"les identitaires catholiques sont désormais la minorité active" (père Delorme) par Cristo 2023-10-16 13:21:22 |
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on le sent en bout de course et un brun désabusé : cela ne doit pas être facile à la fin de sa vie de voir qu'on a couru si longtemps après une utopie.
Et on a envie de dire à ce bon père : "et Dieu dans tout ça ?"
40 ans de la « Marche des Beurs » : « Depuis 1983, rien ne s’est apaisé entre la police et les jeunes »
Trois mois après les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, l’écrivain et islamologue Rachid Benzine et le « curé des Minguettes » Christian Delorme se penchent sur le malaise de la jeunesse française issue de l’immigration.
Interview Olivia Elkaim
Publié le 18/09/2023
Christian Delorme et Rachid Benzine. Le premier, prêtre dans le diocèse de Lyon, et le second, islamologue et écrivain, étaient invités à dialoguer dans les locaux de La Vie, le 7 septembre.
Rachid Benzine, islamologue, politologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, publie son cinquième roman, les Silences des pères (Seuil). L’écrivain, né au Maroc en 1971, a grandi à Trappes, ville de la banlieue parisienne, après son arrivée en France à la fin des années 1970. Il y vit toujours.
Christian Delorme, également surnommé « le curé des Minguettes », est prêtre dans le diocèse de Lyon. Il fut l’un des initiateurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, il y a 40 ans, qui faisait suite aux émeutes dans le quartier des Minguettes, dans la banlieue lyonnaise. Il a publié de nombreux ouvrages, dont trois cosignés avec Rachid Benzine. Ils cultivent une amitié de longue date. La Vie les a réunis le temps d’un échange.
Rachid Benzine, vous aviez 12 ans lors de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Quel souvenir en gardez-vous ?
R.B. Je me souviens, à la télévision, de ces milliers de gens, dont beaucoup de Maghrébins, qui arrivent à la Bastille, puis sont reçus à l’Élysée, par François Mitterrand. Mais je ne comprenais pas encore la portée symbolique et politique de ce mouvement.
Pourrait-on aujourd’hui rééditer un tel événement ?
C.D. La marche a été possible en raison de facteurs qui l’ont favorisée. Deux ans après l’arrivée de la gauche au pouvoir, on croyait encore qu’il était possible de « changer la vie ». Vingt ans auparavant avait eu lieu la marche sur Washington de Luther King. Cela habitait les esprits des chrétiens dans une France encore très marquée par le christianisme et par le souvenir de la guerre d’Algérie. On n’est plus dans le même contexte. À l’époque, les jeunes des quartiers populaires croyaient dans les valeurs républicaines. Dans ces cités, il y avait encore de la mixité, ce qui n’est plus vrai aujourd’hui. Enfin, le maillage associatif citoyen est plus faible de nos jours.
S’inspirer des moyens d’action pacifiques de Gandhi et Martin Luther King, est-ce encore un levier d’action possible ?
C.D. La violence appelle la répression, ajoute de l’incompréhension entre les acteurs de notre société, fait monter les extrêmes et ne permet pas de trouver de solutions.
R.B. La Marche pour l’égalité a été possible au moment où de grands récits fondateurs structuraient encore la société française. Aujourd’hui, on est dans une guerre des récits dont les plus audibles sont ceux du ressentiment et de l’insécurité. Et, en effet, les intermédiaires politiques et associatifs ont quasiment disparu et ne peuvent donc plus accueillir cette colère des quartiers populaires pour la traduire d’un point de vue politique.
Les réseaux sociaux ont aussi changé la donne.
R.B. Si, après la mort d’un jeune, vous lancez une initiative sur les réseaux, une horde de « trolls » va vous disqualifier, voire organiser votre mort sociale. Par ailleurs, les enjeux mémoriels sont plus importants que dans les années 1980. Nous sommes à la troisième, quatrième, voire cinquième génération, et il y a désormais une demande de reconnaissance identitaire. Le récit décolonial demande réparation et émancipation. Aujourd’hui, c’est très difficile de se mobiliser collectivement, car les individus sont pris dans une guerre de récits contradictoires qui ne leur permet pas de faire front commun. Comment se mobiliser dans des sociétés atomisées ?
