L'article complet par DumVolviturOrbis 2025-12-18 11:14:07 |
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Voici l'article complet, il est à la fois édifiant et désolant...
Gaël Giraud, enquête sur les ombres d’un prodige
Alors qu'une enquête canonique préliminaire a été ouverte et qu’un signalement a été fait auprès du procureur de la République en novembre par la compagnie de Jésus, « La Vie » a recueilli des témoignages de personnes qui ont côtoyé de près le célèbre économiste et prêtre jésuite.
• À la suite d'une précision du Tribunal pénal canonique national (TPCN), qui indique avoir conseillé les jésuites pour l’ouverture d’une enquête canonique mais ne pas être l’instance chargée de cette enquête, l'article a été modifié.
• À la suite de la publication d'un communiqué par la province d'Europe occidentale francophone, l'article a été modifié.
Fin juillet 2021, les organisateurs de la primaire populaire, une initiative destinée à trouver un candidat à la gauche pour la présidentielle de 2022, présentent les noms des personnalités qui émergent du processus de « parrainages citoyens ». Gaël Giraud pointe à la troisième place de ce classement provisoire, juste derrière Christiane Taubira et François Ruffin, mais devant Sandrine Rousseau et Éric Piolle. « L’inattendu populaire », comme titre Libération, a déjà largement assis sa réputation dans les réseaux de gauche.
En mars 2020, juste avant la crise du Covid-19, il a été nommé président d’honneur de l’Institut Rousseau, un jeune think tank dynamique de gauche. Sa présence dans ce test de popularité grandeur nature au sein de la gauche militante confirme son ascension.
Au faîte de sa popularité, celui qui est aussi prêtre jésuite entame pourtant dans les années qui suivent une période plus compliquée, marquée par des accusations de plagiat et des controverses sur certaines de ses déclarations. Ombres au tableau auxquelles viennent s’ajouter aujourd’hui la révélation de plusieurs plaintes internes à l’université jésuite américaine de Georgetown, où il a contribué à fonder, puis dirigé, un programme de recherche entre 2021 et 2023.
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Une enquête préliminaire canonique a été ouverte en novembre 2025, à la demande de son ordre, pour recevoir et étudier plusieurs témoignages dénonçant du harcèlement, allant possiblement jusqu’au viol. Un signalement a également été effectué auprès du procureur de la République. Contacté par La Vie, Gaël Giraud conteste l’ensemble des faits. Comment en est-on arrivé là ?
Le miracle
À l’origine de son succès, une conjonction qui tient du miracle : Gaël Giraud est à la fois normalien, entré en lettres et sorti en maths, diplômé de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae), titulaire d’un doctorat en mathématiques sur la théorie des jeux à l’École polytechnique, engagé sur les enjeux écologiques, charismatique… Il aurait pu être trader, mais choisit d’entrer au noviciat jésuite en 2004, à 34 ans.
Selon ses propres déclarations, ce sont des échanges avec son oncle, théologien en Suisse, qui l’ont ramené au spirituel. La perte rapprochée de ses parents et de son frère l’auront également bouleversé, de même qu’un séjour au Tchad, où il contribue à fonder un centre pour enfants des rues. « Lorsqu’il est arrivé au noviciat, raconte l’un de ses compagnons jésuites, il s’est tout de suite fait remarquer. Il était brillant, entouré de sept ou huit novices plus jeunes, parlant d’autorité en défendant des positions très ouvertes théologiquement. »
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Apparu publiquement dans le sillage de la crise financière de 2008, il voit sa notoriété grimper d’abord par la publication d’ouvrages, par ses prises de position sur le capitalisme, les banques ou les marchés financiers, puis elle prend de l’ampleur avec sa nomination comme chef économiste de l’Agence française de développement (AFD), en 2015. Les articles de presse se multiplient alors. La Vie n’a pas fait exception à la règle, l’interviewant dès 2012 et le plaçant même en couverture neuf ans plus tard, comme chef de file de « Ces chrétiens qui inspirent à gauche ».
À partir de 2019, sa participation à des entretiens longs sur la chaîne YouTube ThinkerView renforce encore cette notoriété. Dans sa croisade contre un système économique destructeur qui entraîne une dégradation du climat, il suscite l’enthousiasme d’étudiants et de jeunes diplômés qui le rejoignent. En 2021, alors que son nom apparaît pour la primaire populaire de la gauche, il s’interroge même sérieusement sur une possible carrière politique, même si celle-ci serait théoriquement incompatible avec son statut de jésuite.
C’est début 2022 que la courbe ascendante s’infléchit, lorsque L’Express révèle la présence de passages plagiés dans son livre Composer un monde en commun (Seuil). L’auteur de l’article est Philippe Chevallier, chercheur à la Bibliothèque nationale de France et par ailleurs ancien jésuite. Il a repéré ces emprunts à des auteurs qu’il connaît bien « à l’œil nu ». L’ouvrage est issu de la thèse en théologie de Gaël Giraud, qu’il a entrepris quelques années plus tôt en plus de ses multiples autres engagements, encouragé par des jésuites qui le voyaient bien prendre une place aussi dans le paysage chrétien. Fait rarissime, l’ouvrage est finalement rappelé juste avant sa commercialisation et pilonné.
Une seconde version paraîtra huit mois plus tard, suivie d’une troisième à cause de nouveaux plagiats, toujours pointés par Philippe Chevallier. La faculté de théologie du Centre Sèvres est contrainte de revoir sa thèse, reconnaît les « passages non référencés ou non correctement cités » qualifiés de « négligence », et lui retire donc la mention summa cum laude, tout en assurant que la thèse reste « personnelle, originale et importante pour la recherche ». À la même époque, certaines de ses prises de parole sur la banque Rothschild ou sur l’Ukraine suscitent la controverse.
