Le mot « gnose » terrifie le bon catholique, et pour cause : depuis l’humanisme, les tenants de la gnose sont tous peu ou prou des sectateurs francs-maçons, spirites, théosophes, mystico-scientistes ou pagano-traditionalistes, déifiant la déesse Raison !
Cette néo-gnose, réinventée avec la Renaissance n’est en aucun cas héritière des gnoses antiques — qu’elles soient hérétiques, païennes ou chrétiennes — même si ces gnostiques se revendiqueront d’une « tradition » d’autant plus ancienne qu’elle est fumeuse et improuvable (dans la suite des mouvements protestants, ces « gnoses » ne font qu’interpréter librement des vieux textes redécouverts à la Renaissance, sans aucun critère de transmission ni de vérité dans l’interprétation, si ce n’est leur fantaisie et leur garrote). On peut trouver certes de vraies similitudes et un tronc commun dans la pensée des gnoses anciennes hérétiques ou cabalistiques, et dans celles modernes, mais cette généalogie est purement intellectuelle et très générale : en pratique, il y a autant de gnoses que de gnostiques…
Ces influences gnostiques ont, dans un sens, triomphé après la Révolution et dominent toute l’atmosphère dans le monde contemporain. Et cela non seulement dans le monde séculier, malheureusement, mais aussi dans le monde ecclésial : en témoigne le bien triste document de Vatican II Nostra Aetate, dont nous donnons un passage problématique, par son ambigüité, parmi d’autres :
« 2. Les diverses religions non chrétiennes
Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine perception de cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou même d’un Père. Cette perception et cette reconnaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. Quant aux religions liées au progrès de la culture, elles s’efforcent de répondre aux mêmes questions par des notions plus affinées et par un langage plus élaboré. Ainsi, dans l’hindouisme, les hommes scrutent le mystère divin et l’expriment par la fécondité inépuisable des mythes et par les efforts pénétrants de la philosophie ; ils cherchent la libération des angoisses de notre condition, soit par les formes de la vie ascétique, soit par la méditation profonde, soit par le refuge en Dieu avec amour et confiance. Dans le bouddhisme, selon ses formes variées, l’insuffisance radicale de ce monde changeant est reconnue et on enseigne une voie par laquelle les hommes, avec un cœur dévot et confiant, pourront acquérir l’état de libération parfaite, soit atteindre l’illumination suprême par leurs propres efforts ou par un secours venu d’en haut. De même aussi, les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés.
L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. »
Certaines traductions préfèrent « parcelles de vérité » plutôt que rayon de la vérité, mais l’idée est là : en oubliant de condamner la corruption et la déchéance des fausses religions soumises au Prince de ce monde, comme elle l’a toujours fait, l’Église a ouvert la porte au terrible œcuménisme qui veut faire croire que « toutes les voies conduisent au salut », et qu’il n’y a qu’une différence de degré entre les religions, plus ou moins parfaites, alors qu’en réalité, il y a une différence de nature entre La Seule Religion Vraie, instituée et certifiée par Dieu, incarné, mort et ressuscité en Jésus-Christ pour le salut de tous, et les fausses religions.
La question de savoir pourquoi cette fascination pour une tradition primitive, ou pour une vérité partagée indistinctement par tous, au point de créer ces hérésies nous turlupinait depuis longtemps, d’autant que nous avons pu avoir été tenté par ce genre de pensée autrefois.
Nous nous proposons de rassembler ici quelques réflexions sur ce sujet, délicat et important.
Il faudrait d’abord redéfinir exactement la « gnose », ce qui serait trop long ici. Ainsi, pour ceux qui aimeraient approfondir, nous renvoyons ci-dessous à la bonne présentation de M. l’abbé Bayot :
On remarque d’emblée que la gnose, qui nous empoisonne depuis un demi-millénaire maintenant, est en fait assez marginale par rapport aux gnoses de l’antiquité.
