Charlemagne, chef de l'Eglise

Le Forum Catholique

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baudelairec2000 -  2014-06-03 10:03:16

Charlemagne, chef de l'Eglise

Merci à Parfu de nous rappeler cette triple exposition qui aura lieu à Aix très prochainement; l’occasion pour nous rappeler que Charlemagne fut le père de l’Europe, maître d’un empire dont émergeront très lentement la France et l’Allemagne.


Quelques précisions sur Charlemagne et son empire

1/ Charles fut, avant d’être empereur, roi des Francs, comme son père Pépin,roi des Lombards et patrice des Romains, après sa victoire sur le roi Didier en 774. La France, pas plus que l’Allemagne, n’existait encore.

Charlemagne,franc austrasien, mourut à Aix-la- Chapelle, localité (vicus) – et non ville (civitas)- dont il avait fait sa résidence. Carlrichard Brühl écrit dans un article de 1967 et intitulé « Remarques sur les notions de capitale et de résidence durant le haut Moyen Age":
Après avoir d'abord préféré le « palais d'hiver » d'Herstal, puis celui de Worms 87, Charlemagne a construit, sans doute dès les années 780/90, un palais situé à Aix-la-Chapelle où il a passé très régulièrement l'hiver à partir de 794 ; au cours des dix dernières années de sa vie, il n'a plus quitté son palais qu'à l'occasion des rituelles chasses de printemps et d'automne. Louis le Pieux s'est efforcé d'imiter l'exemple de son père et ce ne sont que les événements politiques postérieurs à l'année 830 qui firent passer davantage Aix au second plan, sans que sa prééminence de principe en fût touchée pour autant. Rien d'étonnant à ce qu'Aix-la-Chapelle et ses édifices aient été célébrés en termes éloquents et exagérés par les poètes de la cour …

Ajoutons que, jamais au Moyen Age, Aix ne fut le siège d’un évêché.

On lira sur la naissance de la France et de l’Allemagne l’ouvrage fondamental de Karl Ferdinand Werner, Les Origines (Fayard, publié en poche) et celui de Carlrichard Brühl, Naissance de deux peuples. Français et Allemands (IX e –XI e siècles), également chez Fayard. Ce dernier rejette comme dates d’apparition de la France et de l’Allemagne comme entités indépendantes, celles qui avaient été proposées par ses devanciers (843, 887, 919 ou 987), car trop influencées par les nationalismes. L’empire franc aurait survécu jusqu’à la du XI e siècle.

2/ Quelques ouvrages sur Charlemagne :

- Jean Favier, Charlemagne (Fayard)
- Arthur Kleinclausz, Charlemagne (Tallandier)
- Alessandro Barbero, Charlemagne (Payot)
- Pierre Riché, Les carolingiens. Une famille qui fit l’Europe (Fayard, collection de poche Pluriel)
- Dernier paru, Marie-Céline Isaïa, Histoire des carolingiens (VIIIe - X e siècles), col. Points Histoire.
- Robert Folz, le couronnement impérial de Charlemagne (col. Les trente journées qui firent la France, Gallimard)
- Louis Halphen, Charlemagne et l’empire carolingien (Albin Michel)
- Georges Tessier, Charlemagne (col. Le mémorial des siècles), ouvrage comportant des textes d’Eginhard, le biographe de Charles, d'Alcuin, son principal conseiller, des textes de Charles dont des capitulaires et l’Admonitio generalis de 789 .

On évitera Y. Gobry, G. Minois, R. Mussot-Goulard ou G. Bordonove.


3/ Sur le culte de Charlemagne :

Le spécialiste est Robert Folz, auteur de plusieurs ouvrages incontournables.

- Le souvenir et la légende de Charlemagne dans l’empire germanique médiéval (Belles-Lettres, 1950).
- Études sur le culte liturgique de Charlemagne dans les églises de l’Empire (Belles-Lettres, 1951).
- Article « La chancellerie de Frédéric Ier et la canonisation de Charlemagne », dans la revue Moyen Age (1964).
- Article « Aspect du culte liturgique de saint Charlemagne en France » dans l’ouvrage monumental intitulé Karl der Grosse, t. 4, Düsseldorf, 1967.
- Les saints rois du Moyen Âge en Occident (VIe-XIIIe siècles), Bruxelles, Société des Bollandistes, 1984.
- Les saintes reines du Moyen Âge en Occident (VIe-XIIIe siècles), Bruxelles, Société des Bollandistes, 1992.