Pour le grand public, ce sont les premières fausses notes d’un parcours apparemment sans faute. Mais en réalité, au succès de toutes ces années, il existait depuis longtemps un revers.
Georgetown, des débuts chaotiques
C’est d’abord dans le monde universitaire que des doutes émergent à la fois sur l’intégrité scientifique et sur la personnalité de Gaël Giraud. Depuis 2004 et l’obtention de son habilitation à diriger des recherches, il a multiplié l’encadrement de thèses, quitte, selon Florence* (tous les prénoms suivis d’un astérisque ont été changés à la demande des témoins), embauchée par lui en 2015, à utiliser des collègues comme prête-nom pour pouvoir dépasser la limite autorisée de 8 doctorants en même temps.
Si certains thésards se sont accommodés de son hyperactivité, d’autres en ont plus souffert. Florence, pour sa part, a fini par démissionner au bout d’un an. Elle ne lui reprochait pas seulement le manque de suivi sur le fond, mais également « le fait qu’[il] ne parte pas de questions, mais de ce qu’il pense déjà ». « Pour moi, c’est de la politique plus que de la science. »
En 2019, un jeune physicien passé par l’ENS Paris-Saclay et les Mines ParisTech contacte Gaël Giraud. David* cherche encore sa voie, et l’économie l’intéresse. Il commence par un stage, effectué à distance, puisque le religieux est à l’étranger pour son troisième an (l’ultime étape de la formation et du discernement des jésuites avant les vœux définitifs, accomplie après quelques années d’ordination sacerdotale).
À l’issue de ce stage qui se passe bien (David l’interprète a posteriori comme une phase où, comme il n’était pas encore dépendant de lui, Gaël Giraud ne lui montrait que sa « face charmeuse »), il se voit proposer de rejoindre un nouveau programme de recherche, l’Environmental Justice Program (EJP), dont Gaël Giraud doit prendre la direction à l’université jésuite de Georgetown, à Washington. « Je ne me suis pas rendu compte que j’acceptais une double dépendance, relit-il cinq ans plus tard. Gaël devenait à la fois mon directeur de thèse à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et le financeur de celle-ci via le programme qu’il allait diriger. »
À l’été 2020, le jeune homme commence son doctorat depuis Paris sans contrat de travail et sans être payé. Il n’est pas seul : plusieurs postdoctorants également recrutés pour le programme s’étonnent entre eux de ces conditions, mais restent enthousiasmés par la perspective de cette aventure interdisciplinaire à la croisée de l’écologie, de l’économie et de la politique. Dounia*, une postdoctorante, décrypte : « Tout le monde était fan de lui : nos amis, nos familles. Lui nous maintenait en permanence dans l’idée qu’on pouvait s’envoler pour Washington la semaine suivante. Donc, on acceptait. »
Le temps passe, l’équipe est toujours à Paris. « En février 2021, cela faisait six mois que je travaillais à ma thèse sans salaire, se souvient David. Pensant partir sous peu, j’avais résilié mon bail et j’enchaînais les logements précaires. Gaël attribuait le retard à l’université, convoquant des excuses variées comme le confinement, les émeutes après la mort de George Floyd… C’était le flou total. Nous avons compris après qu’il nous avait embauchés sans l’accord de Georgetown, et que le programme n’était même pas officiellement créé au début. » Dounia confirme : « Comme cela devenait intenable financièrement, il nous a fait signer des contrats pour de fausses missions, et nous a payés via un compte en Suisse. Je ne sais pas d’où venait cet argent. »
Sollicité par La Vie, Gaël Giraud nie toute responsabilité sur le plan administratif : « La gestion des contrats doctoraux et postdoctoraux dépend exclusivement de l’administration universitaire, pas des professeurs. » Gaël Giraud n'était pas que professeur, mais était également directeur de programme. Enfin, en juin 2021, David arrive à Washington. C’est la première fois qu’il va côtoyer Gaël Giraud au quotidien.