Passons pour l’instant et reconnaissons, à la suite de Joseph de Maistre dans l’œuvre qui termine sa vie, dans une pure foi catholique, « Éclaircissements sur les sacrifices », qu’effectivement, on peut trouver certaines vérités dans le paganisme, à la lumière de la Révélation.
Nous considérons que Joseph de Maistre, dans cet opuscule, outre d’offrir une magistrale explication de la nature des sacrifices et de l’excellence du sacrifice de Jésus-Christ, propose aussi, peut-être sans qu’il en ait eu l’intention, une méthodologie qui s’approche de l’anthropologie — serait-il le père méconnu de cette science ? —, et qui font penser aux travaux d’un René Girard ou à d’un Georges Dumézil, en mieux encore car nourrie par la foi !
Sa thèse est simple : toute vérité se trouve dans le paganisme. Mais tout paganisme est corrompu. Ces vérités sont donc dégradées, déchues, assombries. Or, comme le dit Saint Thomas d’Aquin, comme personne ne saurait accepter une erreur complètement erronée (car le mal et l’erreur absolus sont absolument répulsifs), toute erreur parasite en fait une vérité qu’elle use pour vivre et pénétrer les esprits. En ce sens seulement, toute erreur contient une parcelle de vérité : cela ne change rien néanmoins au fait que ce soit une erreur.
Cette position met dos à dos les positions conciliaristes et gnostiques : les vérités que l’on trouve chez les fausses religions sont non seulement parcellaires, mais corrompues et altérées. Ce serait un peu comme dire que de l’eau salée ou croupie est de l’eau, et qu’on peut donc la boire telle quelle ! Faire cela reviendrait pourtant à s’empoisonner. C’est la même choses avec les religions anciennes, qu’il faut auparavant purifier au moyen de la Révélation.
Joseph de Maistre, dans le même temps, va contre une autre extrémité, bien compréhensible, mais tout aussi fausse : celle qui consisterait à dire qu’il n’y a rien à tirer des paganismes et des traditions païennes.
Dire que l’on peut tirer quelque chose du paganisme ne veut en aucun cas dire que cela est nécessaire ou utile au salut, bien au contraire : dans un monde complétement chrétien comme celui du douzième siècle, on pouvait certainement se passer de l’analyse des mondes païens, qui n’existaient plus sur place depuis longtemps et dont les vérités avaient été purifiées depuis longtemps, au point que plus personne n’y faisait attention.
Mais aujourd’hui, comme dans les premiers siècles et comme les missionnaires des peuples éloignés, nous sommes habituellement et quotidiennement confrontés au paganisme, il faut donc bien en tenir compte !
Les pères de l’Église étaient souvent « gnostiques » (au sens chrétien), tels saint Irénée ou saint Clément d’Alexandrie, convertis du paganisme. Ils tenaient comme d’évidence la position de Maistre citée plus haut : l’horreur du paganisme était une évidence pour eux, car ils l’avaient vécue et sa mémoire était sinon encore présente du moins très proche. De plus, ils voyaient encore sous leurs yeux tous les dégâts qu’elle causait. Néanmoins, ils savaient ô combien les semences de vérité présentes dans ces traditions avaient permis de les guider jusqu’au Christ.
Les missionnaires de tous les siècles, dont les jésuites furent de fiers représentants, avaient aussi la grande capacité de convertir les cœurs païens. Ils savaient trouver, dans les traditions et cosmogonies païennes, ce qu’il y avait de plus proches de la Révélation, soit via les « parcelles » de vérité présentes ici et là et dont le message évangélique incarnait la perfection, soit en relevant la grossièreté des erreurs du paganisme, qui contrastait avec le témoignage de l’esprit de sacrifice et de charité des missionnaires.
Qu’est-ce alors qu’une « gnose » chrétienne et en quoi diffère-t-elle des fausses gnoses ? Prenons, pour faire simple, le terme gnose au sens de connaissance.
