« La longue ombre de Vatican II : l’ambiguïté comme cancer ecclésial » par Vistemboir2 2026-03-02 16:54:38 |
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Traduction de l’article The Long Shadow of Vatican II: Ambiguity as Ecclesial (Canon of Shaftesbury), publié le 10 février 2026 sur le blog Rorate Cæli et cité par Mgr Schneider dans son Appel fraternel au pape Léon XIV pour établir un pont avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
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Le 8 février, Mgr Bernard Fellay, évêque de la Fraternité Saint-Pie-X, a prononcé un homélie dans laquelle il a évoqué la nécessité pour la Fraternité de consacrer de nouveaux évêques. Le but de cet article n'est pas d'examiner le bien-fondé ou les difficultés de cette décision, mais plutôt de se concentrer sur certains des problèmes qu'il a identifiés comme étant au cœur de l'Église aujourd'hui, et sur la manière dont ceux-ci découlent d'une lecture du Concile Vatican II qui a engendré une profonde confusion – confusion aggravée par le pape François.
Le Concile Vatican II (1962-1965) demeure l'un des événements les plus marquants de l'histoire du catholicisme. Convoqué par Jean XXIII pour ouvrir les fenêtres de l'Église sur le monde moderne, il a produit seize documents abordant tous les sujets, de la liturgie à la liberté religieuse. Pourtant, plus de soixante ans après, le Concile reste une source de profonde controverse – non pas principalement en raison de son enseignement explicite, mais en raison de ses zones d'ombre.
Le problème n'est pas que Vatican II ait été hérétique. Le problème réside dans son ambiguïté. Et c’est dans cette ambiguïté que nous avons vu germer les graines de la confusion, qui ont donné naissance à certains des développements théologiques les plus troublants de l’histoire moderne de l’Église. Lorsqu’un concile peut être interprété de manière à sembler contredire deux mille ans d’enseignement constant, c’est qu’il y a un grave problème.
Il ne s’agit pas ici de remettre en cause les conciles œcuméniques ni le développement doctrinal légitime, mais de plaider pour la clarté. Car lorsque l’Église s’exprime en termes vagues, même involontairement, ce sont des âmes qui sont en jeu.
La nature du problème : l’ambiguïté comme rupture
Vatican II s’est présenté comme un concile pastoral, et non dogmatique. Cette distinction est essentielle. Les Pères conciliaires ont affirmé ne pas définir de nouveaux dogmes, mais plutôt exprimer des vérités éternelles d’une manière accessible au monde moderne. Cela paraît noble et louable. Mais voici le problème : privilégier le ton pastoral à la précision doctrinale, c’est risquer de dire des choses qui sonnent bien, mais qui signifient… quoi, au juste ?
Prenons l’expression « subsistit » (subsiste dans) tirée de Lumen Gentium. Le Concile a déclaré que l’Église du Christ « subsiste dans » l’Église catholique, plutôt que d’utiliser la formulation traditionnelle selon laquelle l’Église du Christ « est » l’Église catholique. Depuis lors, les théologiens débattent de la signification exacte de « subsiste dans ». Suggère-t-elle que l’Église du Christ existe, de manière imparfaite, au sein d’autres communautés chrétiennes ? Ou s’agit-il simplement d’une façon plus nuancée d’exprimer ce que les catholiques ont toujours cru ? Le fait que ce débat persiste soixante ans plus tard témoigne des dangers de l’ambiguïté.
Les cardinaux Ratzinger et Betti ont tous deux défendu cette expression en arguant qu’elle explique les manifestations de la grâce en dehors de l’Église. Certes, on peut affirmer que certaines manifestations de la grâce se produisent en dehors de la communion visible de l’Église catholique. Cependant, cette expression recèle aussi des germes de confusion, car, pour un œil non averti, elle affaiblit la nature de l’Église comme seule institution fondée par le Christ. Peut-être qu'à l'époque du Concile, une autre formulation aurait permis d'expliquer cela sans risquer l'ambiguïté.
