La mère et le livre ancien : fable liturgique par Réginald 2025-09-01 23:51:35 |
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Dans la maison familiale, dont les boiseries sombres semblaient garder, comme une résonance persistante, le murmure des repas anciens, et où les portraits décolorés des aïeux, suspendus aux murs, pesaient d’une autorité muette sur la moindre assiette posée sur la table, on se préparait ce dimanche-là à dîner ; mais ce repas, dont l’apparente simplicité aurait pu rassurer ceux qui n’y voyaient que le retour paisible d’une habitude, cachait en réalité, pour quiconque avait mémoire des fastes d’autrefois, une sorte de lutte sourde entre la fidélité à la coutume et le désir, parfois naïf mais sincère, de se conformer aux modes nouvelles.
La maîtresse de maison, oscillant depuis toujours entre l’attachement aux traditions qu’elle avait reçues de sa mère et la tentation d’un « bon goût » moderne qu’elle croyait devoir à ses enfants, avait, non sans une fierté inquiète, disposé sur la table une nappe d’une blancheur sans ornements, et choisi une vaisselle d’une ligne épurée, qu’elle admirait autant qu’elle redoutait les critiques qu’elle allait susciter. Mais pour ceux qui se souvenaient de l’argenterie étincelante, des lourdes nappes brodées, des chandeliers au métal poli qui donnaient aux repas la solennité d’une liturgie domestique, cette simplicité paraissait une nudité, comme si la maison avait troqué le faste hospitalier des anciens festins contre la froideur calculée d’un salon de démonstration.
Les cadets, insouciants, s’assirent sans percevoir cette dissonance, avides seulement de voir arriver les plats. Mais l’aîné, que sa raideur, ses lèvres minces et ce regard assombri par la gravité qu’il accordait à son rôle de gardien de la tradition rendaient déjà presque caricatural, demeura debout, appuyé au dossier de sa chaise comme un juge au banc de son tribunal. Et, dans le silence que son attitude imposa, il laissa tomber ces mots, lents, lourds de rancune et de gravité :
« Jadis, mère suivait le grand Escoffier. Les sauces longues, les volailles entières, les mets nappés d’ornements donnaient à nos repas la majesté d’une cérémonie. Aujourd’hui, voyez : le pot-au-feu en verrine, la volaille désossée, les sauces réduites au strict minimum ! Et cette table dénuée de ses atours : c’est un reniement. Je ne puis m’asseoir. »
Un silence pesant accueillit ce verdict. La maîtresse de maison détourna les yeux, piquée au vif. Les cadets échangèrent des regards où se lisait l’ironie de la jeunesse qui, sans mesurer peut-être toute la portée de ce qui se jouait, flairait dans cette rigidité l’odeur un peu rance de l’orgueil blessé. L’un d’eux, plus hardi, répondit avec une franchise presque naïve : « Tu exagères. Ce n’est plus Escoffier, c’est vrai, mais ce n’est pas du poison non plus. Le repas reste nourrissant, il vient de la même maison, et surtout, il garde son but : rassembler la famille. »
Un autre ajouta, avec cette malice joyeuse qu’autorisent les cadets : « Si tu veux qu’un jour le livre d’Escoffier ressorte du buffet, il faut être assis à table pour le demander. Ce n’est pas en boudant dans le couloir qu’on infléchit les usages de la maison. »
Mais l’aîné, se raidissant davantage, ne se contenta pas de rester figé : il tourna les talons avec une brusquerie qui contrastait avec sa lenteur précédente et, traversant le couloir d’un pas théâtral, gagna la cuisine. Là, dans ce sanctuaire des parfums anciens où persistaient, comme une mémoire olfactive, les relents des sauces d’autrefois, il se mit à ouvrir les placards, à sortir marmites et casseroles, comme s’il reprenait possession de son royaume perdu. Et l’on entendit bientôt, derrière la porte, le fracas véhément des ustensiles, chaque bruit de casserole résonnant comme une protestation, chaque effluve montant comme un reproche, et dans chacun de ses gestes, il semblait vouloir prouver que le génie d’Escoffier survivait encore dans ses mains.
Pendant ce temps, à la salle à manger, les autres mangeaient, imparfaitement sans doute, mais avec cet appétit joyeux qui donne au repas sa vraie signification. Et si l’on souriait parfois en entendant, derrière la cloison, le tumulte solitaire du cuisinier retranché, on n’en continua pas moins à lever les verres et à goûter la douceur de ce moment partagé.
La maîtresse de maison, qui, sous son apparente indifférence, avait entendu les mots du cadet, sentit peu à peu se former en elle une résolution muette : oui, il faudrait peut-être, un jour prochain, ressortir le livre d’Escoffier du buffet où il dormait, et le rouvrir, non pour revenir à une imitation servile du passé, mais pour que la table familiale, sans cesser de s’accorder aux usages nouveaux, retrouve aussi quelque chose de cette saveur ancienne qui, loin d’opposer les convives, pouvait encore les rassembler.
Et dans ce geste qu’elle méditait en silence, on devinait, pour qui savait voir, non une concession aux caprices d’un camp ni aux impatiences d’un autre, mais l’attitude même d’une mère attentive, qui ne se laisse pas détourner par les colères bruyantes ni les bouderies orgueilleuses, et qui, au moment qu’elle juge opportun, sait rouvrir le livre ancien pour l’intégrer à la table commune, et redonner à ses enfants, dans l’unité d’un repas unique, l’héritage d’hier transfiguré par sa jeunesse éternelle.
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