La « marche des Beurs » faisant suite à des émeutes dans la banlieue lyonnaise, est partie le 15 octobre 1983 de Marseille pour arriver à Paris le 3 décembre.• PIERRE CIOT/DIVERGENCE
En 1983, parmi les revendications, vous demandiez une carte de séjour de dix ans. Quelles seraient-elles aujourd’hui ?
C.D. Pour obtenir le soutien des associations, on a pris en charge la revendication de la carte unique de séjour de dix ans pour tous les étrangers. Mais il y a avant tout eu un cri : Arrêtez de nous tirer dessus ! À cette période, on déplore des crimes racistes, des morts violentes à la suite d’incidents avec la police. Nous voulions une égalité de traitement par la police et devant la justice. Nous appelions à vivre en fraternité, nous tendions la main à toute la société. Malheureusement, pour ce qui est de l’arrêt des violences, on l’a vu avec la mort de Nahel, les choses se sont aggravées quand bien même les raisons ne sont pas les mêmes. En 1983, on était encore sous le coup de la guerre d’Algérie. Dans la police, on trouvait alors beaucoup de fonctionnaires qui l’avaient été là -bas. Cela faussait la relation.
R.B. Dans la police, il y a une mémoire institutionnelle de toute cette période dont vient de parler Christian et qui façonne encore les représentations. Nous avons tous intérêt à travailler cette question de manière paisible.
Le port de l’abaya à l’école est la polémique de la rentrée. Que traduit-elle, selon vous ?
R.B. Les politiques s’appuient sur des symboles qui saturent l’espace médiatique et le sens. 67 jeunes filles ont refusé de le retirer, c’est le résultat… C’est donc un épiphénomène ! Les discours rigoristes cherchent certes à invisibiliser les corps des femmes, à normer l’espace public au nom de la tradition religieuse. Mais, si on veut s’attaquer au rigorisme, il ne faut pas s’y prendre de cette manière. Vous ne trouvez pas d’abaya à l’École alsacienne, ni au lycée Henri-IV ! Au lieu de travailler en amont sur la mixité sociale et scolaire, les politiques regardent l’écume et désignent des jeunes filles des quartiers. Une autre question majeure, même si certaines expressions vestimentaires peuvent poser problème : depuis quand l’État est devenu un mufti et fixe ce qui est ou non un habit religieux ? La seule distinction entre la robe longue et l’abaya, c’est le faciès. Les règles sur le voile, le burkini, la burqa, sans travailler la cohésion sociale, finissent par créer ruptures et frustration.
C.D. On vit dans une société qui a renoncé à réfléchir face à des réalités extrêmement complexes. Ceux qui ont un sentiment d’appartenance à l’islam, croyant ou pas, sont blessés, stigmatisés une fois de plus. Il y a un décrochage de confiance à l’égard de la République.
En 1996, vous avez publié ensemble le texte Nous avons tant de choses à nous dire. En 30 ans, votre dialogue est-il passé du problème social des banlieues à l’imprégnation d’un islamisme radical dans les cités ?
R.B. Il y a eu des crispations identitaires de part et d’autre. L’Église s’est beaucoup transformée. À la visibilité de l’islam rigoriste la réponse a été une crispation identitaire catholique. Les attentats de 2001, la montée d’un islam identitaire revendicatif qui prend en otage une majorité de Français de confession musulmane, ont aussi structuré la perception de l’islam. Par ailleurs, l’histoire de l’immigration n’a pas été suffisamment racontée. À quelle histoire s’accrocher ? L’histoire de la République et de ses promesses qui, sur le terrain, ne sont pas tenues ? Ou celle de l’islam ? À quel récit les gens peuvent s’identifier ?
Est-ce que vos fois se rencontrent toujours ?
R.B. Je prie pour Christian.
C.D. Il me demande aussi de prier pour lui ou pour ses amis musulmans. Sous l’influence de Rachid qui applique les outils de l’exégèse chrétienne au Coran, je me suis, moi aussi, questionné sur Moïse et Abraham, par exemple. Le plus notable, c’est qu’en 1996, la France n’était pas aussi déchristianisée. En même temps que notre pays s’est déchristianisé, la présence de l’islam s’est faite plus audible et visible et les identitaires catholiques sont désormais la minorité active.
R.B. Les jeunes gens sont en quête de reconnaissance et de dignité, de sens, ce que propose le discours religieux.
