacré spécifique.

De même, une image religieuse latine n’est qu’une image profane à sujet religieux : Raphaël peut peindre une Madone, mais ce ne sera jamais une véritable icône de la Théotokos, au sens théologique du terme. C’est simplement une jolie femme appelée « Madone ».

Rappelons que l’Église latine a signé le VIIᵉ concile œcuménique (Nicée II, 787) sur le culte des images,
mais n’en applique aucun des canons relatifs à la théologie de l’icône.

Cela fait bien longtemps que l’Église latine erre sur ce point… et les ravages sont terribles.
Ce n’est pas pour rien que la liturgie est devenue ancillaire de la pastorale chez vous !

4) La procession des saintes espèces et la théologie de l’arcane

La procession des saintes espèces, courante en Occident, est inconcevable en Orient — non par manque de respect, mais en raison de la théologie de l’arcane (disciplina arcani), c’est-à-dire le caractère mystérieux et réservé des réalités sacrées.

Ce thème devrait être très actuel chez vous, et pourtant il est rarement évoqué (un peu en Pologne).

Où est passée votre théologie de l’arcane ?
Vous avez abattu vos jubés, fait disparaître la dimension cosmique de la messe (du moins la partie visible pour les fidèles),
et maintenant vous construisez des églises ressemblant à des salles des fêtes,
et vous voudriez m’expliquer que vos pratiques sont un enrichissement ??

Vous avez fait disparaître l’arcane, rompant avec toutes les traditions apostoliques, bien avant Vatican II...
Vous ne vous posez jamais de questions sur les causes de votre crise ???
Non, bien sûr : ce sont les orientaux qui ont besoin d’être enrichis. Lamentable.

5) À propos de votre anecdote dans une église orthodoxe roumaine

Je passe sur le fait de passer derrière l’iconostase : c’est interdit partout !
Sauf le jour du baptême des garçons, et bien sûr pour le service de la liturgie.
De plus, pour passer derrière l’iconostase, il faut être en état de grâce, etc.
Bref, le prêtre qui vous a fait « visiter » l’église n’est pas très respectueux des canons.

Maintenant, sur le « pain pour les malades » qu’il vous a présenté :
permettez-moi un doute raisonnable. Je ne connais pas assez l’Église orthodoxe roumaine, mais il est d’usage dans cette Église — comme dans la plupart des Églises orthodoxes — que le prêtre consomme intégralement les saintes espèces après la communion.
Il n’y a donc pas de « restes » de la sainte Eucharistie.

Le pain qu’on vous a montré était très probablement destiné aux malades, mais non consacré : il s’agit de pain béni, dont l’usage varie selon les traditions locales.
En d’autres termes, c’est un sacramental, pas le Corps du Christ.

Pour les mourants, et pour les liturgies où il n’y a pas de consécration, les saints Dons sont consacrés (en général une fois par an), soigneusement séchés et conservés dans une sorte de petit tabernacle.

6) Le respect envers les saintes espèces

Le soin que prend le prêtre, après la communion, pour ne laisser aucune parcelle du Corps ou du Sang du Christ sur ses doigts, est tout à fait comparable à ce qui se fait dans le rite latin.
Les génuflexions et prosternations répétées après la consécration sont également parlantes.

Et s’il arrive qu’un fragment eucharistique tombe à terre, la liturgie est immédiatement interrompue, et commence un rite spécifique de purification, au moins aussi significatif — et plus développé — que dans le rite latin.

Cela montre bien l’incongruité de l’affirmation selon laquelle l’Eucharistie ne serait pas un objet d’adoration.

images/icones/carnet.gif  ( 992542 )Influences entre Orient et Occident par Signo (2025-10-10 16:03:10) 
[en réponse à 992538]

Plusieurs points intéressants dans votre message.

