Jeffrey Sachs,qui est cet inspirateur de François?
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Jean Kinzler - 2015-06-05 18:21:21
Jeffrey Sachs,qui est cet inspirateur de François?
Jeffrey sachs, 61 ans, redresse, au prix d'amères potions, l'économie des Etats en faillite. Son grand échec, la Russie. Ce qui n'empêche pas d'être très courtisé au sommet de Davos. L'élixir du docteur Jeff
PASCAL RICHE 6 FÉVRIER 1996 À 01:44
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PORTRAITHi, Jeff!» «Good morning, Jeff!» «How are you, Jeff?» Jeff se
faufile tant bien que mal entre ses amis, ministres des Finances d'Amérique latine, banquiers centraux d'Europe de l'Est, éditorialistes américains. Il serre des mains, échange trois mots avec chacun, déclare dans un micro tout le mal qu'il pense de la politique du Fonds monétaire international en Russie, poursuit son chemin, salue encore, échange des cartes de visite. Toujours avec le sourire, son air de gosse, ses yeux plissés sous un casque de cheveux, posé là comme pour protéger son génie.
Jeffrey Sachs, professeur à Harvard, est la coqueluche de Davos, cette station de sports d'hiver suisse où se retrouvent chaque année 2.000 chefs d'entreprise, ministres et experts en tout genre. Car sous ses airs d'étudiant attardé, Jeff est le Red Adair des économies en crise. Votre inflation dépasse 10.000%? Vous voulez créer une monnaie convertible? Vous décidez de sortir du communisme? Appelez Jeff, l'homme à l'esprit clair et au culot de fer. Ses méthodes surprennent parfois, mais elles ont fait leur preuves: dix ans de stabilité en Bolivie, la fin de l'hyperinflation en Estonie ou en Slovénie, une «thérapie de choc» polonaise très controversée au départ, mais réussie à l'arrivée...
Aujourd'hui, à Davos; demain peut-être à Oulan-Bator, ou bien à Ouagadougou. Il prend l'avion en moyenne deux fois par semaine. Quand on le qualifie d'«économiste de terrain», il rectifie: «économiste aérien».
Il ne passe que «50 à 60%» du temps chez lui, à Cambridge (Massachusetts), et sa femme, Sonia, se définit comme «la seule femme mariée célibataire». Ses trois enfants, 13 ans, 10 ans et 6 mois, comprendront un jour. Leur père est un idéaliste pour qui le bonheur est dans le marché. Et il fait déjà partie de l'Histoire. Il y a rejoint Keynes, son «grand héros».
Installé dans un profond fauteuil du «café Chamonix» au centre des congrès de Davos, un salon tranquille où l'on peut faire un peu de business entre deux conférences sur «l'environnement et les marchés financiers» et «le Japon en 2020», Jeffrey Sachs raconte comment tout a commencé: par «pur accident». En 1985, une délégation de Boliviens assiste à un séminaire à Harvard. La Bolivie connaît alors une inflation de 40.000% et ne sait comment sortir de ce cauchemar. Au bout d'un moment, le jeune 29 ans professeur Sachs lève la main, va au tableau, et avec assurance explique qu'il faut: un, réduire les dépenses budgétaires; deux, stopper la dérive monétaire; trois, déréglementer l'économie. Sec, brillant. Au fond de la salle, un officiel bolivien se lève: «OK, mais ce sont des mots. Puisque vous semblez si sûr de vous, venez chez nous essayer vos méthodes.» Quelques semaines plus tard, Sachs est en Bolivie.
Depuis, sa vie n'est plus la même. Après la Bolivie, il conseille l'Argentine, le Brésil, l'Equateur. Et lorsque le communisme s'effondre, cet arrière-petit-fils d'immigrants juifs ukrainiens gagne de vitesse la lourde bureaucratie du FMI. «Sachs a mis en place un véritable système, raconte un économiste qui a travaillé avec lui en Pologne et en Russie. Il arrive dans un pays dont la situation est instable, avec des dirigeants qui flottent. Il rencontre pendant une semaine tous les hommes qui comptent, se fait une image précise de la situation et, quelques jours plus tard, rédige sur son ordinateur portable un mémo de cinq pages, argumenté, solide. Dès lors, on l'écoute. Puis il rallie à lui des jeunes universitaires locaux, pro-occidentaux, et forge un réseau. Il tisse des liens avec la presse locale, alerte ses amis dans les médias américains. Il installe sur place une équipe souterraine, de jeunes économistes occidentaux qui lui sont dévoués. Enfin, il tente d'avoir une relation privilégiée avec un ministre, et de fonctionner en tandem.» En Bolivie, c'est Gonzalo Sanchez de Lozada, ministre du Plan; en Pologne, c'est Leszek Balcerowicz, vice-Premier ministre. L'argent de ses opérations vient de fondations, du gouvernement suédois, de l'ONU jamais des pays qu'il conseille: «C'est mieux ainsi. Je garde mon indépendance, et le gouvernement échappe aux critiques.»