Les défenseurs du Concile soutiennent que ce type de langage représente un développement doctrinal légitime, au sens où le concevait saint John Henry Newman : un déploiement organique de la vérité fidèle au dépôt de la foi. Or, pour Newman, un développement authentique impliquait la préservation de la nature, la continuité des principes et la progression logique de l'enseignement antérieur. Lorsqu'un « développement » semble contredire ce qui a précédé, ou lorsqu'il exige des décennies de contorsions théologiques pour se concilier avec l'enseignement magistériel antérieur, il convient de se demander : s'agit-il d'un développement, ou d'une rupture déguisée en développement ?
Le problème est particulièrement flagrant dans Dignitatis Humanae, la déclaration du Concile sur la liberté religieuse. Ce document affirme que toute personne a droit à la liberté religieuse : que l'État ne doit contraindre personne en matière de religion. À première vue, cela paraît raisonnable, voire évident pour nos oreilles modernes. Mais cela pose un problème majeur lorsqu'on le confronte à l'enseignement pontifical antérieur.
Il convient toutefois de noter que l'Église catholique, contrairement à d'autres communautés religieuses, ne recourt pas à la conversion par la force. Le problème réside ici encore dans la formulation, les difficultés d'interprétation et l'ambiguïté. Sous un certain angle, le texte de Dignitatis Humanae se heurte aux problèmes soulevés par le pape Grégoire XVI dans Mirari Vos (1832), où les idées, si elles ne sont pas soigneusement explicitées par une subtile pirouette linguistique, conduisent à l'indifférentisme critiqué par le pape.
Ceci est réaffirmé dans le Syllabus des erreurs (1864) du pape Pie IX, où, condamnant l'indifférentisme et le latitudinarisme, il réfute l'idée qu’ « il est libre à chaque homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura réputée vraie d’après la lumière de la raison » (n° 15). Or, il ne s'agissait pas d'entretiens informels ou de remarques prises à la légère. Non, il s'agissait de déclarations pontificales solennelles sur des questions de foi et de morale.
Que s'est-il donc passé lors du concile Vatican II ? L'Église a-t-elle soudainement réalisé que Grégoire XVI et Pie IX s'étaient trompés ? La vérité a-t-elle changé ? Ou bien Dignitatis Humanae est-il compatible avec l'enseignement antérieur d'une manière qui exige des explications approfondies ?
Le père John Courtney Murray, l'un des principaux architectes et commentateurs de Dignitatis Humanae, a reconnu le problème. Il a admis que le document représentait un développement de la doctrine qui « reste à être expliqué par le magistère ». C'est un problème sérieux. L'un des auteurs du document a reconnu lui-même la nécessité de clarifications supplémentaires pour démontrer sa continuité avec la tradition. Il ne s'agit pas d'une simple remarque, mais d'un aveu : le Concile a laissé une question doctrinale en suspens, en des termes très ambigus.
Le problème n'est pas seulement théorique. Si l'Église peut revendiquer ce qui semble être un « droit à l'erreur » en matière religieuse (comme le prétendent les critiques de Dignitatis Humanae), qu'advient-il de son enseignement traditionnel selon lequel l'erreur n'a pas de droits, seules les personnes en ont ? Faute de clarté sur ce point, on aboutit à une incohérence théologique : affirmer à la fois que l'Église catholique détient la plénitude de la vérité et que l'erreur religieuse mérite une protection, voire un encouragement. L'ambiguïté de Dignitatis Humanae a ouvert la boîte de Pandore. Dès lors qu'on suggère que l'État doit traiter toutes les religions avec neutralité, il devient très difficile de soutenir que le catholicisme est la seule vérité susceptible d'influencer la vie publique. Le document a tenté de trouver un juste milieu, mais le fil glisse sans cesse.
Certains défendent Dignitatis Humanae, arguant, à travers un prisme particulier, que ce document aborde des questions différentes des enseignements pontificaux antérieurs. Cependant, cette interprétation se heurte à un obstacle majeur : la confusion engendrée par le document a conduit nombre de personnes, même au sein de l’Église, à remettre en question le rôle unique de l’Église dans le salut.