Vous parlez d’appartenance et de récits structurants. En quoi les « silences des pères », titre du roman de Rachid Benzine, oblitèrent l’avenir des enfants d’immigrés ?
C.D. Pour exister, tout en étant sécurisés, on a besoin de s’adosser à une histoire. Si derrière soi on n’a qu’un grand vide, c’est très difficile de se construire. Pour les Algériens, c’est terrible : la guerre d’indépendance a gommé les racines. J’ai connu des jeunes incapables de dire le nom de leurs grands-parents. De nombreux pères immigrés se sont sentis déclassés, niés dans leur dignité, en France où ils avaient fait le choix de venir travailler. Pourquoi étaient-ils venus dans cette « métropole » dont ils avaient voulu se libérer ? Il y avait des raisons économiques bien sûr, mais comment l’expliquer aux enfants ? Ils ont été héroïques pour faire vivre leur famille, dans des conditions de travail très dures, mais se sont installés dans un mutisme.
R.B. « Le silence oblitère tout » est une citation de Paul Auster en exergue du livre. Comment construit-on son identité quand une grande part de son histoire n’est pas racontée ? Cela crée un malaise identitaire. J’ai écrit un road trip de la mémoire : on traverse la France et des lieux importants pour les travailleurs ouvriers et immigrés. Drames, blessures et humiliations sont morts avec cette génération de travailleurs qui les ont passés sous silence. Un ancien ouvrier m’a dit : « Je ne voulais pas alourdir le cartable de mes enfants avec des pierres. »
C.D. Mais la transmission, c’est ce qu’on est. Si on est en souffrance, si on se tait, cela rejaillit sur les enfants. Qu’est-ce qui est caché ? Dans le roman de Rachid, on découvre que ce personnage, ancien ouvrier immigré, certes ne parlait pas mais portait toute une histoire.
R.B. Et le fils qui part en quête de ce père, dans les mines du Nord, dans les anciennes usines des montres Lip de Besançon, dans les camps de harkis, finit par s’apaiser.
Christian Delorme, Harlem Désir et Fatima Mehallel, trois animateurs de la Marche des Beurs, lors d’une conférence de presse de SOS Racisme, le 19 février 1985.• KEYSTONE-FRANCE
Le frère du narrateur a été tué lors d’un contrôle de police, cela résonne avec l’actualité, et la mort de Nahel lors d’un contrôle de police en juin dernier… Or vous aviez écrit votre roman avant cet événement. Ces bavures sont-elles impossibles à enrayer ?
R.B. Depuis 1983, rien ne s’est apaisé entre la police et les jeunes, c’est même devenu pire. Qu’est-ce qu’on a raté ? L’institution de la police est la plus difficile à réformer. Pour ne rien arranger – et c’est un euphémisme ! –, les idées d’extrême droite, qui gagnent du terrain depuis 40 ans dans l’opinion publique, en gagnent aussi parmi les policiers. Dans ces conditions, que peut-on espérer d’une telle police ? Cela crée un rapport particulier aux jeunes issus de l’ancien empire colonial, dans les quartiers populaires. À Marseille ou à Élancourt, on a l’impression que c’est toujours la même scène qui se rejoue.
C.D. On ne veut pas admettre ce qui est faussé dans le rapport entre cette jeunesse et l’institution policière. Pendant la guerre d’Algérie, la police considérait tout visage maghrébin comme suspect d’appartenance au FLN. Plus tard, dans les grands ensembles, ce n’était plus la crainte du fellagha mais celle du délinquant, puis avec l’islam terroriste, celle du terroriste en puissance. On n’en sort pas depuis 70 ans. Autrefois, on parlait de « police secours ». Le jour où on a enlevé des fourgons de police cette appellation-là , on a perdu quelque chose. La police d’aujourd’hui est formée à la répression des émeutes. Enfin, la formation des policiers de base n’est pas assez sérieuse, ne permet pas de casser la spirale de violence avec les jeunes des cités.
« On meurt pour rien dans ces cités », écrit Rachid Benzine. Êtes-vous un homme révolté ?
