Traduction de l’article de Gaetano Masciullo paru le 28 mars 2026 sur The Remnant sous le titre : « Pope Leo “opens” to the Vetus Ordo, Belgian bishop pushes for a married clergy: tension or coherence? »
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Le pape Léon XIV parle d’« unité » dans la vie liturgique de l’Église, mais derrière ce discours de réconciliation se cache une question plus profonde : unité dans quelle vérité ? Alors que le cardinal Parolin persiste et que des évêques progressistes proposent des réformes radicales, l’avenir de la messe traditionnelle pourrait ne pas résider dans la suppression, mais dans quelque chose de plus subtil et de plus dangereux.
Signification de la lettre du pape Léon XIV aux évêques français
Le 18 mars dernier, le cardinal Pietro Parolin a adressé, au nom du pape Léon XIV, une lettre aux évêques français, réunis en assemblée plénière à Lourdes du 24 au 27 mars 2026. Dans cette lettre, le pape soulignait notamment son attention particulière portée à la question liturgique, « dans le contexte de la croissance des communautés liées au Vetus Ordo ».
Cette déclaration a suscité un vif intérêt chez de nombreux catholiques attachés à la Tradition. Lisons toutefois cette citation de la lettre dans son intégralité :
« Il est préoccupant que continue de s’ouvrir dans l’Église une douloureuse blessure concernant la célébration de la Messe, le sacrement même de l’unité. Pour la guérir, un regard nouveau de chacun porté sur l’autre, dans une plus grande compréhension de sa sensibilité, est certainement nécessaire ; un regard pouvant permettre à des frères riches de leur diversité de s’accueillir mutuellement, dans la charité et l’unité de la foi. Veuille l’Esprit Saint vous suggérer des solutions concrètes permettant d’inclure généreusement les personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo, dans le respect des orientations voulues par le Concile Vatican II en matière de Liturgie. »
Cette lettre s’inscrit dans un contexte et un moment historique très particuliers. La France représente aujourd’hui l’un de ces pays occidentaux où l’on observe un pic de conversions au catholicisme, largement lié au monde traditionaliste. Il ne s’agit pas seulement de communautés issues de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, comme en témoigne par exemple le pèlerinage annuel de Chartres, preuve d’une vitalité qui contraste avec la crise générale des structures paroissiales ordinaires.
Léon XIV souhaite placer la Tradition au même rang que d'autres sensibilités – liturgiques et doctrinales – qui ont très peu de points communs avec la foi catholique. Paradoxalement, cette approche aboutit au même résultat que celle de François, bien qu'elle parte de prémisses opposées.Bien que cette lettre ait ravivé les espoirs (peut-être illusoires) de nombreux catholiques de tradition, comme je l'ai déjà évoqué dans mon analyse précédente, une lecture attentive et contextualisée de l'événement ne peut en réalité que confirmer ce que j'avais affirmé à l'époque. Tout le discours du pape Léon XIV est, une fois de plus, centré sur l'unité formelle de l'Église, c'est-à-dire la cohésion, où des « frères riches de leur diversité » doivent se comprendre et s'accueillir mutuellement, « dans l'unité de la foi ». Or, on peut se demander : de quelle foi s'agit-il ? Comment le prêtre qui étudie et applique
Amoris Laetitia et celui qui étudie et applique
Casti connubii peuvent-ils appartenir à la même foi ?
Le problème du pape Léon XIII ne réside pas dans son désir de réintégrer la « sensibilité » liturgique traditionnelle dans la vie de l'Église – ce qui le distingue de François – mais dans la manière dont il entend procéder. Léon XIV ne souhaite pas simplement renouer avec la Tradition : il veut la placer au même niveau que d'autres sensibilités, non seulement liturgiques mais aussi doctrinales, qui ont très peu en commun avec la foi catholique.
Cette approche, paradoxalement, aboutit au même résultat que celle de François, bien qu'elle parte de prémisses opposées. François avait tendance à exclure la Tradition ; Léon XIV tend à tout inclure, Tradition comprise. Mais inclure la vérité aux côtés de positions qui lui sont incompatibles – une position partagée et pratiquée également par un cardinal hyper-moderniste comme Matteo Maria Zuppi – revient inévitablement à relativiser la vérité elle-même.