En définitive, la clé d’interprétation réside dans la compréhension précise de ce que les documents antérieurs condamnaient et dans la question de savoir si Dignitatis Humanae traite de la même problématique ou d’une problématique différente. Le père Murray revendiquait une continuité avec la tradition tout en reconnaissant l’évolution de la compréhension de la dignité humaine et des limites de la coercition étatique, tandis que d’autres, comme Yves Congar, voyaient dans ce document une rupture fondamentale avec les enseignements pontificaux antérieurs.
Si Vatican II a semé les graines de l’ambiguïté, les décennies qui ont suivi nous en ont montré les fruits. Le langage ambigu du Concile a été interprété de manière de plus en plus radicale, souvent par des personnes se réclamant de l’« esprit de Vatican II » (une expression qui devrait susciter l’inquiétude, puisqu’elle admet implicitement l’ambiguïté de la lettre de Vatican II !).
Nous l’avons constaté dans la liturgie, où l’appel du Concile à la « participation active » et l’autorisation des langues vernaculaires sont devenus, d’une certaine manière, un prétexte pour démanteler le culte traditionnel et le remplacer par des guitares folk et des bannières en feutre.
Nous l’avons constaté en ecclésiologie, où l’accent mis par le Concile sur l’Église comme « Peuple de Dieu » a servi à minimiser l’autorité hiérarchique et à promouvoir des processus démocratiques qui n’ont pas leur place dans la tradition catholique.
Nous l’avons constaté dans l’activité missionnaire de l’Église, où le respect du Concile pour les autres religions s’est mué en un relativisme de fait qui remet en question la nécessité même de se convertir au catholicisme.
Mais c’est peut-être dans les récentes déclarations papales, et notamment celles du pape François, que cette évolution de l’ambiguïté à la confusion a été la plus manifeste.
En 2016, le pape François a publié Amoris Laetitia, une exhortation apostolique sur l’amour dans la famille. Une grande partie de ce document contient de belles réflexions sur l'amour, le mariage et la famille. Mais une section, le chapitre 8, et plus particulièrement la note 351, a déclenché une vive polémique qui perdure encore aujourd'hui. Au cœur de l'ambiguïté se trouve la question suivante : les catholiques divorcés et remariés civilement (qui n'ont pas obtenu d'annulation de leur mariage et restent donc validement mariés à leur premier conjoint aux yeux de l'Église) peuvent-ils recevoir la sainte communion ? L'enseignement de l'Église est clair depuis deux millénaires : non. Pourquoi ? Parce que recevoir la communion en état de péché grave objectif (ce qu'est l'adultère) profane l'Eucharistie et porte atteinte à l'âme du communiant.
Or, Amoris Laetitia semble suggérer que, dans certains cas, après un discernement avec un pasteur, de tels couples pourraient être admis aux sacrements. Le langage employé est, comme à son habitude, vague et ambigu. Le pape François a évoqué l’« intégration » et l’« accompagnement », ainsi que la nécessité d’éviter une application « rigide » des normes morales. L’implication était suffisamment claire pour que les conférences épiscopales du monde entier interprètent le document différemment : certaines affirmaient qu’il n’avait pas changé, tandis que d’autres estimaient que les catholiques divorcés et remariés pouvaient recevoir la communion. Le pape lui-même a refusé de clarifier la situation lorsque quatre cardinaux le lui ont formellement demandé par la procédure des dubia.
Finalement, l’ambiguïté a été encore accentuée par le préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Fernández, lorsqu’en septembre 2023, il a officiellement réaffirmé les directives des évêques d’Argentine. Ces directives stipulaient qu’il existe un chemin de discernement qui peut, dans certains cas, conduire aux sacrements de Pénitence et d’Eucharistie pour les catholiques divorcés et remariés civilement, même s’ils ne vivent pas en parfaite continence. Ces directives ont ensuite été publiées dans les Acta Apostolicae Sedis (éditions officielles du Saint-Siège), confirmant ainsi leur importance.
Le problème, c'est qu'il ne s'agit pas d'un simple désaccord sur la stratégie pastorale. La question touche à l'indissolubilité du mariage : une doctrine qui remonte au Christ lui-même, qui a dit : « Que l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni » (Matthieu 19,6). Si une personne validement mariée peut avoir une relation sexuelle avec une autre personne et être toujours considérée en état de grâce suffisant pour recevoir la communion, qu'advient-il de l'enseignement de l'Église sur l'adultère ? Qu'advient-il de la permanence du lien matrimonial ?