« Who is NOT going to join ? »
Sur le plan scientifique, après presque une année de thèse, David commence à déchanter. « Je n’arrivais pas à obtenir de retour sur mes travaux. Son seul apport était de poser des questions qui m’auraient totalement détourné de mon sujet si je les avais suivies. » Pour ceux qui tentent de suivre les consignes de Gaël Giraud, il est difficile de garder un cap. Bastien*, un postdoctorant, témoigne également que les axes de travail étaient « mal définis, on ne savait pas exactement sur quoi on était censés travailler, et ça changeait souvent. Lui était très occupé par la politique. Je crois que ne l’ai jamais vu plus heureux que le jour où il a reçu un SMS de Jean-Luc Mélenchon, alors en bonne voie pour la présidentielle de 2022, écrivant en substance : “Je pense à toi.” Il nous disait qu’il allait être ministre de l’Économie. »
L’équipe fait également face à des pressions qui dépassent largement le cadre du travail. Elles portent d’abord sur la maison obtenue par Gaël Giraud à Georgetown, où il leur propose de vivre à des tarifs avantageux, subventionnés par le programme. Lui-même ne loge pas dans la communauté jésuite locale, mais au presbytère d’une église voisine, distant de quelques dizaines de mètres. Ces deux lieux sont eux-mêmes situés à proximité du laboratoire de recherche. Pour David, « vivre et travailler aussi proches les uns des autres peut paraître pratique pour de jeunes chercheurs expatriés. Mais en fait, c’est un puissant moyen de contrôle. On n’est jamais séparés de ses collègues et, pire, jamais séparés de son boss. »
Gaël Giraud, tout en sachant que David ne souhaite pas y vivre, ne cesse pourtant d’insister : à l’automne 2021, il lui écrit par exemple : « Je ne souhaite pas non plus que tu habites à l’autre bout de la ville. » Au printemps 2022, « j’insiste : tu es sûr que tu ne veux pas venir habiter dans une townhouse de Georgetown l’an prochain ? ». Dounia, qui y vit, se retrouve à devoir accueillir les nouveaux arrivants et les invités de passage au labo, la maison devenant de facto une extension du lieu de travail. Le week-end, il lui arrivait de devoir acheter des draps, des serviettes, récupérer des meubles d’occasion, etc. Bastien, qui vit dans la maison partagée, témoigne que Gaël Giraud les incitait à s’espionner les uns les autres. « Il nous demandait : est-ce que telle personne est vraiment malade ? Est-ce qu’elle travaille le soir à sa thèse ? » Gaël Giraud nie la pression : « L’université a mis à leur disposition une maison dont elle a la propriété : ceux qui le souhaitaient ont pu y loger, d’autres ont habité dans des appartements hors du campus. »
Au-delà de la maison, David raconte : « Gaël nous inondait de demandes sociales. Par exemple, il nous demandait de venir dîner avec lui et ses invités jusqu’à deux fois par semaine et très souvent le week-end, parfois avec la négation en majuscule : “Who is NOT going to join ?” Dire non à son boss plusieurs fois par semaine, c’est très difficile. Notre présence lui servait de faire-valoir, si ce n’est de famille, avec ses invités de la Banque mondiale, ou des hommes politiques. On devait se présenter au début, puis se taire. Il nous demandait aussi de faire la cuisine, surtout aux femmes. »
Dans les messages que La Vie a pu consulter, postés dans la conversation WhatsApp de groupe du labo ou envoyés personnellement à l’un ou l’autre, les propositions de parties de badminton ou de pique-nique près du fleuve Potomac alternent avec les rendez-vous au restaurant ou les demandes de faire les courses pour lui, sur un ton enjoué. En parallèle, les membres du labo restent dépendants de lui pour des aspects importants de leur vie : sa signature est par exemple nécessaire pour les visas à chaque fois qu’ils veulent rentrer en France.
Le fait qu’il soit prêtre (il a été ordonné en 2013) ajoute à la confusion. Les témoins directs que La Vie a pu entendre sur cette période expliquent tous que, pour les membres du laboratoire qui étaient chrétiens, dont une femme convertie récemment au catholicisme, il était difficile de mettre en doute sa parole et de faire la part entre l’humain et le spirituel. Un jour, témoigne Bastien, il aurait forcé une doctorante évangélique à boire de l’alcool au restaurant, en lui disant que rien ne l’interdisait dans la religion. Un membre non catholique du laboratoire témoigne par ailleurs que Gaël Giraud aurait insisté pour lui donner la communion pendant une messe, alors qu’il savait qu’il n’était pas baptisé.
Selon David, Gaël Giraud ira même plus loin : « Étant l’un des rares à m’être suffisamment éloigné de ce fonctionnement sectaire pour arriver à travailler un peu, j’avais quelques résultats, qui plus est en théorie économique, ce que Gaël envie le plus. J’ai donc fait l’objet de prédation sur ma recherche. » D’abord, en avril 2022, Gaël Giraud met en ligne un article scientifique qu’il cosigne avec deux physiciens. Or, l’article contient des équations et des paragraphes issus de la recherche de David – ce que Gaël Giraud aurait reconnu par la suite. À force d’appels, de messages et de mails envoyés par le jeune homme en détresse, l’un des coauteurs finit par publier une deuxième version expurgée du plagiat, mais la première est toujours en ligne.
Dans ce que David analyse comme une réaction de représailles, Gaël Giraud aurait alors ignoré ses nombreuses relances pour signer le compte rendu de son comité de thèse, ce qui aurait pu lui porter préjudice pour sa réinscription en troisième année de thèse. Simultanément, il aurait également forcé David à accepter, en amont, que lui et un de ses amis apposent leurs signatures sur un article en cours de rédaction auquel ils n’auraient pas contribué. Enfin, en décembre 2022, David présente à Gaël des avancées sur sa thèse. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir, quelques semaines plus tard, l’annonce par Gaël Giraud d’un séminaire public diffusé en ligne… dont le titre et le résumé seraient, trait pour trait, ce que David lui avait présenté. Celui-ci remue alors ciel et terre, et le séminaire est annulé à la dernière minute, après que la mission intégrité scientifique de Georgetown aurait informé Gaël Giraud que David avait déposé un signalement contre lui.
Déception académique, naufrage humain
Mise sous pression tous azimuts par leur supérieur hiérarchique et mal encadrée, sommée d’écrire des articles scientifiques sur des sujets qui changent du jour au lendemain dans des délais irréalistes, l’équipe ne va pas bien. « Chaque lundi, raconte Elliot*, un autre membre de l’équipe, nous devions nous plier au “weather talk”. Il s’agissait de partager sa “météo personnelle”. Au bout de quelques mois, cet échange collectif était devenu un calvaire. »
Selon plusieurs témoignages, une autre doctorante aurait vécu un harcèlement particulièrement violent. Peu de temps après son arrivée, elle aurait fait l’objet de brimades régulières de la part de Gaël Giraud, aggravées avec le temps et, semble-t-il, ses velléités d’indépendance (vouloir quitter la maison, démarrer une relation amoureuse…). David montre des messages reçus d’elle, où elle indique « J’ai tellement peur d’aller au boulot », ou encore « J’ai failli vomir ce matin à l’idée de venir ». Elle aurait finalement été licenciée brutalement par Gaël Giraud. Les autres membres du labo racontent qu’ils l’ont interprété à l’époque comme un avertissement, à la fois de la précarité de leurs contrats et du fait qu’il ne fallait pas s’opposer à lui.