Effectivement je pense qu’il faut éviter les mélanges entre traditions différentes à partir du moment où elles ont atteint une certaine maturité. Certes un certain métissage et des influences contribuent, au début du développement d’une tradition, à enrichir cette dernière, qui ainsi intègre et assimile des éléments qui lui sont étrangers en lui donnant une coloration propre (il me semble de mémoire que l’introduction de l’Agnus Dei dans le rite romain s’est effectué plus tardivement que le canon et sous influence orientale ; de même la tradition byzantine russe, tardive, doit énormément à l’influence occidentale, surtout sur le plan musical, ce a quoi nous devons les sublimes polyphonies de Chesnokov, Tchaikovsky, Bortniansky). Mais une fois que la tradition particulière a atteint un certain degré de maturité (pour nous latins c’est le cas à partir du XIVe siècle), y introduire artificiellement des éléments exogènes peut conduire à la dénaturer.

Dans cette optique, je pense que les traditions des différentes Eglises catholiques orientales doivent être respectées telles que l’histoire les a faites. Je n’aime pas tellement voir des liturgies orientales face au peuple (c’est hélas le cas par exemple chez les maronites), célébrées dans un cadre baroque (même si cela existe aussi dans le monde orthodoxe, dans la région de Saint-Pétersbourg et dans les pays baltes notamment), des hiérarques orientaux imberbes, des mélanges avec certains éléments de la spiritualité latine tardive (chapelet, adoration du Saint-Sacrement, etc).

Dans le sens inverse, je suis assez réservé également par la multiplication en Occident d’icones de type oriental (russe essentiellement). L’icone dans les traditions orientales s’inscrit dans un cadre théologique, liturgique et dévotionnel qui lui est propre et qui lui est inséparable. L’Occident a sa propre histoire (qu’il faut savoir certes lire avec un regard critique, notamment pour toute l’iconographie et la statuaire postérieure au XIVe siècle) et possède dans sa tradition des œuvres iconographiques comparables, mais qui lui sont propres : par exemple les fresques clunisiennes que l’on peut voir encore aujourd’hui dans la chapelle des moines de Berzé-la-Ville, la statuaire romane et dans une certaine mesure gothique (Vierges noires, Vierges Sedes sapientiae, ainsi que les Majestas Domini des tympans de nombre de nos cathédrales, équivalents occidentaux des Christ Pantocrator byzantins, etc) et même encore les œuvres plus tardives de Fra Angelico. C’est cette iconographie-là, encore proche de la source commune avec l’Orient tout en étant originale et proprement occidentale et latine, qui devrait aujourd’hui nous servir de source d’inspiration. Certaines œuvres contemporaines semblent aller dans ce sens (œuvres de Goudji et d’Henri Charlier, la fresque ornant l’abside de l’abbatiale du Barroux est intéressante également).

Pour le reste je partage globalement vos analyses. Le conservatisme des Eglises orientales leur a permis de conserver nombre d’éléments antiques valables que nous avons peu à peu abandonnés et qui méritent d’être redécouverts aujourd’hui : certains sacramentaux comme le pain bénit, le baptême par immersion, la communion sous les deux espèces, la discipline de l’arcane, un culte liturgique a nouveau compris dans toutes ses dimensions symbolique et cosmique, une ecclésiologie décentralisée avec des Eglises locales ayant une consistance propre, etc.

D’une manière générale je pense qu’il faut abandonner une certaine arrogance latine qui tend à juger les traditions orientales à l’aune de nos critères latins (d’ailleurs tardifs) et à les considérer comme inferieures ; et en même temps, il est urgent de nous réapproprier notre tradition occidentale et latine propre dans ce qu’elle a à la fois d’original et de plus solide et de plus enraciné dans la tradition ancienne (langue latine, grégorien, référence à S. Thomas, tradition mystique avec S. Jean de la Croix et Maitre Eckhart, iconographie médiévale, etc).

