Qu'est-ce qu'un pèlerinage ? Les exemples de Chartres et de Compostelle. par Balthazar 2023-05-27 14:21:13 |
|
Imprimer |
A l'occasion du pèlerinage de Chartres, que je souhaite le plus saint possible aux pèlerins, arrêtons-nous un instant sur la nature de cette pratique.
Un pèlerinage est une marche entre un point A et un point B. Généralement, ces lieux A et B ne sont pas choisis au hasard, ce sont des lieux saints, c'est à dire qui activent des choses assez spirituelles chez le fidèle qui y vient. Parfois, on les appelle des "hauts-lieux", c'est à dire des lieux qui font "monter" spirituellement le fidèle. Rappelons que la cathédrale de Chartres est probablement l'un des endroits les plus forts et impressionnants de France, si les Gaulois y tenaient leur réunion annuelle chez les carnutes, ce n'était pas pour rien. Pas pour rien non plus si la cathédrale est orientée vers le nord est, et non l'est. La cathédrale de Paris n'est pas mal non plus, avec une sacralisation très ancienne qui remonte à bien avant les catholiques. Pareil pour Compostelle et le Puy en Velay, lieu de départ classique de cette voie.
Un pèlerinage n'est rien d'autre qu'une série d'étapes. Or chaque étape a une coloration particulière. Un moment, les habitants croisés sont agréables et cordiaux, un autre, ils sont désagréables et hostiles, on ne sait pourquoi. Pour prendre l'exemple de Compostelle, une ville-étape comme Decazeville n'a rien à voir avec un village-étape charmant comme celui de Conques, on se sent mal à l'aise dans la première, accueilli et porté dans le second (Ou si la comparaison ville/village ne plait pas, parlons de Decazeville/Cahors ou Conques/Sauges). Ou pour l'appliquer au sujet du jour : il est infiniment plus agréable de dormir dans l'épaisse et grasse prairie de Choiseul qu'entre les rocs, la mauvaise boue et le vent du bivouac de Gas. Sur un long pèlerinage, cette alternance entre étapes "légères" et "lourdes" crée une dynamique corporelle à peine perceptible.
Par ailleurs, le chemin choisi compte. Pour aller de A à B, passer par A' ou à A'' n'est pas forcément la même chose. Régulièrement, il existe un lien invisible entre les lieux sur lesquels il est beaucoup plus aisé de marcher. Quand j'ai entamé Compostelle, quelle n'a pas été ma surprise en constatant que la base de la colline de mon point de départ avait une certaine "force", un certain dynamisme, j'avais l'impression d'être sur un trampoline, de rebondir à chaque pas. Et ça n'a pas été la seule fois de mon pèlerinage, c'est une sensation que j'ai redécouverte régulièrement. Le sac est infiniment plus léger à porter dans ces conditions. Or, bizarrement, ces voies "plus faciles" sont des vieux et ancestraux chemins de pèlerinage, nos anciens avaient remarqué que marcher dessus ne laissait pas indifférent. Et quand on suit cette voie un peu plus facile, on tombe régulièrement sur des églises et monastères en tout genre, qui forment logiquement les étapes de ce pèlerinage. Là encore, ça n'est pas pour rien, cela correspond à une logique précise. Ceci est moins vrai pour le pèlerinage entre Paris et Chartres où le chemin est plus ou moins recalculé chaque année.
Pour celui-ci, c'est la première journée de 40 km jusqu'à Choiseul qui "casse" les corps et "casse" le mental. Il n'y a d'ailleurs pas le choix, pour que le "pélé" ait un effet spirituel, il faut s'y prendre très vite afin que la grâce puisse infuser, et donc, atténuer les barrières intellectuelles et mentales qui ralentissent la prière. Pour cela, rien de mieux qu'une "marche forcée" de 40 bornes dès la première journée qui permet d'induire le pèlerin dans un état second de fatigue. Sur Compostelle, une première étape de 40 km est vivement déconseillée, les étapes moyennes sont plutôt de l'ordre de 20/25 km, mais il est vrai que le sac est porté. Pour Compostelle, on parle de mois entiers, sur Chartres, il est évident que ce n'est pas possible, donc, on casse le pèlerin pour qu'il soit réceptif à la grâce à Chartres. Rappelons également qu'au Moyen Age, il fallait compter le retour ! Un pèlerinage à pieds, normalement, c'est un aller et un retour à pieds ! Les deux ont leur rôle !