Les membres de l’EJP seraient également invités à ne pas interagir avec les autres équipes de recherche de l’université, dont Gaël Giraud se méfierait. La conviction qu’il existerait un complot contre lui est récurrente dans les témoignages de ceux qui l’ont connu. « Dès qu’une personne n’est plus d’accord avec lui ou semble s’émanciper de son carcan théorique ou de sa sphère de contrôle, qu’il s’agisse d’autres chercheurs, de ses subordonnés, ou de dirigeants politiques, c’est que cette personne a rejoint une cabale, représente une menace et Gaël tente alors de la décrédibiliser auprès des personnes restées proches de lui », témoigne Florence.
Bastien appuie : « S’il aime bien une personne, c’est la meilleure du monde, elle est fantastique, mais dès que la personne sort des gens “bien vus”, c’est un torrent d’insultes, de diagnostics psychiatriques. » Lorsqu’un papier qui lui est en partie défavorable sort dans Le Monde en 2023, il a pensé « que cet article avait été commandité par Emmanuel Macron ou François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France », témoigne Bastien.
Dans ces conditions, la productivité scientifique de l’Environmental Justice Program est faible. Les institutions qui avaient financé le laboratoire pour acquérir des modèles économiques et des rapports en sont pour leurs frais. Ainsi, selon plusieurs témoignages concordants, le Trésor sud-africain aurait signé un partenariat avec l’EJP fondé sur un modèle qui n’existait pas encore, mais qui aurait été vendu comme opérationnel par Gaël Giraud, et finalement jamais livré. Des membres du labo indiquent qu’il aurait plusieurs fois publiquement déformé la réalité concernant leurs travaux. « Il tente de faire passer des ânes pour des licornes », résume Bastien.
Gaël Giraud, contestant tout cela, a déroulé « la liste des travaux publiés avec [son] équipe durant cette période, dont l’excellence scientifique est reconnue internationalement » : soit six articles, en partie écrits avant ou après le programme par des personnes qui n’en ont pas toutes fait partie, l’un ne faisant qu’une page.
Une « pyramide de Ponzi réputationnelle »
Elliot pense avoir décrypté son fonctionnement : « Avec des non-économistes, il parle de manière très économique, avec plein de chiffres et d’équations qu’ils ne peuvent pas suivre. Avec des économistes, il parle d’environnement, il fait peur. » Un chercheur en sciences sociales qui devait écrire une recension de Composer un monde en commun à l’époque de sa sortie, va dans ce sens : « Dans ce texte, il passe d’une discipline à l’autre, ce qui rend très difficile l’évaluation scientifique. L’interdisciplinarité n’est pas un problème en soi, mais ici c’était tellement large que, pour le suivre dans sa démonstration, on devait lui faire confiance sur un certain nombre d’affirmations, qui créaient un effet d’autorité, et le suivre les yeux fermés. En réalité, il n’a pas de pairs : il se place dans un champ qu’il a construit tout seul, et donc il ne peut pas être évalué. »
Ce chercheur refusera finalement la recension de l’ouvrage. Pour Bastien, « il est indéniablement doué sur plusieurs choses, mais il y a une telle décorrélation entre ce qu’il peut réellement faire et ce qu’il veut faire qu’il est constamment en train de réécrire la réalité ».
Parfois, pourtant, Gaël Giraud est démasqué. Enseignante et chercheuse dans une célèbre université à l’étranger, et bien intégrée dans le milieu académique jésuite, Sylvie* raconte : « Pour solliciter des financements, il avait créé une fausse présentation intégrant le nom de notre institution, son logo, la photo d’un de nos membres, ainsi que ceux d’un autre programme, et l’a faite circuler. Il y annonçait que nous collaborions, ce qui n’était absolument pas le cas. Nous l’avons découvert par hasard, j’étais abasourdie. Contacté, il a nié l’évidence, accusant les autres. » Florence estime qu’« il vit sur une pyramide de Ponzi réputationnelle ».
L’année 2023 marque le début de la fin de l’EJP. Selon les informations que La Vie a pu recouper, au moins cinq plaintes ont été déposées à Georgetown contre Gaël Giraud, pour harcèlement (auprès de l’Institutional Diversity, Equity & Affirmative Action) ou plagiat (auprès de l’Office of Research Oversight), et un courrier collectif de membres du programme a été envoyé en mai au doyen.