En revanche petite remarque : je ne pense pas que le jubé occidental soit l’exact équivalent de l’iconostase orientale. Il avait plutôt pour but de créer un espace réduit pour permettre aux clercs de chanter l’office dans un cadre plus intime que les vastes églises médiévales. L’équivalent occidental de l’iconostase serait plutôt le cancel avec son rideau, qui je crois a disparu très tôt. Point à confirmer, je ne suis pas spécialiste.
images/icones/fleche3.gif  ( 992543 )Je ne suis pas spécialiste non plus par Ludwik (2025-10-10 17:01:16) 
[en réponse à 992542]

Je ne suis ni théologien, ni historien, ni liturgiste.

Et je vous suis reconnaissant de ce message auquel je ne peux que souscrire quand au fond, et qui contient certains éléments que je souhaitais mettre dans mon premier message (notamment sur Fra Angelico).

S'il y a un spécialiste sur ce forum, je serais intéressé d'en savoir plus sur le rideau qui séparait le sanctuaire du reste de l'église à Rome (au moins jusqu'au VIIIe ou IXe siècle, me semble-t-il. cf Liber Pontificalis ).

PS: J'ajouterai, certainement pour nuancer, qu'il ne faut pas non plus opposer les traditions.

Pour reprendre un exemple; Le cardinal Slipij a montré que Saint Thomas était complémentaire de la tradition théologique orientale. Ce qui est assez logique, Saint Thomas ayant une bonne connaissance des pères grecs.
L'opposition classiquement faite par les orientaux séparés n'a pas lieu d'être.

Egalement une incise sur le Chapelet ne vient pas dénaturer / hyprider ou que sais quoi un rit ou un autre. Il s'inscrit dans un cadre de dévotion privé.
images/icones/iphone.jpg  ( 992545 )Effectivement… par Signo (2025-10-10 18:18:09) 
[en réponse à 992543]

… vous avez raison, dans le domaine des dévotions privées on est libre de piocher ce qui nous convient dans les différentes traditions. La prière dite « de Jésus » (« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, prends pitié de moi pécheur »), avec toutes ses variantes, est d’origine orientale mais peut et est de fait souvent récitée en Occident (notamment dans le monde monastique, y compris chez les chartreux). Il en va de même pour le chapelet.

Ceci dit, je ne suis pas sûr que l’on puisse séparer aussi hermétiquement culte public et dévotion privée, comme s’il s’agissait là de deux domaines évoluant en parallèle sans influence réciproque. La liturgie doit nourrir et même être la nourriture principale de la vie spirituelle, ce que l’on appelle en Occident les « dévotions privées » (je n’aime pas trop ce qualificatif de « privé » mais passons) ayant pour finalité de prolonger dans la vie quotidienne l’esprit de prière continuelle reçu dans les offices liturgiques.

Il est certain qu’il ne faut pas opposer S. Thomas aux Pères. Le R.P. Torrell, l’un des meilleurs spécialistes contemporains de S. Thomas, décédé cette année, a bien montré dans ses différents ouvrages à quel point S. Thomas était imprégné de pensée patristique, y compris de la tradition apophatique.

Sur la question de l’usage liturgique des rideaux dans l’Antiquité chrétienne et le début de la période médiévale, je ne peux que recommander cet ouvrage que j’ai trouvé absolument remarquable (en dépit du caractère pour le moins sulfureux et contestable de l’auteur…).
images/icones/idee.gif  ( 992547 )jubé : "exact équivalent" non mais assez proche par Luc Perrin (2025-10-10 21:58:23) 
[en réponse à 992542]

quand même pour être par la suite systématiquement détruit par rejet précisément de la théologie de l'arcane, ce qui était le sujet.

Ainsi du monastère de Brou à Bourg-en-Bresse, parmi les rares ayant survécu.
Le commentaire dû au Centre des monuments nationaux précise :

"Il ne reste en effet que quelques dizaines de jubés dans le pays : la plupart ont été détruits lors des réformes liturgiques qui exigeaient que les fidèles puissent voir la messe être célébrée.

