les héritiers des monstres de l'hitlérisme par Cristo 2025-05-29 23:21:02 |
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très bonne mise en perspective ici :
Euthanasie : quand l’Allemagne nazie pratiquait la « mort miséricordieuse »
Il y a 80 ans, la victoire alliée contre les nazis mettait fin aux différents programmes d’euthanasie mis en place par le IIIe Reich, au nom d’une vision eugéniste de l’homme qui continue de nous interpeller.
Pierre Jova
Publié le 23/05/2025
Le 8 mai 1945, une bataille souterraine s’est achevée. Elle opposait des médecins nazis à une foule d’innocents jugés « indignes de vivre » et promis à l’euthanasie, faisant 200 000 victimes depuis le début de la Seconde Guerre mondiale. Une élimination dont les racines idéologiques précèdent l’avènement d’Adolf Hitler en 1933.
« La fin du XIXe siècle en Occident se caractérise par la diffusion du darwinisme social et de l’eugénisme, en union très harmonique avec le racisme », explique l’historien Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme et auteur du récent les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard). « Le darwinisme social transpose à la culture les catégories naturelles de la survie des espèces, permettant de justifier la domination des possédants. L’eugénisme fournit quant à lui les pratiques médicales pour “améliorer la race” – blanche – par la croissance des ”meilleurs” et l’entrave des “faibles”. »
Portées notamment par l’anthropologue français Georges Vacher de Lapouge, auteur de l’Aryen, son rôle social (1899), ces idées sortent renforcées de la Première Guerre mondiale. « Les tenants de l’eugénisme s’alarment de cette hécatombe des “meilleurs”, de la prolifération des “ratés” et de la submersion migratoire des populations “inférieures”. Selon eux, les “meilleurs” doivent réagir par des politiques contraignantes envers les “faibles”. »
Une revendication ancienne
En Allemagne, l’eugénisme rencontre la revendication déjà ancienne du « droit à la mort », réclamé en 1895 par le psychologue Adolf Jost pour les malades incurables. Elle fait l’objet d’une proposition de loi soumise au Parlement de Saxe par le darwiniste social Roland Gerkan, qui souhaite inclure les personnes âgées. Le débat devient public avec la Libéralisation de la destruction de vies qui ne valent pas d’être vécues (1920), publié par le professeur de droit Karl Binding et le psychiatre Alfred Hoche. « Il ne faut pas comprendre par là un véritable droit à la mort ; il s’agit de la revendication à être délivré d’une vie insupportable », précise Binding, assurant qu’il « existe des êtres humains vivants pour qui la mort est une délivrance, comme elle l’est d’ailleurs pour la société et l’État, ainsi libérés d’une charge inutile ».
Le juriste dresse deux catégories de candidats : les malades héréditaires ou blessés graves demandant à mourir, et les malades psychiques incapables de donner leur consentement, que Hoche qualifie de « morts mentaux », coûtant cher à la société : « Il est facile d’estimer le capital énorme qui est soustrait à la richesse nationale sous forme de vivres, vêtements et chauffage, à cette fin improductive. »
Le fascicule de Binding et Hoche, réédité en 1922, est un succès populaire. Hitler le dévore dans la prison où il croupit après son putsch raté de Munich. « Nimbés de leur crédibilité scientifique, ces grands mandarins viennent légitimer la formulation d’impératifs politiques, souligne Johann Chapoutot. Les nazis ne feront que reprendre des arguments qui leur préexistent. » Ceux-ci sont assez répandus en Allemagne pour qu’un prêtre catholique, Joseph Mayer, consacre une thèse à la stérilisation des malades mentaux, en 1927… « La spécificité nazie, c’est la radicalisation de ces idées : vous devez être leistungsfähig (“performant, productif”) pour rendre à l’État ce que vous avez reçu. Si vous ne l’êtes pas, vous perdez le droit de vivre, même si vous êtes de “bonne race”. Le droit à la vie n’est pas absolu, mais relatif à la capacité productive. »
Trois ans après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, un curieux problème de mathématiques apparaît dans les manuels scolaires : « La construction d’un asile d’aliénés a coûté 6 millions de Reichsmarks. Combien de pavillons à 15 000 Reichsmarks chacun aurait-on pu construire pour cette somme ? » En 1938, le mensuel nazi Neues Volk (« peuple nouveau ») publie une affiche montrant un homme difforme, avec ce slogan explicite : « 60 000 Reichsmarks, c’est ce que coûte ce malade héréditaire à la communauté nationale pour le restant de ces jours. Compatriote, c’est aussi ton argent. » L’année suivante, un couple de paysans de la région de Leipzig supplient Hitler de faire mourir leur fils Gerhard, né aveugle et handicapé. Le Führer dépêche un de ses médecins personnels, Karl Brandt, faisant du bébé la première victime de l’euthanasie de masse.