Déclaration de Parolin : recul ou cohérence ?Le 26 mars 2026, le cardinal Pietro Parolin, s'adressant au vaticaniste Niwa Limbu, a réaffirmé la position du Pape : « Je pense que nous partageons tous cette analyse du Pape, n'est-ce pas ? En ce sens que la liturgie ne doit pas devenir une source de conflit et de division parmi nous. » Il a ajouté : « Il faudra trouver la formule qui permette de répondre aux besoins légitimes. Mais je crois que cela est possible sans transformer la liturgie en champ de bataille. »
Parolin reste parfaitement aligné sur François sur un point décisif : l’idée que la lex orandi traditionnelle représente une vision de Dieu, de l’Église et de la Rédemption qui a désormais été remplacée par le concile Vatican II.Parolin et Léon XIV partagent une approche fabienne de la transformation de l'Église : pas de bouleversements soudains, mais une mise à jour progressive et constante (
aggiornamento). Cependant, Parolin reste en parfaite adéquation avec François sur un point décisif : l'idée que la
lex orandi traditionnelle représente une vision de Dieu, de l'Église et de la Rédemption désormais dépassée par le Concile Vatican II. Un Concile qui, selon Parolin, a marqué la transition d'une Église « uniquement catholique » à une Église « également universelle ».
L'interprétation de Parolin a des conséquences directes aussi sur le plan liturgique, conformément aux intentions de Bergoglio et, en définitive, avec la mise en œuvre de
Traditionis custodes jusqu'à l'abandon définitif de la liturgie traditionnelle. Parmi ces conséquences, on trouve une forte inculturation, une créativité liturgique et l'adaptation du Missel aux sensibilités et cultures locales. Dans ce contexte, ce n'est plus le produit culturel de l'homme qui doit se convertir à la liturgie, mais la liturgie qui doit se convertir à l'homme.
Certains pourraient interpréter les propos de Parolin comme une tentative de ne pas contredire le pape en exercice, peut-être par crainte d’une possible réforme du Secrétariat d’État. Mais en réalité, Parolin exprimait une idée très simple, rien de plus : « La liturgie ne doit pas être un champ de bataille. »
La manière la plus directe d’éliminer les conflits liturgiques, selon Parolin, est simple : appliquer pleinement Traditionis custodes, en reconnaissant le nouveau rite comme la « seule forme légitime de la lex orandi catholique ».Selon Parolin, quel est le moyen le plus direct d'éliminer les conflits liturgiques ? C'est simple : appliquer pleinement
Traditionis custodes, marginaliser l'ancien rite et reconnaître le nouveau rite comme « seule forme légitime de la
lex orandi catholique ». De plus, même en cas de destitution de Parolin du Secrétariat d'État, il est difficile d'imaginer, du moins en l'état actuel des choses, une réduction des effectifs de ce Secrétariat qui pénaliserait la ligne représentée par Pietro Parolin. Le choix du nouveau substitut, Paolo Rudelli, le confirme : un diplomate formé dans la lignée Villot-Casaroli-Silvestrini-Parolin, favorable à l'Ostpolitik et donc parfaitement intégré à l'école dominante au sein du Secrétariat d'État au moins depuis les années 1970.
La vision de Parolin s'aligne donc partiellement sur celle du pape Léon XIV, mais cela ne compromet en rien son influence au Vatican et au sein du Secrétariat d'État. Et il en est parfaitement conscient. Ceci s'explique précisément par le fait que Léon XIV ne gouverne pas par exclusion, mais par la coexistence de différentes sensibilités : il accepte volontiers une pluralité de positions, même lorsqu'elles divergent des siennes. Dans un tel système, Parolin non seulement ne perd pas d'influence, mais continue d'évoluer avec aisance dans son milieu, conforté par le fait que la pluralité – même la plus dissonante – est précisément ce que le pape actuel considère comme une valeur.
L'éloquente promotion de Heiner WilmerPour confirmer tout cela, les événements récents sur le plan épiscopal sont très intéressants. Dans mon analyse précédente, j'ai soutenu qu'entre les évêques formés sous François et ceux promus par Léon XIV, il n'y a pas de différence. Tout au plus peut-on parler de nuances au sein d'un même schéma : un continuum allant du synodaliste modéré Iannone à l'hétérodoxe déclaré Grunwidl, les deux pôles symboliques de l'épiscopat de Prévost.
J’avais également critiqué l’idée – apparemment très répandue mais irréaliste – selon laquelle les évêques progressistes se tairaient tant que le pape dicterait une ligne claire contraire à leurs positions. Les événements de ces derniers jours confirment malheureusement que cette interprétation est erronée : la ligne du pape ne contraint pas les évêques, précisément parce que – encore une fois – Léon XIV ne demande pas l’uniformité, mais la pluralité des opinions, même lorsqu’elles divergent ouvertement de la sienne. Mais revenons aux faits.
