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images/icones/macos.gif  ( 868346 )La crise de l'anthropologie chrétienne par Signo (2019-05-21 15:41:49) 

Dans un récent fil, j'avais tenté ici et d'évoquer la crise de l'anthropologie chrétienne qui a lieu depuis quatre ou cinq siècles en Occident (depuis Descartes au moins en tout cas) et qui a conduit à passer d'une anthropologie trinitaire reposant sur la triade corps-âme-esprit à une anthropologie dualiste reposant sur le binôme corps-âme, et qui amène peu à peu à enfermer toute la pensée occidentale dans des impasses à la fois anthropologiques, philosophiques et spirituelles.

Par exemple, cette anthropologie dualiste débouche aujourd'hui sur l'incapacité de l'homme contemporain à établir une différence claire et décisive entre l'homme et le reste du monde animal.
En effet il apparaît de plus en plus que beaucoup d'aptitudes de l'homme que l'on croyait spécifiques à l'espèce humaine sont en réalité partagées par nombre d'espèces animales.

Ainsi on s'aperçoit que certains singes sont capables d'utiliser des outils, ou que d'autres espèces sont capables d'utiliser un langage complexe, ou que les animaux on probablement une vie psychique, etc. De fait, il apparaît de plus en plus que les animaux aussi ont un corps et... une âme, au sens de principe d'animation du vivant. L'homme, comme l'animal, est un corps animé. L'anthropologie dualiste moderne conduit donc à une impasse puisqu'elle conduit à enfermer notre vision de l'homme dans un schéma binaire qui conduit à amputer complètement la troisième dimension qui est pourtant le propre de l'homme: l'esprit.
La Tradition nous enseigne donc que l'homme n'est pas seulement un animal ayant un corps et une âme, mais qu'il est un animal à la fois corporel et animé (psychique), mais en plus doté d'un esprit qui le configure et le définit essentiellement. L'homme est donc le seul animal spirituel du monde des vivants.



Bien entendu, la mentalité moderne est incapable de comprendre cette pourtant très riche anthropologie, d'autant plus que la modernité a tendance à réduire la notion d'esprit à l'exercice des fonctions cérébrales, c'est à dire au simple exercice de la raison, de la pensée rationnelle, alors qu'en réalité ce sont la prière et la contemplation (= la vie spirituelle) qui sont les domaines d'exercice les plus élevés de l'esprit humain, constituant le culte en esprit et en vérité dont parle l'Evangile selon saint Jean (Jn, 4, 23-24).

J'ai trouvé une analyse très intéressante qui explique en quoi cette anthropologie trinitaire est exprimée dans l'Ecriture sainte: c'est à lire ICI.

Un des aspects intéressants de cette anthropologie traditionnelle, sur laquelle reposait toute la pensée des Anciens et en particulier des Pères de l'Eglise, est qu'elle conduit à condamner l'approche moderne de la religion (très en vogue au sein des courants pentecôtistes et charismatiques, et plus généralement dans l'Eglise catholique depuis un demi-siècle), approche qui réduit celle-ci à un simple sentiment religieux, et la vie spirituelle aux "sensations" et à un "sentimentalisme" purement émotif et subjectif:

L'authenticité de la foi ne se mesure pas à l'intensité du plaisir psychique que cela me donne. Autrement dit, nous sommes ici dans quelque chose qui, même dans un processus de vie, garde une part d'insu. Nous sommes, non pas dans la possession, mais dans l'espérance, autre façon de dire. Cette distinction-là a été soigneusement gardée par les spirituels qui sont toujours très soupçonneux, légitimement soupçonneux à l'égard des expériences, ce qui ne veut pas dire qu'il faut les rejeter, mais ne pas s'y adonner pleinement. C'est également connu de la théologie classique, la grande théologie. Le problème commence à se poser de façon explicite, dans la grande théologie, avec l'avènement de la primauté du je psychique, pas encore le je transcendantal ou le je philosophique de Descartes, mais le je psychique qui les précède de peu dans notre Occident ; la primauté du je. La théologie se pose alors la question : « Peut-on de bonne foi croire avoir la foi, et n'avoir pas la foi ? » Réponse : oui. Et l'inverse est vrai : « Peut-on de bonne foi croire ne pas avoir la foi et avoir la foi ? » Réponse : oui. Autrement dit, le sentiment psychique ne juge pas de la réalité pneumatique. C'est Paul qui le dit explicitement : le psychique ne juge pas du pneumatique (« L'homme psychique ne reçoit pas les choses du pneuma de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge. L'homme pneumatique (spirituel), au contraire, juge de tout, et il n'est lui-même jugé par personne » 1 Cor 2, 14-15), il n'est pas juge, il ne mesure pas le pneumatique, donc ce qui relève de l'Esprit au sens propre.
Cela me fait penser au procès de Jeanne-d'Arc. Il a lieu à la même époque, au XIVe siècle, l'époque où cette question est en débat, et les juges veulent la coincer : « Es-tu en état de grâce ? » En langage théologique, l'état de grâce dit sur mode entitatif la même chose que les vertus théologales sur mode opératif. « Es-tu en état de grâce ? », c'est le piège ! Si elle dit non, elle se condamne ; si elle dit oui, elle se condamne aussi parce qu'on ne peut pas savoir, de certitude absolue, si on est en état de grâce. Et c'est pourquoi sa réponse est merveilleuse comme ces paroles de petites saintes qui ne sont nullement théologiennes, mais qui ont spontanément du répondant : « Si je n'y suis pas, Dieu m'y mette, si j'y suis, Dieu m'y garde. » Magnifique réponse !