Contactée, l’université n’a pas répondu. Certaines plaintes se seraient soldées par la signature d’accords de confidentialité, parfois assortis de compensations financières. L’une des plaintes pour harcèlement aurait été déposée par une jeune femme mandatée par Gaël Giraud pour identifier les plagiats subsistant éventuellement dans la troisième version de Composer un monde en commun. Elle n’avait pas été embauchée pour cela, mais plusieurs témoins décrivent une propension de Gaël Giraud à faire travailler les gens pour lui gratuitement. La jeune femme n’a pas souhaité s’exprimer, mais Elliot, qui était son voisin de bureau, raconte : « Elle a commencé par imprimer les premiers chapitres, et mettait des post-it quand le logiciel détectait un plagiat. Au bout de quelques jours, il y avait des Post-it partout. Ce n’étaient pas que des extraits d’articles scientifiques, mais aussi des pages Wikipédia, des fiches de lecture trouvées sur Google. À la fin, elle estimait que 10 à 15 % du livre étaient plagiés. »
À son tour, elle aurait commencé à être harcelée à cause de ces découvertes, ce qui se serait aggravé ensuite alors qu’elle contestait les postulats scientifiques de Gaël Giraud. « Elle essayait de faire son travail scientifique de modélisation correctement, ce qui forçait Gaël à reconnaître des choses qu’il n’avait pas envie de reconnaître sur les modèles et les données utilisées. »
Le professeur sud-africain Mark Swilling, qui devait prendre la codirection du programme mais n’a tenu que quelques mois, résume : « Je connais les organisations et ce type de programme de recherche. Dans celui-ci, le niveau de toxicité était inédit. » De son côté, Gaël Giraud objecte : « Vous suggérez que de jeunes chercheurs auraient mal vécu leur séjour dans le laboratoire que j’ai fondé à l’université de Georgetown ? Je dispose de témoignages de la totalité d’entre eux exprimant leur satisfaction, voire leur bonheur d’y avoir travaillé. »
À l’appui, il cite trois messages reçus entre août 2021 et septembre 2022 (la première année du programme sur le sol étatsunien, donc), ainsi que le témoignage d’un postdoctorant qui n’aurait passé que six mois sur place mais qui aurait gardé « un très bon souvenir de [son] séjour à l’Environmental Justice Program, tant sur le plan scientifique qu’humain ».
Gaël Giraud quitte l’université de Georgetown en juillet 2023, deux ans et demi après la création officielle de l’EJP, avec interdiction de contacter les anciens membres du labo. Sur les plaintes et la raison de son départ de Georgetown, il n’a pas souhaité répondre. Aujourd’hui, le programme a changé de nom, et presque rien ne subsiste en ligne. De retour en France, après une retraite de quelques mois dans le centre spirituel de Penboc’h, il a finalement été envoyé par son ordre à Bruxelles, où il vit depuis lors. La province jésuite d'Europe occidentale francophone (EOF), à laquelle il appartient, précise que la retraite était destinée à « discerner sur sa vocation ». Il a choisi de poursuivre son engagement de prêtre et de jésuite.
Deux femmes
Ce volet académique trouve un écho troublant dans les témoignages qui émanent également de deux femmes, Sandra* et Chloé*, réunies malgré elles par le jésuite. Si elles parlent aujourd’hui, c’est, expliquent-elles, « pour protéger les autres ». Au moment où Sandra rencontre Gaël Giraud, ils ont en commun leur engagement religieux. Puis leur lien évolue en amitié et complicité intellectuelle. « Je m’étais ouvert de cette relation, alors platonique, à un accompagnateur spirituel, qui m’avait présenté la possibilité d’une relation d’amitié exclusive entre homme et femme dans la vie consacrée. » Sur la base de ce conseil, Sandra continue à approfondir le lien. « Il était brillant, me poussant toujours à aller plus loin, m’ouvrant à de nouveaux domaines. » Mais très vite, la nature des demandes de Gaël Giraud aurait évolué, avec insistance. « Au début, il me couvrait de cadeaux, d’attentions, nous nous voyions beaucoup. Mais rapidement, il m’a embrassée. Cela, je ne le voulais pas. Nous étions en train de dépasser la limite que j’avais cru me fixer, soutenue par cet accompagnateur spirituel. Mais j’ai eu peur de le perdre si je refusais cet aspect de la relation, la sexualité ; il exerçait une forte pression psychologique. Alors je me suis persuadée que les besoins physiologiques masculins étaient tels qu’il fallait “en passer par là” pour conserver notre relation qui m’apportait tellement sur d’autres plans. »
Très amoureuse, Sandra se sent contrainte d’aller de plus en plus loin. « J’étais une oie blanche, je n’avais eu aucune expérience de cet ordre avant ma vie religieuse. Le seul point sur lequel je n’ai jamais cédé, c’est que je voulais rester vierge. Mais il m’a demandé des fellations, et si au départ je ne savais même pas ce que c’était, je l’ai fait. » Après ces rendez-vous, Sandra se sent mal. « J’étais dégoûtée physiquement, de moi-même et du hiatus avec ma vie consacrée. » Peu à peu, elle sent une distance qui se crée entre eux, qu’elle attribue aux multiples engagements de Gaël Giraud. Cette distance lui fait voir de plus en plus clairement les distorsions dans leurs relations.
Quand elle comprend que Gaël Giraud entretient une liaison avec une autre femme en même temps qu’elle depuis plusieurs années, Sandra « tombe dans un gouffre ». Aujourd’hui accompagnée psychologiquement, cela fait peu de temps qu’elle peut raconter cette histoire. À la douleur s’ajoute la culpabilité de ne pas avoir vécu la vie religieuse qu’elle désirait. « Je sais maintenant que j’ai été dans une relation d’emprise, permise par cette fascination qu’il exerçait sur moi. Selon mon avocate, les relations sexuelles qui me faisaient tant de mal pourraient s’apparenter à un viol. » Gaël Giraud évoque de son côté une « très belle relation d’amitié » et dément, pour toutes ses relations, tout « crime ».