C’est certainement parce que l’église de Brou actuelle n’a jamais été une paroisse que le jubé a été sauvé de la destruction."
[notons l'erreur terminologique puisqu'il n'y a eu aucune "réforme liturgique" avant le N.O.M. et que sous l'Ancien Régime, la protection des bâtiments historiques n'existait pas]

Chacun pourra constater de visu que le rapprochement que j'ai fait n'était aussi extravagant que l'ami Signo semble le penser car il est vraiment difficile de voir l'action liturgique dans le choeur, même s'il reste un petit passage à travers ledit (magnifique) jubé.


images/icones/photo.gif  ( 992565 )Les Jubés : une dizaine restent en France par Glycéra (2025-10-11 21:00:10) 
[en réponse à 992547]



Une très jolie page : https://decoder-eglises-chateaux.fr/jubes-fonctions-architecture-histoire/

Il me souvient avoir vu ceux de ST Bertrand de Comminge, d'Albi, et quelques uns dnas l'Ouest, mais j'étais trop jeune pour retenir les noms. Je me disais seulement que c'était très bien de protéger le Bon Dieu, et de faire un endroit calme pour que les priants soient au calme avec Lui ...
images/icones/carnet.gif  ( 992579 )Cela exprime un besoin tellement vital que... par Candidus (2025-10-12 16:23:24) 
[en réponse à 992565]

.. dans de plus en plus d'églises, on retrouve l'espace séparé que constituait le jubé, un écho du Saint des Saints, par le biais d'une chapelle du Saint Sacrement, qui permet le recueillement.
images/icones/carnet.gif  ( 992601 )Merci très intéressant par Signo (2025-10-13 10:56:56) 
[en réponse à 992565]

Je note la phrase suivante :
Élevés à partir du XIIe siècle, les jubés servaient principalement à la lecture et aux chants liturgiques.

Pour moi il n’y a donc pas de lien direct entre discipline de l’arcane et l’apparition (d’ailleurs tardive) des jubés.

L’iconostase orientale, le baldaquin avec ses rideaux ou le cancel occidental relèvent bien de la discipline de l’arcane, ils ont pour vocation à dissimuler le sanctuaire et en particulier l’autel durant les moments les plus sacrés de la liturgie.

Le jubé lui a pour vocation de fermer non pas le sanctuaire mais le chœur pour y permettre une célébration plus commode et intime de l’office par les clercs, office qui rappelons-le est recité intégralement dans la plupart des collégiales et cathédrales durant toute la période médiévale et parfois jusqu’à la Révolution. Et ce alors que les cathédrales étaient probablement très fréquentées par la foule et très bruyantes toute la journée, ce qui explique le besoin d’un espace plus réduit et fermé. Le jubé est souvent surmonté d’un ambon pour y proclamer l’Evangile. Ces derniers apparaissent d’ailleurs au moment où se multiplient les messes basses, célébrées sur les nombreux autels secondaires, de manière visible et donc sans prise en compte de l’arcane.

Dans le croquis très intéressant représentant l’intérieur de Notre-Dame de Paris au XIIIe siècle, on distingue nettement le chœur du sanctuaire.
images/icones/iphone.jpg  ( 992585 )Justement par Signo (2025-10-12 20:01:19) 
[en réponse à 992547]

Je ne suis pas sûr de moi mais il me semble que parfois, quand il y avait un jubé, on plaçait un autel au niveau de ce dernier en dehors du chœur pour y dire la messe pour les fidèles qui se trouvaient dans la nef. Ce qui montrerait bien que ces jubés avaient bien pour fonction de créer dans le chœur un espace plus réduit et plus intime pour permettre aux clercs de chanter l’office plus commodément (les voix ne se perdant pas dans l’immensité de l’édifice) et non pas de maintenir une certaine discipline de l’arcane.

En revanche, par exemple dans les églises construites selon le style basilical romain, les quatre côtés du baldaquin étaient fermés par des rideaux pendant les moments les plus sacrés de la liturgie. Dans la basilique Saint Clément à Rome, on voit encore les anneaux qui servaient à suspendre les rideaux.
Dans les églises construites selon le style classique que nous connaissons, je pense que c’est le sanctuaire qui était séparé du chœur par un rideau à ces moments là.