On remarquera ici que chez S. Paul et S. Jean, la triade corps-âme-esprit est désignée sous les appellations chair-psychè-pneuma.

On peut donc dire que la gangue de sentimentalisme qui envahit aujourd'hui l'Eglise et aboutit au démantèlement de la foi, de la théologie, de la doctrine et de la liturgie au nom de sentiments subjectifs provient en réalité d'une crise et d'un appauvrissement de l'anthropologie chrétienne traditionnelle.
images/icones/fleche3.gif  ( 868347 )Rapidement, le ternaire humain ... par Glycéra (2019-05-21 16:30:04) 
[en réponse à 868346]



Avec les époques, les mots changent.

Le mot esprit désigne selon les endroits/gens/époques * le spirituel pur, capable de contemplation sans mots et sans idées * le mental (mens en latin) avec sa raison et ses arguments de savoirs.

Le mot âme désigne aussi selon les contextes : * le principe d'animation de la matière * la psyche avec son côté héréditaire qui conditionne peu ou prou les réactions de l'être créé.

Le mot chair est encore plus éclaté entre : * la "viande" putrescible par rapport aux os, structure solide et fondamentale des mouvements d'un être mobile * le corps (soma) en réduisant le contenu réel du mot hébreu * la chair (basar en hébreu - cf NB) qui est si souvent en lutte avec le spirituel. Basar disent les hébraïsants, contient à la fois soma + psyché, donc corps et âme. On m'a dit que l'hébreu n'a pas de mot équivalent à corps.


Donc l'expression lutte de la chair et de l'esprit = combat à la frontière spirituelle/incarnée. D'ailleurs carne est l'équivalent de basar, et contient les éléments héréditaires, génétiquement transmissibles du physique et du caractère d'un âtre. (cf NB)


Le ternaire présent clairement encore chez St Bonaventure serait devenu binaire en comprenant de travers St Thomas d'Acquin.
Les Orientaux sont ternaires, et leurs théologie, leurs prières le chantent.

Depuis que j'ai entendu cela, je lis tout autrement les moyens de prière intérieure et les combats dans la vie avec Ste Thérèse d'Avila ou St Jean de la Croix, sans parler de St Denys ou de l'école rhénane. Même Hildegarde de Bingen est ternaire.

Le sujet me passionne.
Il est pour moi vital, et le ternaire m'a sauvée de nombreuses angoisses dans des incapacités de prières par moments.

Il y eu d'anciens fils. Je n'ai pas plus de temps, ayant déjà écrit plus longtemps que je ne désirais y consacrer à l'instant.

J'aime votre question, et vais creuser les textes que vous citez.
Merci à vous

Avec mes bonnes salutations
Glycéra


qui n'avait pas vu le fil de fin avril...



NB : la lutte dans nos parties intérieures ?
Descartes a acté le binaire avec sa séparation visible/invisible.
C'est devenu une lutte de l'âme contre le corps ou un poids des demandes du corps sur l'invisible partie de nous.

En réalité la lutte n'est pas entre corps et âme, tous deux reçus à la conception, phase personnelle de notre être dans la création (procréation). La lutte est entre l'ensemble corps+âme et esprit. Entre héritage (soma+psyche) et esprit(pneuma : la partie insufflée, divine en nous).


Note : Un livre de Michel Fromaget est très clair dans ses citations. On ne se bloquera pas, pour en tirer de belles clartés, à son caractère affirmé orthodoxe quand il critique les théologiens occidentaux, on méditera toutes les références qu'il donne des Ecritures.