La Russie est sa blessure. Son échec. Le virtuose de la communication n'a pas su avoir l'oreille de Boris Eltsine, qu'il a pourtant conseillé pendant plus de deux ans. Les réformes engagées, jugées trop brutales, ont été ralenties. Le Parti communiste a refait surface. Sachs ne se reproche rien. Les responsables du gâchis, ce sont «le FMI, l'administration américaine, le gouvernement français, l'Europe»: tous ceux qui n'ont pas débloqué l'aide quand il le fallait, quand les réformateurs gouvernaient. Le FMI, surtout, avec lequel il entretient en permanence un rapport d'amour-haine.
Aux Etats-Unis, il est démocrate, proche du sénateur Bill Bradley. Un homme de gauche. Quand on lui fait remarquer que ses remèdes sont considérés comme ultralibéraux, sa voix devient plus dure: «Ceux qui disent cela ne comprennent rien. Ce que je crois simplement, c'est que lorsqu'un pays veut passer à l'économie de marché, il vaut mieux le faire rapidement et ne pas rester à mi-chemin.» Quel que soit le pays, il prescrit le même élixir à base de libre-échange et de rigueur budgétaire: «Ne me faites pas passer pour un intégriste, je sais que chaque pays a sa culture, son histoire. Mais pour avoir des chances de décoller, il existe quelques principes basiques universels: des tarifs douaniers peu élevés, une monnaie convertible, une fiscalité faible, un Etat modeste. Mais aussi des institutions qui fonctionnent bien, et la mise en place de marchés financiers».
A moyen terme, la potion du docteur Sachs a fait ses preuves. Mais, à court terme, elle est amère: le chômage grimpe à toute vitesse, la production s'effondre. Lui arrive-t-il de douter, parfois? «Non», rit-il avec assurance. Même pas un tout petit peu? En Pologne, par exemple, quand tout le monde, il y a cinq ans, critiquait la thérapie de choc? «Non, Non! rit-il encore. J'étais très confiant. Les Polonais ont une grande chance pour leur commerce, c'est d'être voisins de l'Allemagne. En 1990, personne n'était d'accord avec moi. Ni en France, ni en Allemagne, ni en Pologne. En 1992, la Pologne a décollé et, depuis 1994, sa croissance est la plus rapide d'Europe. Un grand journal a écrit récemment: Personne ne pouvait imaginer un tel boom. Alors, j'ai dit: Hep! Pas si vite! Moi, je l'avais imaginé!»
Il nie farouchement le coût social à court terme de sa thérapie: «La Pologne produisait des produits dont personne ne voulait. Pourquoi qualifier de désastre le déclin de cette production inutile? On me dit: Mais les peuplent souffrent! Ils souffrent? OK, qu'on me le prouve. Regardons ce qu'ils consomment vraiment. Regardons le vrai niveau de vie, pas les statistiques de production d'acier. Quelle est la consommation de viande, de nourriture, de machine à laver, réfrigirateurs. Regardons la répartition entre retraités, travailleurs, agriculteurs. Ensuite, je vous montrerai que cette souffrance est un mythe total. La vérité, c'est que, dès le premier jour, il y a plus de gagnants que de perdants, et que les rangs des gagnants ne cessent de grossir ensuite!»
Le 1er juillet dernier, Jeffrey Sachs s'est démultiplié. Près de 200 personnes travaillent maintenant pour l'Institut qu'il a fondé, le Harvard Institute for Economic Development. Une quarantaine de petits Sachs sont disséminés dans les anciennes républiques de l'Union soviétique, en Asie, en Zambie, au Malawi, au Mozambique, au Burkina-Faso, au Paraguay. Ils vendent l'élixir du docteur Sachs. A 41 ans, lui peut se poser un peu. Il écrit un gros livre sur l'histoire du capitalisme.
Lorsque l'entretien se termine, il rit une dernière fois: «J'espère que vous ne me ferez pas passer pour un monstre.» Puis, jette un coup d'oeil à droite et à gauche. Aucun ministre ami dans les parages... Il peut enfin ouvrir le Financial Times..
Jeffrey Sachs en 8 dates 1954. Naît à Detroit, Michigan 1986-90. Conseille le Président bolivien.
1988-90. Conseille les gouvernements d'Argentine, Brésil, Equateur, Vénézuela.
1989. Conseille Solidarité en Pologne, puis le premier gouvernement post-communiste.
1990. Introduction de la «thérapie de choc» en Pologne. Conseille Jean-Paul II pour la préparation de l'Encyclique Centesimus Annus, sur les questions du travail.
Automne 1991- Janvier 94. Conseiller de Boris Eltsine.
1991-92. Aide l'Estonie et la Slovénie à introduire une monnaie convertible 1995. Crée le Harvard Institute for Economic Development.
RICHE Pascalliberation
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