Notons qu’il y a généralement une confusion entre le chœur et le sanctuaire, alors qu’il s’agit bien dans l’église de deux espaces bien différents:
- le chœur est cet espace intermédiaire entre la nef et le sanctuaire où les religieux, ou les clercs, chantent l’office (d’où l’adjectif choral, ou le dérivé choristes, ou moines de chœur);
- le sanctuaire est le lieu où se tient l’autel du sacrifice, c’est l’espace le plus sacré.

Aujourd’hui il n’y a guère que dans les endroits où l’on pratique encore l’office divin intégral que cette distinction entre le chœur et le sanctuaire est clairement marquée dans l’espace liturgique. Cette confusion à mon avis a pu jouer un rôle dans la désacralisation de l’espace liturgique et dans la permission donnée aux femmes de remplir la fonction d’acolyte: à certaines conditions, les femmes peuvent avoir accès au chœur, mais jamais au sanctuaire, dont l’accès est réservé aux ministres liés à l’accomplissement du sacrifice eucharistique (évêque, prêtres, diacres, sous-diacres, acolytes).
images/icones/carnet.gif  ( 992590 )voici ce qu'indique Wikipedia au sujet de la place par Luc Perrin (2025-10-12 22:17:35) 
[en réponse à 992585]

du maître-autel dans les églises gothiques comme Notre-Dame de Paris.

C'est peut-être fautif et je ne suis pas médiéviste encore moins spécialiste du placement des autels à chaque période d'histoire de la liturgie catholique.

"De nos jours, les croisées sont souvent dotées d'autels, mais au Moyen Âge, l'autel principal était toujours placé dans le chœur et/ou l'abside . Le côté chœur était souvent masqué à la vue du public (et donc à son accès).3 Aug 2024"

Je trouve aussi ceci sous la plume de Mathieu Lours dans Connaissance des Arts à la suite de la découverte de nombreux morceaux du jubé médiéval de Notre-Dame lors des fouilles de 2022.

« C’est un moment, explique Mathieu Lours, historien de l’architecture, où les penseurs de l’Église décident d’accorder davantage d’importance aux fidèles dans les lieux de culte, de les accueillir plus largement dans les abbatiales et dans les cathédrales, et, pour ces dernières, de réunir les chanoines et les évêques dans une même église. On se trouve alors face à un dilemme : comment concilier la tranquillité de la prière pour ces “professionnels de la liturgie” avec la présence des fidèles ? La réponse sera différente selon les espaces de la Chrétienté. En Italie et en Allemagne, on surélève le chœur ; en France, on développe la fonction de l’ambon, c’est-à-dire des deux pupitres destinés à proclamer l’Évangile et l’Épître, les deux grandes lectures de la liturgie. À une date située sans doute autour du XIIe siècle, les ambons gagnent en hauteur et sont reliés par une sorte de mur avec une porte au centre : c’est ce qu’on appelle un jubé. Celui-ci est à la fois un mur de clôture, un seuil et une tribune. Puis, les autres côtés du chœur sont clos par une paroi. Dès lors, les fidèles ne voient plus le chœur où ont lieu les offices, ni le sanctuaire où se déroulent les messes solennelles. » Véritable façade intérieure, cet élément d’architecture joue un rôle essentiel dans la hiérarchisation de l’espace. Il tient son nom des premiers mots de la prière « Jube domine benedicere » (« Daigne, Seigneur, bénir »), prononcée avant la lecture de l’Évangile.

N'oublions pas que le maître-autel n'est qu'un des nombreux autels et les messes étaient célébrées dans les différentes chapelles parfois en même temps, selon des formules complexes selon la nature de chaque chapelle, certaines pouvant être fermées au public général et d'accès réservé à une famille, une corporation, une confrérie ...

L'autel à la croisée du transept ne semble pas prévaloir pendant les siècles qui précèdent immédiatement le N.O.M.

