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Conclusion du livre Jules l'imposteur de François Brigneau
par jl dAndré 2025-07-12 16:23:04
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La famille prise au piège
UNE VIEILLE COUTUME cornouaillaise veut que les aînés portent les prénoms des parents. La sœur aînée de mon père se prénomme donc Francine. Elle a décroché le brevet élémentaire. A l’époque ce n’est pas rien. C’est un diplôme qui ouvre quelques portes. Il permet de postuler au titre « d’institutrice stagiaire » et de remplacer, ici et là, les maîtresses en congé de maladie ou de grossesse. Naturellement les remplaçantes dépendent du choix de l’inspecteur primaire. Lequel depuis Ferry est franc-maçon, à tout le moins contrôlé par la maçonnerie. Si la candidate remplaçante plaît, si sa famille est républicaine, elle ne manquera pas de travail. Dans le cas contraire, elle attendra. En 1902, dans une famille comme la nôtre le salaire de ma tante Francine constituait un atout essentiel. Il permettait à onze personnes (les enfants, une aïeule, les parents) de survivre quand la pêche manquait. La lutte n’était pas possible.
Un jour de l’automne la directrice de l’école des filles arrive au 7 rue Vauban. Portant chapeau et cravate, un monsieur de la ville l’accompagne. Il demande à voir ma grand-mère. Grand émoi dans la smala. Au rez-de-chaussée on vit sur de la terre battue. Pour ne pas faire trop misérable, l’entrevue aura donc lieu au premier, au sommet d’un escalier noir comme les soutes et raide comme celui d’un phare.
Toute la maison sent les filets, les cordages de chanvre, le goudron dont on enduit la coque des bateaux, la rogue, cette farine d’œufs de morues et d’harengs qu’on utilise, l’été, pour pêcher la sardine, le pétrole des lampes. En guise de tapis on a jeté le plus beau châle de la maison sur la table de chêne ciré.
L’inspecteur s’assoit. Il est plein d’embarras. Il fait des phrases en cherchant ses mots. Le cléricalisme contre-attaque partout. Surtout en Bretagne. Les laïques doivent faire front. Ils doivent aider leur gouvernement, le gouvernement de M. Combes. Et pour cela commencer à ne plus apporter d’eau au moulin de l’ennemi. C’est-à-dire à l’école de ces messieurs prêtres.
Ma grand-mère Francine a compris. C’est une femme de mérite. Avant que les derniers ne s’en aillent on en parlait avec émotion. Ceux qui la connurent s’accordaient à dire son intelligence, qui en imposait à tous, parfois même à son mari. On aimait rappeler sa sagesse, « une personne de bon conseil… On venait de loin pour lui demander avis… », sa réserve et, plus que tout, sa force d’âme. Elle allait mourir quelques années plus tard de privations, d’épuisement, peut-être aussi de désespoir.
– Vous avez un de vos garçons à Saint-Joseph, dit l’inspecteur.
– Oui, Monsieur.
– Un brillant sujet, à ce qu’on rapporte ?
– Oui, Monsieur.
– Et l’une de vos filles est institutrice stagiaire, n’est-ce pas ?
– Oui, Monsieur.
– Institutrice laïque…
Il y eut un silence. L’inspecteur insista.
– Laïque…
– Oui, bien sûr.
– Fréquente-t-elle l’église ?
– Le dimanche, avec ses sœurs.
– Ah, ah. Comme c’est ennuyeux.
– Ennuyeux ?…
– Je n’irai pas par quatre chemins, chère Madame. L’Église nous fait la guerre. Il faut se serrer autour de l’école laïque. Entre une jeune enseignante qui va à la messe et dont le frère est à l’école du parti prêtre et une autre qui préfère la Raison et la Science aux offices et dont le frère est à l’école laïque, nous serons contraints de préférer la seconde. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement. Vous comprenez ?
– Oui, monsieur l’Inspecteur.
– Votre mari est un bon républicain, à ce qu’il paraît.
– A ce qu’il paraît.
– Alors, il ne devrait y avoir aucune difficulté. Et pour votre fils, quels avantages ! Les bourses d’études sont faites pour des garçons comme lui. Un élève doué, comme il l’est, travaillant régulièrement, toute l’année, entre sans coup férir à l’École Nor¬male. Vous rendez-vous compte. L’École Normale. Le séminaire de la République.
Dans le courant de l’année mon père changea d’école et ne fut plus enfant de chœur. Ma tante Francine ne manqua plus de remplacements. On la titularisa. Mieux encore : elle fit un beau mariage, inespéré pour une fille de marin-pêcheur, l’aînée de huit enfants. Elle entra dans une grande famille républicaine, en Charente, la famille Chateau dont l’élément le plus en vue fut René Chateau.



Dans les décombres de ce qui fut une école, serrés entre les Fédérations de parents politisés, le Syndicat socialo-communiste, et des meutes d’enfants de plus en plus sauvages où l’immigration assombrit le teint des petits gaulois, les derniers instituteurs et institutrices classiques, le cœur chaviré de chagrin, plient sous les coups conjugués du ministre, des bureaux, des inspecteurs d’Académie, des directeurs et directrices soucieux d’avancement, des jeunes collègues dont les idées sont au pouvoir, tous francs-maçons ou marionnettes maçonniques quand ils n’ont pas été initiés. Les vieux maîtres, abasourdis, ne reconnaissent plus leur école, l’école laïque dont ils étaient si fiers. C’est aujourd’hui pourtant qu’elle ressemble à sa pensée et au monde qu’elle prétend bâtir, le monde de la tyrannie libertaire.
Au chevet de mon père je m’étais promis d’écrire ces pages. J’ai essayé de le faire le plus simplement possible. J’ai essayé aussi de ne jamais oublier la tendresse, l’affection, le respect que j’eus pour mes parents et tout ce que je leur dois. Maintenant que ma mère s’en est allée, elle aussi sans prêtre dans une tombe sans croix, je voudrais ajouter que ce qui m’obsède, c’est moins l’échec de l’école que la cassure provoquée par le laïcisme dans une famille française. Je n’ai pas été baptisé et ne le suis pas. Je me suis marié civilement. Deux de mes enfants sur quatre ne sont pas baptisés. Même si, un jour, conduit par la réflexion de Charles Maurras et la foi de mes amis je retrouve l’Église traditionnelle de ma patrie et de mes ancêtres, jamais je ne ressentirai cette émotion, cette ferveur que donne seule l’enfance catholique. Jamais je ne serai le catholique que j’aurais aimé être, de nature et de sentiment, sans grands tourments d’esprit, dans la banalité des certitudes. C’est la grande victoire de Jules Ferry, l’imposteur.
François Brigneau.

     

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