Le problème, encore une fois, réside dans l'ambiguïté
Amoris Laetitia ne rejette pas explicitement l'enseignement de l'Église sur le mariage. Mais son langage est suffisamment souple pour permettre des interprétations contraires. Or, lorsque différents évêques interprètent un document papal de manière contradictoire – certains autorisant la communion pour les personnes remariées et d'autres la refusant –, l'Église ne parle plus d'une seule voix. Les fidèles sont alors plongés dans la confusion, et la confusion n'est pas un don du Saint-Esprit. Enfin, sur ce point, l’interprétation du cardinal Fernández est qu’il convient de procéder par discernement au cas par cas, ce qui conduit non seulement à l’ambiguïté, mais aussi à l’arbitraire et à la casuistique !
Cependant, ce n’est pas tout : en décembre 2023, le Dicastère pour la Doctrine de la Foi, avec l’approbation du pape François, a publié Fiducia Supplicans, une déclaration autorisant la bénédiction des « couples en situation irrégulière », y compris les couples de même sexe. Le document insistait sur le fait qu’il s’agissait de bénédictions « pastorales », et non liturgiques, et qu’elles ne constituaient pas une approbation de l’union irrégulière elle-même. Cette distinction s’est avérée trop subtile pour être comprise par la plupart des fidèles, y compris par de nombreux évêques, qui ont publiquement refusé d’appliquer le document dans leurs diocèses. Si un prêtre peut bénir un couple de même sexe, comment le catholique moyen (ou l’observateur non catholique) est-il censé comprendre que cela ne signifie pas que l’Église approuve les relations homosexuelles ?
L’Église enseigne, sur la base de l’Écriture et du droit naturel, que les actes homosexuels sont intrinsèquement désordonnés et que les unions entre personnes de même sexe ne peuvent être bénies car elles impliquent un engagement à commettre des actes pécheurs. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi l’a affirmé clairement dans une réponse de 2021, approuvée explicitement par le pape François : l’Église « n’a pas, et ne peut avoir, le pouvoir de bénir les unions de personnes de même sexe ».
Pourtant, deux ans plus tard, l'encyclique Fiducia Supplicans semblait affirmer le contraire – ou du moins, elle exprime une idée suffisamment différente pour que les évêques du monde entier soient en désaccord sur sa signification et sur son application. Une fois de plus, l'ambiguïté engendre la confusion. Et une fois de plus, cette confusion touche à des enseignements moraux fondamentaux concernant la sexualité humaine et le mariage.
Cependant, le fruit le plus flagrant de cette confusion est peut-être l'indifférentisme qui s'est installé au sein de l'Église, un problème aggravé ces dernières années, même par ceux qui sont chargés de confirmer la foi. En septembre 2024, lors d'une visite apostolique à Singapour, le pape François a tenu des propos sur le pluralisme religieux qui ont semé la confusion et l'indignation, tant au sein de l'Église catholique qu'à l'extérieur. À Singapour, il a suggéré que la multiplicité des religions est un « don » et que les différentes confessions sont autant de « chemins vers Dieu » ou de « langages » permettant d'atteindre le Divin. Il a encouragé le dialogue plutôt que la division et a insisté sur ce qui unit plutôt que sur ce qui divise.
À première vue, cela semble charitable, surtout dans une société pluraliste. Mais à y regarder de plus près, un problème sérieux se pose. Si toutes les religions sont des voies également valables vers Dieu, pourquoi le Christ a-t-il ordonné à ses apôtres d’« alle(r) et enseigne(r) toutes les nations » (Mt 28,19) ? Pourquoi Pierre a-t-il déclaré : « Et le salut n'est en aucun autre, car il n'est sous le ciel aucun autre nom donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. » (Act 4,12) ? Pourquoi d’innombrables missionnaires ont-ils sacrifié leur vie pour apporter l’Évangile à ceux qui ne connaissaient pas le Christ, si les gens empruntaient déjà des voies parfaitement valables vers Dieu à travers leurs religions respectives ?