Les pères de l’Église qui se disaient « gnostiques » ne pensaient pas qu’il y avait une vérité cachée, ésotérique. Rien de tel chez les chrétiens ! Toute la Vérité est révélée et publique, accessible à tous les hommes. C’est ce point qui fait la différence absolue entre la gnose chrétienne et les autres gnoses qui considèrent qu’il y a une vérité cachée, des « secrets », que seuls les initiés peuvent acquérir, ce qui flatte l’orgueil et le sentiment d’être importants pour ces initiés.
Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas s’initier dans la Vérité. Expliquons-nous : les anciens voyaient cette « initiation » comme une relation d’apprenti à maître ; elle existe encore aujourd’hui sous la forme de la direction spirituelle, c’est-à-dire une formation et une transmission directe d’homme à homme, ajustée à l’élève, pour le faire avancer sur la voie de la Vérité donnée et révélée par le Christ, par l’augmentation de la grâce et l’avancée dans les vertus.
En ce sens, les catholiques ont bien raison face aux protestants : les Écritures ne donnent que le strict minimum, le strict nécessaire pour le Salut, mais il faut en plus la Tradition, la sainte Tradition qui se transmet depuis les apôtres jusqu’à nous, ainsi que dans l’octroi de la grâce, véritable vie divine, via les sacrements institués par Jésus-Christ, qui nous initie directement par la grâce dans sa vie.
Les anciens pensaient que Jésus-Christ avait pu transmettre aussi aux apôtres certains secrets qui n’avaient pas forcément été retranscrits dans les Évangiles ou dans les Dogmes, car non nécessaires au Salut. Rien de moins, rien de plus. Mais on peut aussi dire que toute cette sagesse est en fait bien présente, puisque les Évangiles en font écho par exemple dans l’enseignement de Jésus-Christ sur l’interprétation des Écritures (l’explication du passage de Jonas, de la parabole du semeur, ou encore les explications non précisées de Jésus aux disciples d’Emmaüs sur les Écritures). Cela nous conforte encore plus dans l’unanimité des pères de l’Église sur les techniques d’interprétation de l’Écriture, certainement pas inventées, mais bien apprises auprès du Christ.
Répétons-le encore : que ce genre d’initiation chrétienne existe, comme travail et exercice de la Vérité pour grandir sur le chemin de l’imitation de Jésus-Christ et qui suppose une médiation aussi par des maîtres spirituels n’impliquent en aucun cas un esprit « élitiste » dans le mauvais sens du terme et encore moins des « secrets » qui ne sont pas pour tout le monde.
Non, il faut voir la chose comme un très bon vin. Imaginez que ce vin soit donné à tout le monde de la même façon. Et qu’il suffise de le boire pour être sauvé (vivre chrétiennement, de façon minimale). Simplement, tout le monde ne l’appréciera pas de la même façon. Celui qui boit quotidiennement du soda et mange au fast-food trois fois par semaine ne se rendra pas compte de ce qu’il boit, peut-être même le trouvera-t-il mauvais — c’est le chrétien qui souffre de sa vie chrétienne. Mais l’œnologue, ou le grand amateur de vin, bien formé, en goûtera toute sa saveur, jusqu’à ses amertumes cachées. L’initiation consiste ici à apprendre à apprécier ce bon vin, qui n’est pas caché, ni dissimulé.
Les fausses gnoses, elles, disent : « il existe un super vin que j’ai chez moi, il est plus excellent que tout, mais personne ne peut le boire. Moi-même, je n’ai pu en sentir que de lointaines effluves. Si vous vous soumettez à moi vous pourrez peut-être un jour y goûter… » Libre à tous de croire les charlatans, mais c’est très dangereux !
Ce n’est pas parce qu’il y a eu une tradition primitive, celles des patriarches — qui s’oppose déjà aux fausses traditions réfutées par Dieu dans le refus du sacrifice de Caïn — que ces traditions sont plus « pures ». Le Deutéronome (seconde loi) a déjà remplacé la Tradition (Loi) donnée aux patriarches, et la loi de Jésus-Christ, si elle est dernière temporellement, est première en soi puisque donnée par Dieu directement. Et à la lumière de ces principes évangéliques, divins et premiers, on comprend a posteriori les principes déchus des « traditions ».
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