Chloé, elle, a connu Gaël Giraud alors qu’elle réfléchissait à son projet de thèse : « À l’époque, il était déjà connu. Nous nous entendions bien, ayant plusieurs sujets d’intérêt en commun, notamment l’écologie. Le fait qu’il soit à la fois hyperengagé, brillant intellectuellement, énergique, me rendait vraiment admirative. » Un jour, Gaël Giraud l’invite à déjeuner dans un restaurant plutôt chic de l’ouest parisien. « À la fin du repas, il m’a fait des avances très claires. J’étais extrêmement surprise, mais une forme de curiosité l’a emporté. » Chloé garde une mémoire aiguë de ce jour : « Il m’a dit : “Ah, ça fait 15 ans que je n’ai pas tenu une femme dans mes bras…” »
Si au début Chloé n’est pas amoureuse, à force d’intimité et d’échanges, les sentiments se développent. « Il n’a pas du tout cherché à me couper de mes amis ou de ma famille, et il m’a poussé à réaliser plein de choses, mais avec le recul je vois que j’étais quand même extrêmement dépendante de lui. Il ne cessait d’interpréter mes émotions, mes idées, comme s’il détenait la clé de mon existence. » Elle s’étonne tout de même qu’en tant que prêtre il soit engagé dans une telle relation. « Il reconnaissait la dissonance, mais cela ne semblait pas le troubler. Et il me disait aussi “la chasteté n’est pas ce que tu crois”. »
Nous sommes alors en 2019, et Gaël Giraud part en Irlande et à Rome pour son troisième an. Chloé vit très mal ce départ. « La dissonance était à son comble. Je ne comprenais pas pourquoi il s’accrochait aux jésuites, alors qu’il disait qu’il voulait être avec moi, qu’il commençait à me parler famille, enfants. J’étais vraiment perdue. » Finalement, comme pour Sandra, c’est cette distance physique qui aide Chloé à y voir plus clair. « L’éloignement m’a permis de réaliser à quel point nos relations sexuelles n’allaient pas du tout. Il me faisait comprendre que si je n’en voulais pas, il ne voudrait plus de moi, donc je m’y astreignais. Mais j’appréhendais les nuits que je devais passer avec lui. » Cette appréhension aurait notamment reposé sur des relations sexuelles qu’elle considère, avec le recul, non consenties, ce que Gaël Giraud dément « formellement et catégoriquement », se disant même prêt à produire des documents écrits qui attesteraient du contraire. Le sentiment de malaise et de manipulation ressenti par la jeune femme est décuplé par la pression que Gaël Giraud aurait exercée sur elle au moment de leur rupture : « Il a insisté par personne interposée pour que je lui écrive expressément que nos relations sexuelles étaient consenties, poursuit Chloé. J’ai mis du temps à comprendre que notre relation n’était pas normale. C’est le propre de l’emprise. J’étais en fait installée dans une vision de la sexualité qui était celle de la contrainte. Il me faisait douter de moi sur ce plan, en me disant que j’avais un problème. »
Quelques mois plus tard, alors que Gaël Giraud part aux États-Unis pour rejoindre Georgetown, elle veut se séparer de lui, sur le plan sentimental, pour ne plus garder qu’un lien professionnel. Elle commence aussi à se rapprocher d’un jeune homme de son âge. Lorsqu’il l’apprend, Gaël Giraud l’aurait poussée à renoncer au programme de recherche dans lequel il lui avait promis de l’engager. Pendant quelques mois, raconte-t-elle, elle aurait encore reçu des messages d’une grande violence, tandis qu’il aurait appelé des membres de son entourage pour lui nuire. Gaël Giraud ne s’est pas exprimé sur ce sujet. C’est seulement à l’été 2025 que Chloé aura connaissance de la relation du jésuite avec Sandra. Pourtant, les deux femmes se sont déjà croisées, durant la liaison parallèle, en présence de Gaël Giraud, qui se comportait comme si de rien n’était. Plusieurs années après cette double relation, l’une comme l’autre des deux femmes, qui savent qu’il a réintégré un laboratoire du CNRS, témoignent que l’idée de le croiser par hasard dans Paris les « effraie ». À ce jour, aucune plainte n'a été déposée et aucune condamnation judiciaire n’a été prononcée à l’encontre de Gaël Giraud au sujet des faits évoqués.