Mais là encore je ne suis pas spécialiste de cette question.

L'article précise ceci qui rapproche de la vision orientale :

« Pour compenser la césure visuelle ainsi créée, le jubé et la clôture de chœur se transforment en un mur d’images, souligne Mathieu Lours. Un calvaire est généralement placé au-dessus de la porte et des scènes de la Passion du Christ sur le jubé pour rappeler la dimension eucharistique des cérémonies qui se déroulent derrière. » Du nord au sud, un cycle narrant l’histoire du Christ se déployait sur l’ensemble de la clôture, de l’Annonciation aux apparitions postérieures à la Résurrection. Dans ce décor sculpté, on pouvait déceler un jeu de correspondances entre certaines scènes figurées et les rituels accomplis de l’autre côté de la barrière par les clercs."
images/icones/iphone.jpg  ( 992591 )Une remarque par Signo (2025-10-12 22:50:42) 
[en réponse à 992590]

Intéressante votre mention du Jube domne benedicere qui aurait donné le nom de jubé à cette clôture du chœur.

Il est à noter que cette prière est dite non pas à la messe mais au cours des matines, par le lecteur incliné vers le prêtre, l’évêque ou l’abbé qui préside l’office. Et ce non seulement pour l’Evangile du jour chanté aux matines du dimanche mais pour toutes les lectures de leçons bibliques et patristiques qui constituent une part importante de cet office nocturne.

Cela indiquerait plutôt que la fonction du jubé était principalement liée au chant de l’office divin par le clergé, et pas tellement à la célébration de la messe.
images/icones/1p.gif  ( 992597 )Faux par abbé F.H. (2025-10-13 08:15:05) 
[en réponse à 992591]

Il est à noter que cette prière est dite non pas à la messe



Le Iube Domine benedicere est dit à toutes les messes...

Quand c'est un diacre qui chante l'évangile, c'est la forme Iube Domne benedicere puisque la demande s'adresse au prêtre célébrant.
images/icones/1i.gif  ( 992599 )Ah par Signo (2025-10-13 10:27:00) 
[en réponse à 992597]

J’ignorais ce détail, imperceptible pour le simple fidèle que je suis...

Merci pour la correction ! Mais pas sur que cela remette en cause l’analyse… car le lien avec l’arcane ne parait toujours pas évident.
images/icones/carnet.gif  ( 992604 )précision d'auteur et réflexion plus large par Luc Perrin (2025-10-13 12:41:41) 
[en réponse à 992591]

"votre mention" : c'est l'A. de l'article de la revue cité, pas moi.

Mon commentaire est au-dessous, j'ai séparé le § cité. J'ai oublié les guillemets de fin de cette phrase, au temps pour moi.

L'abbé F.H. vous a répondu quant au jube domne benedicere dans la liturgie.
L'historien de l'art souligne l'usage du jubé pour la proclamation de l'Évangile.

Enfin le lien, évident à mon sens et qui se retrouve dans tous les commentaires des sites c'est un signe, tient à la question de départ :
voir ou ne pas voir.

Je suis pleinement d'accord que la motivation initiale de la construction des jubés n'était pas la théologie de l'arcane mais plus le confort des clercs par rapport à une nef possiblement bruyante mais in fine, le jubé amorce une clôture des choeurs qui elle aboutit bien au résultat de la théologie de l'arcane.

La question du "doit-on toujours tout voir" - et tout entendre - dans l'action liturgique est une question centrale, par delà le cas des jubés. C'est un point majeur de la théologie de l'arcane. Je ne suis pas le premier, loin de là, dans la littérature historique à relier ce prurit du "tout voir" à ce qui s'épanouit au XXe siècle et aboutit, trop souvent, à une liturgie spectacle dont la dimension "mystagogique" comme disent les liturges est dévoyée totalement en médiocre pédagogisme.
Là nous passons du XIIIe (édification du jubé de Notre-Dame) et du XVII-XVIIIe (temps de son éventrement progressif et 1792 de sa destruction complète) à une problématique de 2025 entre ce que le pape Léon XIV nomme, à tort, la "messe de Vatican II" et la liturgie romaine traditionnelle (missel version 1962, influencé par la tendance au "tout voir/tout entendre" mais de façon contenue).
images/icones/carnet.gif  ( 992612 )En fait par Signo (2025-10-13 15:39:47) 
[en réponse à 992604]