R.B. Absolument. C’est une phrase du roman. Beaucoup de jeunes peuvent s’identifier à Nahel. Leur parole face à la police n’est crédible que grâce aux caméras. Un jeune, issu de l’immigration, vivant dans un quartier populaire, face à un policier, s’il n’y a pas de caméra, est perdant. Quand un policier tire ou tabasse un jeune, il porte atteinte au corps de ce jeune, au corps des banlieues, au corps social tout entier. Les humiliations d’aujourd’hui préparent toujours les violences de demain. Comment dire à ces jeunes qu’ils doivent continuer à croire en la société et en la police ?
Vous êtes resté vivre à Trappes, qu’est-ce que cela vous permet de comprendre ?
R.B. J’y suis resté pour des raisons familiales. C’est une ville que j’ai vu évoluer et dans laquelle je me sens bien. Rester là -bas me permet de prendre le pouls de la société et de ne pas être déconnecté des réalités françaises. Il y a un gouffre entre ce que je vois sur le terrain – des gens qui se battent au quotidien, une diversité, la place de la solidarité – et la représentation qui en est donnée sur les réseaux et les chaînes d’information en continu. Après les émeutes en réaction à la mort de Nahel, l’exécutif a répondu par l’ordre et la fermeté, était-ce la bonne réponse ?
C.D. Écoles brûlées, équipements détruits… C’est inacceptable, il faut avoir le souci de rétablir l’ordre. Mais il faut aussi un plan global de réductions des inégalités qui favorise la diversité. Or, on abandonne cette idée-là . Le président de la République a demandé à Jean-Louis Borloo de penser un plan global (remis en 2018 au président Emmanuel Macron, ndlr). Mais le rapport a finalement été abandonné, il n’a même pas été publié ! C’est à pleurer. Toute une partie de la société dominante semble penser qu’elle va pouvoir continuer à mater les révoltes sans souci de guérir.
De quoi manque-t-on aujourd’hui dans ces quartiers ?
C.D. Ce n’est pas uniforme, de Trappes à Vénissieux, il y a des réalités très diverses. Formation, emploi, habitat, discrimination, police, accès à la culture… Il y a un développement intégral à imaginer. Or, on y renonce, ce qui n’était pas le cas au début des années 1980.
L’État a abandonné ces quartiers dits sensibles ?
R.B. L’État a effectué un travail de réhabilitation. Mais il n’a pas suffisamment investi dans l’humain. Les coupes budgétaires dans les associations ont été néfastes pour le maillage social.
Comment changer durablement la donne et intégrer les banlieues au récit national ?
C.D. On a besoin d’être fier de son identité et de son histoire. Le roman de Rachid est un hommage aux pères de l’immigration. Si on valorise ceux qui ont fait le saut migratoire, cela donnera de la dignité à leurs enfants.
R.B. Il y a un lien entre silence des pères et colère des fils. Trop de récits sont manquants ou invisibilisés, il faut les réhabiliter dans le récit national français, sans esprit de revanche. Car en réhabilitant la mémoire des immigrés, par le dialogue et la transmission, il y a quelque chose qui s’apaise.
À lire
Les Silences des pères, de Rachid Benzine
Rachid Benzine livre un roman intime (paru au Seuil) sur les incompréhensions entre un ouvrier, immigré marocain de la première génération, et son fils pianiste qui a grandi à Trappes. Taiseux, le père a davantage parlé à Dieu qu’à ses enfants. Mais à sa mort, le fils découvre des cassettes que son géniteur avait enregistrées pour ses parents restés au Maroc. Il entame alors une quête pour mieux saisir les choix de son père et, in fine, mieux se comprendre lui-même. Une plongée bouleversante dans l’histoire de l’immigration et de l’exil.
La Marche pour l’égalité et contre le racisme
Surnommée par les médias « Marche des Beurs », cette marche antiraciste se déroula du 15 octobre 1983 au 3 décembre 1983. Elle faisait suite à des affrontements entre policiers et jeunes dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux (69), et de nombreux meurtres racistes cette année-là . Christian Delorme, le « curé des Minguettes », et le pasteur Jean Costil, de la Cimade, en furent les instigateurs. À son arrivée à Paris, une délégation de la marche rencontra François Mitterrand, alors président de la République.
https://www.lavie.fr/actualite/societe/40-ans-de-la-marche-des-beurs-depuis-1983-rien-ne-sest-apaise-entre-la-police-et-les-jeunes-90316.php
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