« À moins qu’il ne se terre au Groenland… »
« On a l’impression qu’il y a des dégâts partout sur son passage, avec des degrés différents selon les personnes, résume Chloé. Moi, je considère que je m’en suis plutôt bien sortie, mais ce n’est pas le cas de tous les autres. » David, lui, commence à peine à relever la tête. S’il est en train de perdre les 20 kilos accumulés durant cette période, certaines choses ne se retrouveront pas : des années de recherche, une relation amoureuse qui n’a pas tenu le choc. Sans compter sa situation financière, toujours précaire. Il ne peut prétendre à un poste tant qu’il n’a pas soutenu sa thèse. « C’est l’un des plus brillants intellectuels que je connaisse, dit de lui le professeur sud-africain Mark Swilling. Avec son potentiel, il aurait dû être traité de manière spéciale. À l’inverse, Gaël a tenté de détruire son potentiel académique. »
David a fait des signalements internes au CNRS pour plagiat et autres manquements à l’intégrité scientifique. Ceux-ci aboutiront à la reconnaissance d’un préjudice (le prérapport d'instruction que La Vie a pu consulter indique : « Le préjudice subi par M. David X. est à double titre significatif avec d’une part “l’absence cinglante de reconnaissance pour un travail de qualité fourni” et d’autre part “la fragilisation de son programme de recherche en cours induite par la récupération sans reconnaissance de quelques-unes de ses idées originales en cours d’exploitation.” »), mais n’auront pas de conséquence pour Gaël Giraud (le verdict final n’aurait pas été communiqué à David). Le CNRS n’a pas souhaité communiquer sur les signalements à son sujet, indiquant simplement qu’il « a enchaîné diverses disponibilités entre avril 2022 et mai 2025. » Pour Gaël Giraud, l’histoire est tout autre : « Un signalement infondé a été déposé par M. David X. contre deux de mes collègues et moi-même, qui a conduit à une pré-enquête interne au CNRS, où nous avons tous été blanchis. »
Quelques mois plus tard, en mai 2025, le jésuite envoie un mail à plusieurs personnes, ce que La Vie a pu vérifier, pour parler de David. Il y déclare avoir porté plainte contre lui, au pénal, pour dénonciation calomnieuse (ce qu’il a aussi dit à La Vie), et le rechercher, puisque celui-ci tenterait selon lui « d’échapper à la justice ». Or, David déclare n’avoir jamais été contacté par la justice et interprète cet envoi comme une tentative d’intimidation. Gaël Giraud y annonce qu’un procès aura lieu sans lui, et qu’en conséquence David « risque jusqu’à cinq ans d’emprisonnement […] et 45 000 € d’amende ». Le message conclut : « À moins qu’il ne se terre au Groenland jusqu’à la fin de ses jours, David ne pourra guère y échapper. » L’un de ceux qui ont reçu ce mail est le nouveau directeur de thèse de David. Abasourdi, il l’assure de son soutien ; il témoigne aussi n’avoir jamais vu ce niveau de violence de la part d’un directeur de recherche contre un doctorant. Le même jour, l’un des coauteurs de l’article qui contiendrait du plagiat des travaux de David s’est présenté à son école doctorale pour tenter d’obtenir des informations sur lui et relayer la menace de plainte pénale. Le jeune homme a passé plusieurs mois en état de choc. L’idée du complot était à nouveau présente dans le mail : « Je suis convaincu qu’il a été manipulé par plus puissants que lui, qui tentent de m’éliminer depuis plusieurs années. […] David n’est peut-être qu’un pion dans la campagne lancée contre moi : ce serait vraiment idiot qu’il paie pour ceux qui l’ont intrumentalisé. »
Il n’est pas le seul à être durablement affecté. Contactée pour cette enquête, une autre doctorante de Georgetown aurait confié à la personne ayant servi d’intermédiaire que le simple fait de lire notre message aurait été « traumatisant » pour elle, au point de ne pas réussir à travailler les jours suivants. Elle n’a pas souhaité nous répondre, par crainte que revenir sur ce passé soit comme « le revivre ». Témoin de la relation avec Chloé, Sylvie, l’universitaire proche des jésuites, raconte à ce sujet que Gaël Giraud aurait justifié leur rupture en lui disant : « Elle a de lourds problèmes psychiatriques. » Sylvie n’a pas été dupe : « Je la connaissais. Pour moi comme pour beaucoup, le problème psychiatrique, c’est lui : il croit à ses propres mensonges. » Pour Sandra, « sa personnalité est scindée. Il est capable de prêcher l’écologie toute la journée, tout en prenant énormément l’avion. Il est prêtre, mais ne renonce pas à la séduction, jusqu’à se faire des implants capillaires. »
De la responsabilité
Comment expliquer alors qu’une telle trajectoire ait pu se déployer jusque-là ? Ce jésuite qui le connaît depuis des années ne décolère pas : « Dès son noviciat, en tant que membre de l’équipe des jésuites en charge de sa formation, j’avais été frappé par son absentéisme. Un novice ne dort pas hors de sa communauté, sauf s’il en a informé son supérieur, et rarement plus de deux nuits d’affilée. Mais lui avait une vie relationnelle extérieure très intense. J’étais allé voir son supérieur, qui m’avait répondu que ce n’était pas mes oignons. » Depuis cette époque, il n’aurait cessé d’alerter en interne, au sujet de ce compagnon qui veut tout : « Être à la fois religieux, brillant intellectuel, homme politique, amant… Il aime jouer des multiples facettes de son identité, comme lorsqu’il s’habille, une fois en sandales et vieux pull pour dénoter à la Banque de France, l’autre fois au contraire en costume. Pendant son troisième an, qui est censé être un temps de retraite, il a trouvé le moyen de retrouver sa maîtresse et de finir sa thèse. À un moment, il faut choisir. Lui n’a aucune limite. » Selon le même jésuite, une part de l’explication tiendrait dans la notoriété de Gaël Giraud : « On m’a déjà répondu : “Voyons, c’est le plus connu des jésuites !” Il y a un réflexe d’autoprotection. Et puis, il continue d’en fasciner beaucoup, qui n’ont pas accès à toutes les facettes de sa personnalité. Pour ceux qui le protègent en connaissance de cause, estimant que la fin qu’il défend justifie les moyens, c’est à mon avis coupable. » Sylvie décrypte : « S’il n’était pas jésuite mais un professeur laïc à Georgetown, il aurait été mis dehors beaucoup plus rapidement. »
Gaël Giraud est-il, à l’instar des banques qu’il conspue, too big to fail (trop important pour qu’on le laisse faire faillite) ? Chloé a témoigné auprès de la Compagnie de Jésus dès 2021. À part lui conseiller de voir un psychologue, rien ne se serait passé. La province EOF estime pourtant avoir fait son devoir, n’ayant entendu dans son récit que celui d’une « relation amoureuse », malgré leur évidente différence de statut : « La procédure interne à la Compagnie en pareil cas a été précisément suivie : écoute avec respect et empathie du témoignage de Chloé X., convocation de Gaël Giraud pour l’entendre sur les faits reprochés, à savoir manquement répété au vœu de chasteté et à la promesse de célibat, information du provincial dont dépendait Gaël Giraud à l’époque (USA East Province). »
Fin 2023, c’est au tour de Sandra de se manifester une première fois. Gaël Giraud a alors quitté les États-Unis et est de retour dans sa province d’origine. Il vit à Bruxelles, au centre Saint-Michel. En janvier 2024, il se voit imposer des mesures conservatoires, détaillées à La Vie par les jésuites : « obligation de n’intervenir que dans les institutions jésuites de Bruxelles, jeûne médiatique, interdiction de publier de nouveau livre durant 18 mois. Obligation de s’entretenir régulièrement avec son supérieur et d’avoir un suivi psychologique ». Elles ne restreignent en aucune manière ses relations avec les personnes, notamment dans son ministère religieux : il peut toujours célébrer, prêcher et accompagner spirituellement des fidèles. Selon un Bruxellois fin connaisseur des milieux catholiques, il y aurait d’ailleurs « rapidement gagné une certaine aura, grâce à ses homélies à l’église Saint-Jean-Berchmans ».