4/ Charlemagne et l’Eglise

Au lendemain de l’élévation de Léon III au trône de saint Pierre, Charlemagne, conseillé par Alcuin, osait s’adresser au nouveau pape en des termes qu’on a perdu l’habitude d’entendre, surtout depuis la réforme grégorienne ; il est vrai que Charles sauve la mise à Léon III, malmené par les Romains qui n’hésitaient pas le considérer comme parjure et adultère. C’est ce pape qui le couronnera.

« Je désire établir avec votre Béatitude un pacte inviolable de foi et de charité, grâce auquel… l’apostolique bénédiction puisse me suivre partout et le très saint siège de l’Eglise romaine être constamment défendu… par ma dévotion. A moi, il appartient avec l’aide de la divine pitié, de défendre en tous lieux la sainte Eglise du Christ par les armes : au dehors, contre les incursions des païens et les dévastations des infidèles ; au-dedans, en la protégeant par la diffusion de la foi catholique. A vous, très saint Père, il appartient, élevant les mains vers Dieu avec Moïse, d’aider par vos prières au succès de nos armes… Que votre Prudence s’attache en tous points aux prescriptions canoniques et suive constamment les règles établies par les saints Pères, afin que votre vie donne en tout l’exemple de la sainteté, que de votre bouche ne sortent que de pieuses exhortations et que votre lumière brille devant les hommes. »

Le roi des Francs, protecteur de la papauté, s’assurait ainsi la direction spirituelle du monde occidental ; cela ne choqua personne à l’époque, car il était admis en Occident comme en Orient que le pouvoir temporel, la potestas dans la distinction du pape Gélase, avait un rôle à jouer au sein de l’Eglise, à côté de l’autorité sacrée des Pontifes.

Charles, toujours lui, adresse à son fidèle Angilbert le message suivant pour le pape :

« Avertis bien le pape qu’il doit vivre honnêtement et surtout observer les saints canons ; dis- lui qu’il doit gouverner pieusement la sainte Eglise de Dieu selon les accords que vous passerez entre vous et selon sa conscience. Répète-lui souvent que l’honneur auquel il vient d’accéder est chose passagère, alors qu’est éternelle la récompense due aux bonnes œuvres. Persuade –lui de s’occuper avec la plus grande diligence à déraciner l’hérésie simoniaque qui souille en maints lieux le saint corps de l’Eglise. Dis-lui tout ce que tu te rappelles des problèmes agités entre nous… Que le Seigneur conduise et dirige en toute bonté son cœur, pour qu’il puisse servir utilement la sainte Eglise de Dieu et intercéder en notre faveur. »

Comment expliquer cette situation qui paraîtra incongrue à un homme du XXI e siècle, profondément influencé par la séparation des sphères politique et religieuse et marqué par la "doctrine" de la liberté religieuse? Charlemagne, nouveau David, "est le chef désigné par le Tout-Puissant pour guider vers son salut le nouveau peuple élu, celui des fidèles du Christ." Charles se tiendrait donc pour investi d'un sacerdoce; sa mission serait de conduire ses sujets, y compris les évêques, dans la voie du bien. On assiste insensiblement sinon à une fusion, je n’ai pas dit confusion, entre l’empire chrétien et l’Eglise, provoquée, selon Alcuin, par la disparition du pouvoir légitime en Orient et l’effondrement de la papauté au printemps 799, du moins à une identification du royaume ou de l'empire franc à l'Eglise universelle. le mot qui conviendrait le mieux pour qualifier les rapports de l'Eglise et de la royauté pourrait être celui de "symbiose" (cf. les remarques très pertinentes du Père Congar sur le sujet dans le chapitre III de son Histoire de l'Eglise de saint Augustin à l'époque moderne, col. Histoire des dogmes, Le Cerf, 1970, réédité depuis. Les penseurs carolingiens identifient ainsi le peuple chrétien qui constitue l'Eglise et la société politique. Alcuin écrit en effet au roi franc dans une lettre du mois de juin 799 :

« Jusqu’alors trois personnes ont été au sommet de la hiérarchie dans le monde :

1/ Le représentant de la sublimité apostolique, vicaire du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, dont il occupe le siège. Ce qui est advenu au détenteur actuel de ce siège, votre bonté a pris soin de ma le faire savoir.

2/ Vient ensuite le titulaire de la dignité impériale, qui exerce la puissance séculière dans la seconde Rome. De quelle façon impie le chef de cet empire a été déposé, non par des étrangers, mais par les siens et par ses concitoyens, la nouvelle s’en est partout répandue.