La position catholique traditionnelle est claire : si des éléments de vérité et de bonté peuvent se trouver dans d’autres religions (comme Vatican II l’a reconnu dans Nostra Ætate), la plénitude de la vérité n’existe que dans l’Église catholique, et le salut vient par Jésus-Christ. D’autres religions peuvent contenir des vérités partielles qui peuvent servir de préparation à l’Évangile, mais elles ne constituent pas des voies alternatives également valables vers le salut.
Pourtant, les propos du pape François à Singapour suggèrent autre chose, ou du moins, ils sont suffisamment ambigus pour qu'on puisse les interpréter autrement. Ses défenseurs affirment qu'il soulignait simplement que Dieu peut agir à travers différentes cultures et que nous devons respecter les personnes d'autres confessions. Soit. Mais le langage qu'il a employé va au-delà du respect et s'apparente à de l'indifférentisme : l'idée qu'une religion en vaut une autre.
Ce problème n'est pas nouveau chez le pape François. Il avait déjà tenu des propos similaires, notamment dans le Document sur la Fraternité Humaine du 4 février 2019, signé avec le Grand Imam d'Al-Azhar, qui affirmait que « le pluralisme et les diversités de religion […] sont une sage volonté divine ». Cette phrase avait suscité une telle controverse que le Vatican avait fini par publier une clarification, elle-même assez obscure, suggérant qu'elle signifiait que Dieu permet la diversité religieuse plutôt que de la vouloir activement.
Or, le problème est le suivant : si les déclarations du pape sur le pluralisme religieux nécessitent des clarifications répétées, et si ces clarifications elles-mêmes alimentent le débat, c'est que les déclarations initiales étaient trop ambiguës. Lorsque le Vicaire du Christ s'exprime sur des sujets touchant à l'unicité du Christ et à la nécessité de l'Église pour le salut, nous avons besoin de clarté, et non de ruse.
La désorientation causée par l'ambiguïté doctrinale
Sœur Lucie de Fatima, l'une des voyantes qui ont assisté aux apparitions de la Vierge Marie en 1917, évoquait, vers la fin de sa vie, une désorientation diabolique qui affectait l'Église. Bien qu'il faille rester prudent face aux révélations privées, cette expression décrit parfaitement ce qui se produit lorsque l'ambiguïté doctrinale règne : les fidèles sont désorientés, incapables de discerner le vrai chemin. C'est particulièrement vrai en Amérique et en Europe occidentale.
Le diable n'a pas besoin de convaincre l'Église de promulguer formellement l'hérésie. Il lui suffit d'instiller suffisamment de confusion pour que les fidèles ne puissent plus distinguer le vrai du faux, ou qu'ils perdent confiance en la capacité de l'Église à enseigner de manière définitive. Dès lors, chaque catholique devient son propre magistère, choisissant les enseignements qu'il souhaite accepter selon ses préférences personnelles ou les modes du moment.
C'est précisément ce à quoi nous assistons. Certains catholiques progressistes invoquent Vatican II, Amoris Laetitia et le pape François pour justifier leurs positions sur des sujets aussi variés que le divorce, l'homosexualité ou l'indifférence religieuse. D'autres catholiques, se référant à l'enseignement magistériel antérieur à Vatican II, insistent sur le fait que rien ne peut être changé, ni n'a changé. Les deux groupes se réclament de la tradition catholique et peuvent citer des documents de l'Église qui semblent appuyer leur position. Résultat ? Division, confusion et affaiblissement du témoignage moral de l'Église dans le monde. C'est précisément là le problème : la confusion des fidèles.
Le problème s'aggrave : lorsque les fidèles constatent des désaccords entre évêques sur l'interprétation des documents pontificaux, ou des papes semblant contredire leurs prédécesseurs, ils perdent confiance en l'autorité doctrinale de l'Église. Et lorsqu'ils perdent confiance dans le Magistère, ils sont livrés à eux-mêmes pour discerner la vérité, ce qui ressemble fort au protestantisme, et c'est précisément ce à quoi l'Église catholique était censée apporter une solution.
Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit pas d'un exercice théorique. L'ambiguïté doctrinale a des conséquences bien réelles pour les âmes. Prenons l'exemple de ce catholique divorcé et remarié qui, d'un côté, apprend qu'il peut communier après un discernement, et de l'autre, que ce n'est pas possible. À qui doit-il se fier ? S’il suit l’interprétation permissive et communie en état de péché mortel, il commet un sacrilège et perd son âme. S’il suit l’interprétation stricte alors que l’interprétation permissive est en réalité la bonne, il se coupe inutilement de la source et du sommet de la vie chrétienne.
Prenons l’exemple du catholique attiré par les personnes du même sexe qui entend le pape affirmer que Dieu l’a créé et l’aime (ce qui est vrai), mais qui interprète cela (ce qui n’est pas déraisonnable, compte tenu du principe de Fiducia Supplicans) comme signifiant que sa relation homosexuelle fait partie du plan de Dieu pour lui et peut être bénie par l’Église. S’il poursuit une relation homosexuelle sexuellement active en croyant que ce n’est pas un péché, il s’engage dans une grave erreur morale qui met son salut en péril.
Prenons l’exemple du catholique, dans n’importe quel pays pluraliste, qui entend le pape affirmer que toutes les religions sont des dons et des chemins vers Dieu. S’il en conclut que le travail missionnaire est arrogant ou que ses amis non chrétiens n’ont pas besoin d’entendre parler de Jésus, il renie la Grande Mission et risque de plonger des personnes dans l’ignorance spirituelle.
Il ne s’agit pas de scénarios hypothétiques. Ces situations se produisent quotidiennement. Et elles se produisent parce que les pasteurs de l’Église n’ont pas su s’exprimer avec clarté sur des questions d’importance éternelle.
La trahison de la conception newmanienne du développement doctrinal
Les défenseurs de Vatican II et de l’enseignement pontifical récent invoquent souvent l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne de saint John Henry Newman pour affirmer que ce qui apparaît comme une contradiction est en réalité un développement doctrinal légitime. Or, cette invocation relève souvent d’une incompréhension, voire d’une trahison, de la pensée de Newman.
Saint John Henry a identifié plusieurs caractéristiques d’un développement authentique : la préservation de la nature, la continuité des principes, la capacité d’assimiler, la progression logique, l’anticipation de l’avenir, la rigueur dans l’action du passé et une vigueur constante. Le véritable développement préserve le caractère essentiel de la doctrine tout en déployant ses implications. Il est organique, à l’image d’un arbre qui pousse à partir d’un semis : il s’agit de la même chose, mais plus pleinement réalisée.
Ce que saint John Henry n’envisageait pas, c’est un « développement » qui semble contredire un enseignement définitif antérieur, ou qui exige des contorsions linguistiques d’interprétation pour s’accorder avec la tradition. Lorsque John Courtney Murray admet que Dignitatis Humanae représente une évolution qui « reste à expliquer par le magistère », il reconnaît en substance qu'elle ne satisfait pas aux critères de Newman, ou du moins, qu'il est difficile de savoir si c'est le cas.
Une véritable évolution ne requiert pas soixante ans de débats théologiques pour déterminer sa cohérence avec l'enseignement antérieur. Une véritable évolution ne produit pas d'interprétations divergentes parmi les évêques en règle. Une véritable évolution ne rend pas les fidèles moins certains de l'enseignement de l'Église.
La trajectoire de nombreux pasteurs, depuis les ambiguïtés de Vatican II, ne ressemble pas au déploiement organique d'une vérité unique et cohérente. Elle ressemble plutôt à une dérive, à un relâchement des amarres, à la liberté, pour chaque génération de responsables ecclésiastiques, de réviser ou de « réinterpréter » l'enseignement clair de leurs prédécesseurs.
Je tiens également à préciser clairement ce que je critique ici. Il ne s'agit pas ici de remettre en cause la validité du concile Vatican II ni la légitimité du pape François. Il s'agit plutôt de souligner le danger que représente un langage ambigu dans les documents de l'Église, qu'ils soient conciliaires ou pontificaux, et de constater que les dernières années ont démontré à quel point ce langage peut être dangereux.