L’Aktion T4
En août 1939, Hitler forme un comité de médecins pour secrètement recenser les enfants allemands de zéro à 3 ans malformés ou handicapés, et interrompre leur vie. Un autre programme clandestin est imaginé pour les adultes placés en hospice pour cause de schizophrénie, épilepsie, démence sénile… C’est l’Aktion T4 : ainsi nommée car sa direction s’installe au n° 4 de la Tiergartenstrasse, à Berlin. Le responsable de sa mise en œuvre est le médecin SS Werner Heyde, ex-élève d’Alfred Hoche. Les victimes seront tuées par injection, puis, pour plus d’efficacité, par gazage au monoxyde de carbone.
Le déclencheur de cette décision, c’est la guerre, et donc la nécessité de libérer des lits pour les soldats blessés. Dans un ordre écrit et antidaté le 1er septembre 1939, jour de l’invasion de la Pologne, Hitler autorise les médecins choisis pour l’Aktion T4 à « accorder une mort miséricordieuse (Gnadentod) aux malades (…) jugés incurables, selon une appréciation aussi rigoureuse que possible ». Un terme choisi avec soin, démontre Johann Chapoutot : « Il révèle la volonté de détourner les idées morales, chrétiennes et kantiennes, d’amour et de compassion, au profit de l’eugénisme. Pour désarmer les opposants à cette politique d’assassinat, on retourne leurs arguments contre eux. On leur assure que, précisément, tuer le malade est un acte d’amour envers lui, délivré de sa souffrance, et envers ses proches et la communauté, délivrés d’un fardeau. C’est une prise de judo sémantique : le vrai compassionnel, c’est celui qui tue. »
Une perversion mise en scène dans le film Ich klage an (« j’accuse »), projeté au cinéma en août 1941, qui dépeint le procès d’un mari ayant héroïquement « délivré » son épouse souffrant d’une sclérose en plaques. Ce bijou de propagande enregistre plus de 18 millions d’entrées. « Ce film est une de mes expériences d’archives les plus singulières, confie Johann Chapoutot. J’ai un souvenir très net du malaise qui m’habitait après l’avoir visionné : il se révèle redoutablement efficace et convaincant. »
Malgré ce matraquage, les « instituts » où sont assassinés les malades soulèvent la suspicion, puis l’effroi des populations avoisinantes. Plusieurs pasteurs luthériens et évêques catholiques protestent, comme Clemens August von Galen, évêque de Münster, qui dénonce l’Aktion T4 dans un célèbre sermon, le 3 août 1941 : « Si l’on établit et applique le principe qu’il est permis de tuer les “improductifs” parmi nos semblables, alors malheur à nous tous lorsque nous vieillirons et que nos facultés diminueront ! » Cette fronde chrétienne contraint Hitler à stopper l’Aktion T4, après 70 000 morts. L’euthanasie se poursuit cependant sur les enfants, les prisonniers de camps de concentration (l’Aktion 14f13), des patients psychiatriques et des soldats revenus hystériques du front. Plus de 130 000 personnes supplémentaires sont tuées jusqu’en 1945.
Des échos troublants
Quatre-vingts ans plus tard, ce souvenir empêche l’Allemagne de dépénaliser l’euthanasie. Le suicide assisté a bien été autorisé par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe en 2020, mais il ne fait pas encore l’objet d’une loi. Le Danemark et la Suède, qui ont procédé à des stérilisations de handicapés et de marginaux jusque dans les années 1970, s’y refusent également. Au contraire, ce passé est absent du débat français sur l’euthanasie, au point de justifier, pour ses partisans, l’effacement du terme. « C’est un mot souillé par l’histoire », répète le député Olivier Falorni, instigateur de la loi actuellement discutée à l’Assemblée nationale, qui lui substitue le vocable « aide active à mourir ».
Le texte qu’il propose diffère évidemment des intentions du IIIe Reich, mais la controverse présente des échos troublants : le changement des mots pour adoucir la réalité de l’acte, la compassion instrumentalisée, la dignité humaine devenant subjective, l’angoisse budgétaire… En avril 2025, le député écologiste Sébastien Peytavie, seul membre de l’Assemblée en fauteuil roulant, a été menacé de « la prochaine Aktion T4 » sur un forum néonazi : comme si l’impensé historique remontait malgré tout à la surface.
« Si on veut essayer de penser les liens entre le nazisme et la modernité contemporaine, il faut bien voir que les raisonnements des nazis ne sont pas exotiques, estime Johann Chapoutot. Ils obéissaient à des logiques qui leur préexistaient et qui leur ont survécu : ce sont celles de l’Occident capitaliste qui considère froidement les êtres et les espaces comme des sources d’énergie à capter. Nous sommes toujours plongés dans les “eaux glacées du calcul égoïste” que dénonçait Marx. Nous assistons même au retour en force d’un social-darwinisme archétypal, promu par les maîtres du monde : Elon Musk qui veut repeupler la Terre, Donald Trump qui vante ses “bons gènes”, Peter Thiel qui se rêve en homme immortel… » Avec l’euthanasie, nos parlementaires ne légifèrent pas pour la prochaine élection, mais pour la prochaine génération.
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