3/ Vient en troisième lieu la dignité royal, que notre Seigneur Jésus-Christ vous a réservée pour que vous gouverniez le peuple chrétien. Elle l’emporte sur les deux autres dignités, les éclipse en sagesse et les surpasse. C’est maintenant sur toi seul que s’appuient les Eglises du Christ, de toi seul qu’elles attendent le salut : de toi, vengeur des crimes, guide de ceux qui errent, consolateur des affligés, soutien des bons. »

Le couronnement impérial du 25 décembre 800 revenait à exalter le statut d’un homme placé au sommet de la hiérarchie terrestre, d’un homme à qui l’évêque d’Orléans Théodulf pouvait dire : « Tu gouvernes l’Eglise…, le clergé et le peuple. »

Et Charlemagne, qualifié par Alcuin de « rector » et de « praedicator » - un praedicator qui ne cesse d’admonester les évêques, prédicateurs ordinaires du peuple chrétien - et qui, cependant, avait le triomphe modeste au lendemain de son couronnement, ne manquait jamais de rappeler aux dignitaires ecclésiastiques leurs devoirs, ainsi dans la fameuse Admonitio generalis du 23 mars 789 (82 articles) :

« Il nous a plu de demander à votre sagacité, ô pasteurs des églises du Christ et guides de son troupeau ainsi que flambeaux les plus brillant du monde, de vous efforcer, par une surveillance attentive et par une recommandation fervente, de conduire le peuple de Dieu au pâturage de la vie éternelle, et de vous évertuer à ramener, sur vos épaules, les brebis égarées à l’intérieur des murs de la solidité ecclésiastique par de bons exemples ou par des exhortations, de peur que le loup guettant celui qui transgresse les dispositions canoniques ou qui s’écarte des traditions des pères des conciles universels, ce qu’à Dieu ne plaise, ne le dévore en le trouvant… »

Oui,Charlemagne, ainsi que nous le rappelle Louis Halphen, semble s’intéresser dans ses capitulaires davantage à la religion et à la vie du clergé qu’à l’administration et à la politique. « Qu’il s’agisse de discipline ecclésiastique, de la vie intérieure des monastères, de la formation et du recrutement du clergé, de l’instruction religieuse des fidèles, de leur assiduité aux offices et à la communion, de l’observation du repos dominical et des fêtes religieuses, de la liturgie, des sacrements, et en particulier du baptême, qu’il s’agisse même du dogme, rien n’échappe à l’attention de l’empereur, rien ne paraît étranger au champ normal de son activité. »

Devant une telle situation, personne ne trouve à redire ; c’est que le pouvoir temporel marche main dans la main avec le pouvoir spirituel, c’est ainsi depuis Constantin. Gélase à la fin du Ve siècle a distingué les deux pouvoirs, mais il ne les a pas séparés en deux entités autonomes ; il s’est contenté de subordonner le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Ce que ne manqueront pas de rappeler les évêques tout au long du IX e siècle, de Jonas d'Orléans à Hincmar de Reims:

" L'Eglise pérégrine, dans le temps présent, est dirigée par deux personnes, comme il a été dit, la personne sacerdotale et la personne royale, afin que, entourée à l'intérieur et à l'extérieur par l'autorité des évêques et la censure de l'empereur (Louis le Pieux), elle puisse garder plus librement sa propre condition. (concile d'Aix de 836 qui reprend à peu près les propos du Concile de Paris de 829).

Personne, pas même les évêques, n’a l’idée de s’insurger contre le fait que Charles convoque ou préside des conciles, qu’il se considère comme le chef du clergé. Au contraire, les évêques ne cessent de lui dire leur reconnaissance, ainsi les pères au concile de Mayence déclarent remercier le Seigneur d’avoir « donné à l’Eglise un chef aussi pieux, aussi dévoué au service de Dieu et qui, faisant jaillir la source de la sagesse sacrée, dispense avec une telle constance la sainte nourriture aux brebis du Christ, pour les former aux enseignements divins ; un chef qui s’efforce, par un labeur inlassable, d’accroître le peuple chrétien ; qui honore dans l’allégresse les églises du Christ et s’emploie à arracher le plus d’âmes possible de la gueule de l’affreux Dragon, pour les ramener dans le giron de notre sainte mère l’Eglise et les diriger toutes ensemble vers les joies du Paradis et le royaume des Cieux…".

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