Un retour aux affaires
Sylvie, l'universitaire, a également alerté les jésuites. Elle ne comprend pas l’absence de sanctions liées au milieu académique de la part de son ordre. La province botte en touche : « Du point de vue de la Compagnie de Jésus, Gaël n’est pas directeur au CNRS ; il est important qu’il n’exerce pas de responsabilité de management. » La compagnie n’entend donc visiblement pas intervenir sur ce qui se passe dans le cadre du CNRS : ayant rejoint un nouveau laboratoire en juin 2025, Gaël Giraud peut encadrer des doctorants. Et la province poursuit : « L’université de Georgetown a suivi ses propres procédures internes et ne nous a pas saisi directement à cette époque. »
Aujourd’hui, Gaël Giraud a également repris une mission officielle dans la compagnie. Dans une vidéo publiée par le média Blast le 30 novembre 2025, il déclare faire du « lobbying chrétien » auprès des institutions européennes. Sa province précise qu’il travaille au Jesuit European Social Center, dont l’objet est de « réfléchir à la vie, aux politiques et aux pratiques de l’Europe en général et de l’UE en particulier, et d’y contribuer ». Il a ainsi fait partie de la délégation jésuite à la Cop30 au Brésil. Présent à Bruxelles, il l’est également à Rome.
En novembre 2025, il a accompli une petite tournée italienne pour son livre Post-Carbone avec Carlo Petrini, sorti en français aux éditions de l’Atelier en octobre. La préface signée du pape François, et la rumeur selon laquelle Gaël Giraud aurait contribué aux travaux de l’encyclique Laudato si’ (a priori, il aurait envoyé une contribution écrite, comme de nombreuses personnes), appuient sans nul doute sa réputation outre-Alpes, lancée dans les années 2010 avec la traduction de son ouvrage l’Illusion financière.
Lancement de procédures
Un vrai retour aux affaires et médiatique, donc, après quelques années de relative discrétion. Ce qui est confirmé par sa province : « La première période de limitation des activités et de probation de près de deux ans (quatre mois de retrait, puis 18 mois à Bruxelles), édictée en 2023, est arrivée à échéance il y a quelques mois. » Pour autant, Gaël Giraud n’a toujours pas prononcé ses vœux définitifs chez les jésuites, 21 ans après être entré au noviciat.
Selon sa province, le 27 mai 2025, « le provincial [Thierry Dobbelstein] a adressé un courrier à Gaël Giraud dans lequel il l’a invité à poursuivre son travail psychologique, confirmé qu’il ne pouvait pas être admis aux derniers vœux, et l’enjoignant à se soumettre à une nouvelle évaluation d’ici à trois ans. Dans l’intervalle, il l’a invité à entrer dans une reconnaissance honnête de ses faiblesses et comportements inappropriés ».
En novembre 2025, des précisions fournies par des victimes ont conduit la province à aller plus loin et à lancer des procédures, conseillée par le Tribunal pénal canonique national (TPCN) : « L’assistant du provincial effectue [alors] un signalement auprès du procureur de la République, et le provincial diligente une enquête canonique préliminaire, confiée à un canoniste extérieur à la Compagnie de Jésus. Le supérieur général de la Compagnie à Rome est également prévenu. » Selon les conclusions de cette enquête, un procès canonique pourra ou non être demandé par l’ordre, mais cette fois la décision sera prise à Rome : « Ce sera à la Curie généralice de déterminer les suites. » Interrogé, Gaël Giraud a déclaré à La Vie avoir « déposé un signalement canonique contre le père Thierry Dobbelstein [le provincial de la province EOF] pour harcèlement moral et abus d’autorité ». La province n’était pas au courant. Le 17 décembre 2025, la province a publié un communiqué pour « témoigner tout son soutien à l’égard des personnes qui ont été blessées dans leur intégrité morale et physique », et rappeler l'existence d'une cellule d'écoute.
L’ensemble des témoignages rassemblés ici constituent selon Gaël Giraud des « allégations et des insinuations », qu’il dément « formellement et en bloc ». Et conclut sa réponse écrite par une mise en cause du groupe de presse auquel appartient notre magazine : « En mars 2023, La Vie avait déjà publié un article à charge contre moi de façon quasi simultanée avec Le Monde, alors qu’aucun événement récent ne justifiait un tel engouement pour me diffamer. Cela signalait déjà une coordination au sein de votre groupe de presse. D’aucuns ne manqueront pas de s’interroger : le fait que la date du délibéré du litige qui m’oppose au Monde se rapproche serait-il lié à votre “enquête” ? » Un complot, donc. Encore.
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