Le pèlerinage permet, en d'autres termes, de s'enraciner. L'espace de quelques temps, on vit avec la nature, on a une fatigue saine, physique, pas cérébrale et stressante. Assez frappant de voir des pèlerins sur Compostelle se réveiller et se coucher avec le soleil, mais une fois rentré à la maison en ville, reprendre un rythme de vie complètement décalé par rapport au soleil. Ainsi, là non plus, ce n'est pas un hasard si Compostelle bat des records d'année en année (hors Covid), ce long pèlerinage permet de s'enraciner à une époque où le virtuel et les ordinateurs abondent. Je considère qu'il y a un corrélation entre la croissance exponentielle de ce pèlerinage et la croissance exponentielle des outils numériques nous coupant de la nature sur les 30 dernières années.
Autre point fondamental : que faire pendant la marche ? Evidemment, on est en pèlerinage, on est là pour se recueillir, pour prier, pas pour conter musette. Et c'est utile. En effet, la prière permet, assez logiquement, alors que les pieds souffrent, de tourner l'esprit et l'âme vers Dieu et le ciel. En faisant cela, on induit une dynamique corporelle subtile entre les pieds et la tête. La prière permet de présenter l'effort réalisé à Dieu en "temps réel", il y a une forme d'aller-retour entre le ciel et la terre qui se met en place par le pèlerin. Cet aller-retour modifie subrepticement et délicatement de petites choses chez le pèlerin, la prière se fait plus profonde, une voix intérieure prend le relais du mental qui prie le chapelet, une voix plus limpide, plus claire, plus directe avec l'au-delà, la voix du cœur.
Concernant le rythme, il est évident que c'est plus simple de marcher en écoutant son corps. Pour cela, Compostelle est royal, il est d'ailleurs connu sur Compostelle qu'il y est relativement difficile de marcher en groupe car la fatigue et le chemin choisi influe sur le rythme personnel et tend donc à rapidement diviser les groupes en plusieurs morceaux. Pour Chartres, logiquement, il s'agit d'un "sprint" collectif, raison pour laquelle beaucoup de gens mûrs préfèrent passer leur tour et qu'il s'agit d'un pélé de jeunes. Sachant que sur Chartres, la longueur de la colonne et donc le piétinement régulier due à l'ajustement régulier de celle-ci vient accroître encore la difficulté. Le rythme peut être tenu, mais le piètinement fait mal.
Une fois arrivé à l'objectif, il est important de prendre le temps, de contempler le chemin parcouru, de goûter le lieu et ce que l'on vient de réaliser, de constater en quoi on a "un peu" changé. De laisser parler, pour ceux qui ont eu cette chance durant le pèlerinage, cette voix du coeur aux endroits les plus remarquables du lieu saint d'arrivée, bref, de prier, d'offrir cet effort à Dieu.
Il y a donc plusieurs dynamiques dans un pèlerinage : celle inhérente à la succession des étapes, celle intérieure, due à la prière et à la marche. Tout cela travaille délicatement sur la personne.
On peut sans grande crainte affirmer qu'un pèlerinage réalisé à vélo ne provoque pas beaucoup de changements corporels, car le rythme de déplacement est tout simplement beaucoup trop rapide pour que quelque chose de similaire à la randonnée se déplace. Autant laisser la route à de "vrais" pèlerins.
Enfin, sachez que les pèlerinages, vus les efforts offerts au ciel durant ceux-ci sont des occasions privilégiées de petits miracles. On ne compte plus les miracles et conversions sur Compostelle, Chartres est également une magnifique occasion. N'hésitez donc pas à offrir ces efforts à Dieu en vue de vos intentions particulières !
Bref, en un mot : Bon pélé à tous !
Soutenir le Forum Catholique dans son entretien, c'est possible. Soit à l'aide d'un virement mensuel soit par le biais d'un soutien ponctuel. Rendez-vous sur la page dédiée en cliquant ici. D'avance, merci !
|