Léon XIV ne gouverne pas par exclusion, mais par la coexistence des contradictions.Le 26 mars 2026, Heiner Wilmer – évêque hétérodoxe, figure de proue du Chemin synodal allemand et actuel président de la Conférence des évêques d’Allemagne – a été promu du diocèse de Hildesheim au siège plus prestigieux de Münster. Ce choix intervient précisément au moment où le Saint-Siège évalue les statuts de la Conférence synodale, instance qui fonctionnerait en réalité comme un parlement ecclésial permanent, avec une majorité de laïcs et une minorité épiscopale, dotée de pouvoirs décisionnels en matière de doctrine, de morale, de discipline et de pastorale, et qui aurait même un rôle de contrôle, de dénonciation et de sanction à l’égard d’éventuels évêques « dissidents ». Un véritable monstre juridique, dépourvu de tout fondement canonique.
L’annonce éloquente de Johan BonnyPlus éloquente encore est l’évolution de la situation ces derniers jours à Anvers, en Belgique. L’évêque local, Johan Bonny, a publié une lettre pastorale dans laquelle il annonce un plan très concret : former et ordonner des hommes mariés au sacerdoce d’ici 2028. Il présente ce choix comme une réponse à la crise des vocations et comme un prolongement naturel du processus synodal.
Autrement dit : si le chemin synodal s’oriente dans cette direction, pourquoi faire comme si rien n’avait changé ? Pour Bonny, la question n’est plus de savoir si l’Église ordonnera des hommes mariés, mais quand et qui seront les premiers. Dans cette même lettre, Bonny critique également les récentes prises de position du Saint-Siège sur le diaconat féminin, jugeant les arguments contre ce dernier « théologiquement faibles » et « anthropologiquement dépassés », allant jusqu’à affirmer que le ministère ordonné « a droit aux femmes ».
Parmi les évêques progressistes, il semble dominer un sentiment largement répandu selon lequel, aujourd’hui, au sein de l’Église, on peut agir comme si régnait un « état d’exception ».S’agissant du contexte belge en particulier, un élément demeure flou. Difficile à prouver, il semblerait, d'après divers indices, qu'un certain nombre de prêtres – parmi les rares encore en fonction – vivent une relation conjugale, bravant ouvertement la discipline ecclésiastique. Deux nécrologies récentes de prêtres le suggèrent, mentionnant sans gêne « compagnes de vie » et « enfants du cœur » : des expressions qui font allusion à des relations stables avec des femmes divorcées ou veuves avec enfants. Curieusement, il y a quelques semaines, le diocèse belge de Namur m'assurait que le phénomène du concubinage chez les prêtres n'existait pas et que ces deux cas étaient des exceptions. L'insistance de Bonny sur ce sujet semble contredire ce récit.
Qui plus est : l'aumônier de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne, Anton Faber, a lui aussi déclaré que « le célibat est une notion flexible » et apparaît régulièrement en public avec une femme, sans que l'archevêque Grunwidl – réputé hétérodoxe – ne soit intervenu jusqu'à présent. À Vienne, les fidèles espèrent, ou peut-être se bercent-ils d'illusions, qu'il le fera à l'avenir. Lorsque toutes ces pièces du puzzle sont réunies, il n'est pas difficile d'en avoir une vision d'ensemble assez claire.
Les évêques progressistes croient-ils à un état d'exception ?À mon avis, il ne s'agit pas de déclarations spontanées d'évêques progressistes « déraisonnables ». Ce sont plutôt des évêques qui agissent en cohérence avec leurs convictions. Ils suivent une stratégie précise : faire évoluer progressivement le débat public, par le biais de scandales, vers la normalisation de réformes déjà esquissées il y a des décennies. Rappelons le fameux « agenda des quatre nœuds » présenté en 1999 par le cardinal Carlo Maria Martini – véritable artisan du Groupe de Saint-Gall avec Achille Silvestrini – qui incluait explicitement la levée du célibat ecclésiastique chez les prêtres.
Mais le point de fond est ailleurs. Parmi les évêques progressistes, notamment en zone franco-allemande, semble se manifester un sentiment implicite largement répandu, peut-être pas encore formalisé en théorie : l’idée qu’aujourd’hui, au sein de l’Église, on peut agir comme si un état d’exception existait. Il est essentiel de préciser ici qu’un état de nécessité et un état d’exception ne sont pas synonymes. L’état de nécessité est prévu par le droit canonique, l’état d’exception ne l’est pas.