L'Église a l'obligation sacrée d'enseigner clairement, en particulier sur les questions de foi et de morale. Cette obligation lui vient du Christ lui-même, qui a promis que l'Esprit Saint guiderait l'Église vers toute la vérité et que les portes de l'enfer ne prévaudraient pas contre elle. Lorsque l'Église s'exprime avec ambiguïté sur des questions cruciales, elle risque de manquer à sa mission, car l'ambiguïté favorise l'erreur. Si deux évêques lisent le même document pontifical et parviennent à des conclusions opposées quant à la possibilité pour les catholiques divorcés et remariés de recevoir la communion, au moins l'un d'eux se trompe. Et si le document avait été clair, cette erreur aurait pu être évitée.
Les fidèles ont droit à un enseignement clair et les pasteurs de l'Église ont le devoir de le leur garantir. Quand les fidèles reçoivent des messages contradictoires, quand ils trouvent des documents de l'Église qui semblent dire des choses différentes, ils se sentent abandonnés par leurs pasteurs.
En fin de compte, le Saint-Siège doit reconnaître l'ambiguïté de certaines formulations de Vatican II et les clarifier de manière à démontrer leur continuité avec la Tradition, ou, si cela s'avère impossible, reconnaître que ces formulations ambiguës doivent être écartées au profit de l'enseignement clair antérieur.
L'Église a besoin de papes et d'évêques qui privilégient la précision doctrinale à la sensibilité pastorale, non pas parce que cette dernière est sans importance, mais parce que le plus grand acte pastoral consiste à dire clairement la vérité. La confusion n'est pas compassionnelle. L'ambiguïté n'est pas miséricordieuse. Laisser les fidèles dans l'incertitude quant à leur état de grâce ou au péché mortel n'est pas de l'accompagnement… c'est de l'abandon.
L’Église doit retrouver la conviction que la vérité prime sur le dialogue, la clarté sur la convivialité, et le salut des âmes sur le fait d’éviter de froisser. Cela ne signifie pas être dur ou insensible, mais être honnête. Cela signifie dire les choses difficiles quand elles doivent être dites. Cela signifie ne pas se retrancher derrière un langage pastoral quand la précision doctrinale est de mise.
Conclusion
Le concile Vatican II était censé ouvrir les fenêtres et insuffler un vent de fraîcheur à l'Église. Au lieu de cela, il a semé la confusion, et cette confusion s'est propagée pendant soixante ans en une crise d'autorité doctrinale et de cohérence.
Le pontificat du pape François a mis en lumière cette crise. Ses propos sur le pluralisme religieux, ses documents sur le mariage et les bénédictions, sa tendance générale aux formulations ambiguës susceptibles de multiples interprétations : tout cela ne représente pas une rupture nette avec Vatican II, mais l'aboutissement logique de l'ambiguïté introduite par ce concile. Cela ne signifie pas pour autant que Vatican II était mauvais ou que le pape François était un hérétique. Cela signifie que lorsque l'Église choisit l'ambiguïté plutôt que la clarté, que ce soit par souci pastoral, œcuménique ou de pertinence, elle sème des graines qui se transforment en mauvaises herbes de la confusion. Et ces mauvaises herbes étouffent la foi.
L'Église survivra à cette crise, car le Christ l'a promis. Mais combien d'âmes se perdront dans cette confusion ? Combien de personnes quitteront l’Église ou sombreront dans le péché grave faute d’avoir obtenu une réponse claire sur son enseignement ? Combien se présenteront devant Dieu en disant : « Je ne savais pas, car mes pasteurs ne m’ont pas parlé clairement » ?
Ce ne sont pas des questions rhétoriques. Ce sont des questions urgentes. Elles exigent une réponse des responsables de l’Église : de la clarté, maintenant, sur les questions qui touchent au salut. Pas plus de dialogue. Pas plus d’ambiguïté. Pas plus de documents nécessitant d’autres documents pour être expliqués. Juste la vérité, dite clairement, dans la continuité de tout ce que l’Église a toujours enseigné.
Toute autre réponse serait une trahison du dépôt de la foi et un danger pour les âmes. Et dans le plan du salut, il n’y a rien de plus grave.
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