Je pense que les jubés sont apparus dans un contexte marqué par un héritage et une évolution :

- Un héritage du christianisme du premier millénaire marqué par une approche initiatique du mystère eucharistique, qui suppose la mise en œuvre de la discipline de l’arcane ; cette approche mystérique créée un contexte mental dans lequel la question de la possibilité pour les fidèles de « voir » ce qui se passe à l’autel est considérée comme accessoire, voire comme ne se posant pas ;

- Une évolution provoquée par l’entrée, depuis plusieurs siècles déjà, dans un régime de chrétienté hégémonique, contexte dans lequel l’assemblée des baptisés tend à se confondre avec la totalité de la société, et dans lequel le terme « l’Eglise » tend à designer essentiellement le clergé, entrainant une cléricalisation croissante de la liturgie et donc conduisant à tenir les laïcs à l’écart de l’action liturgique.

L’apparition des jubés est donc un fruit de cette période médiévale intermédiaire entre monde traditionnel et modernité : une discipline de l’arcane subsistante, héritée de l’Antiquité, mais dont certainement le sens profond commençait à s’estomper (car originellement la discipline de l’arcane a pour vocation d’initier le fidèle aux mystères et non de l’en exclure), et, en parallèle, une cléricalisation de la liturgie.

On voit donc qu’ à travers ces deux grandes caractéristiques, la période charnière des XIIe-XIIIe siècles crée les conditions des évolutions futures : la discipline de l’arcane dont le sens profond tend à s’estomper sera progressivement abandonnée, d’abord avec les évolutions architecturales de la fin du Moyen-Age et de la Contre-Réforme (qui verra la destruction progressive des jubés) et l’obsession de « voir » le déroulement des rites à l’autel, ensuite avec les bouleversements du milieu des années 1960 qui verront la généralisation de la messe face au peuple, consacrant le lent processus de désacralisation de l’espace liturgique, l’abandon de la mystagogie traditionnelle au profit du fonctionnalisme, du rationalisme et du pragmatisme modernes.
images/icones/photo.gif  ( 992602 )La poutre de gloire : est-ce l'origine des jubés ? par Glycéra (2025-10-13 11:23:37) 
[en réponse à 992547]

Les poutres de gloire, présence magnifique, que nul oeil ne peut ignorer dès l'entrée dans l'église.

Entrer par la grande porte de la nef (navire = Eglise) (à l'Ouest);
Monter peu à peu l'allée centrale = parcourir le corps de Jésus depusi les pieds, remonter vers son Coeur. (croisée des transepts)
Arriver là où Jésus a été "élevé" (sous la poutre de gloire).
C'est la tête, le lieu du crâne (= Golgotha).
S'y tenir là debout auprès de Marie (Stabat Mater, elle est debout la Mère)
Regarder au delà : vers l'abside, vers ce qui transcende, là où la messe est dite, là où le corps réel de Jésus va (re)prendre Sa place, dans Sa Maison.

Impossible alors d'oublier ce refrain :
"L'église est un écrin,
de pierre et de verre,
qui chante et danse,
autour d'une miette de Pain."




https://www.asps-lasaussaye.fr/notre-patrimoine/la-collegiale-saint-louis/la-poutre-de-gloire

Vous en trouverez d'autres ...
Qu'on les fasse revenir !

Glycera
"hypersensible" à ces énergies du Seigneur et de cceux qui L'aiment.
images/icones/bravo.gif  ( 992613 )Merci Glycéra ! par Jean-Paul PARFU (2025-10-13 16:07:28) 
[en réponse à 992602]

Votre post est très intéressant !