Je bous intérieurement à la lecture de ceci, dans le texte auquel vous nous renvoyez
Les origines de la traite négrière de l’Atlantique sont catholiques. Son expansion et sa dynamique sont protestantes.
(Cela fait partie d'une question, mais la réponse n'est pas donnée.)
Alors voici quelques souvenirs de lectures, on y trouvera sans doute des erreurs, mais je pense qu'elles ne seront que de détail : je ne suis qu'un historien amateur... Mon amour de l'Antiquité Romaine et du Moyen-Âge s'est doublé d'un intérêt spécial pour la question quand j'étais au Bénin.
Si l'on avait aboli l'esclavage dans l'Empire Romain, on aurait eu une crise économique telle que ni les maîtres ni les esclaves n'auraient eu à manger. On sait qu'à Rome on a discuté pour savoir s'il fallait imposer une tenue spéciale aux esclaves, la réponse a été négative, par crainte que si les esclaves pouvaient de la sorte évaluer leur proportion dans la population, ils se soulèveraient !
Le mouvement anti-esclavagiste a commencé avant l'ère chrétienne (Cicéron permettait à ses esclaves de tester.)
Les chrétiens ont donc eu un pragmatisme qu'on ne peut leur reprocher, si ce n'est que ce pragmatisme les a conduits à considérer comme normal absolument ce qui n'était normal que de façon circonstancielle. Cependant le germe de la dissolution de l'esclavage était dans les mentalités. Saint Paulin de Nole, et d'autres comme lui, ont affranchi leurs esclaves et leur ont distribué leurs terres.
Les serfs du Moyen-Âge ne sont pas forcément des esclaves. La période de transition entre l'Antiquité Tardive et le Moyen-Âge voit les gens se regrouper sous la protection d'un puissant. Ce peut être un noble de l'Empire, ou simplement le gérant d'une de ses villas, etc. Et cette noblesse fusionne avec les nobles des peuples envahisseurs. Cette protection était accordée moyennant des devoirs, d'où le servage - même si l'on peut tenir pour sûr que certains serfs sont d'anciens esclaves. Mais la société chrétienne médiévale n'a pas hérité de la romanité que le mouvement anti-esclavagiste, elle a aussi hérité de son sens du droit : l'Occident médiéval est distributeur de droits, ce dont profiteront d'ailleurs les musulmans du royaume franc de Jérusalem. Les serfs ont des droits, et l'Eglise, qui jusqu'à Philippe IV est maîtresse reconnue de la morale, y veille.
Sur cette période, il faut noter l'interdiction faite par la reine Sainte Bathilde, au temps de Saint Eloi, des marchés d'esclaves : ele-même avait été vendue comme exclave et son élévation ne lui a pas fait perdre le sens de la justice. Désormais, un esclave n'a plus de valeur marchande dans les limites du royaume franc.
Toutefois il faut noter que pour beaucoup de chrétiens, s'il était illégitime d'asservir un chrétien, il restait légitime d'asservir un païen. Les Slaves de la côte dalmate en ont fait les frais : leur nom d'esclave a remplacé le mot latin
servus. De même il n'est pas impossible que des seigneurs francs aient rapporté des esclaves de leurs expéditions en Espagne en soutien à la Reconquista. Mais tous ces esclaves, une fois en Occident, relevaient des mêmes droits que les serfs, et participaient au même mouvement d'émancipation.
Mais à Byzance l'esclavage durera jusqu'à la chute.
Ce qu'il faut comprendre c'est que si l'esclavage n'a pas disparu de l'horizon chrétien, c'est en grande partie dû au contact avec l'islam.
Quand on prenait un navire ou un camp musulman, ou y trouvait des esclaves noirs. Et on les conservait dans l'esclavage : d'une part on ne pouvait pas les ramener chez eux (connaissaient-ils même le chemin ? - Et n'auraient-ils pas été exposé à être repris ?) D'autre part les Espagnols, ayant vécu sous domination musulmane, n'avaient sans doute pas suivi la même évolution que les peuples au Nord des Pyrénées. Mais surtout il s'est trouvé, après la chute de Cordoue, des commerçants espagnols pour aller acheter des esclaves noirs sur les marchés marocains.
Le malheur vient de ce que ce contact avec l'islam s'est mêlé à l'ambiance de la Renaissance. Non seulement Saint Albert le Grand et son disciple Saint Thomas d'Aquin avaient remis Aristote à la mode (pour la métaphysique et tout ce qui va avec, ce fut une bénédiction, mais si Aristote n'accorde pas à l'homosexualité la même importance que Platon, du moins sur l'esclavage il le suit), mais surtout on redécouvre l'Antiquité : contrairement à ce qu'on enseigne dans nos écoles, ce fut une régression dans la plupart des domaines, et notamment en ce qui concerne l'esclavage. (On peut dire en gros que le Moyen-Âge avait une possession tranquille de l'héritage antique, et que ce qu'on a redécouvert c'est surtout le paganisme de l'Antiquité - mais il est vrai qu'au niveau des arts il y a bien eu renaissance.)
C'est à ces esclaves noirs vivant en Espagne (et sans doute dans d'autres régions d'Europe du Sud comme le montre la vie de Saint Benoît l'Africain en Sicile) que pensait Bartholomé de Las Casas quand il proposait de les faire venir dans le Nouveau Monde. Il était fils d'un colon dans les Antilles et avait libéré ses esclaves "indiens". Devenu religieux dominicain il a dénoncé le scandale de l'esclavage des autochtones. Il est à l'origine de la législation espagnole qui interdisait de réduire en esclavage les gens des territoires colonisés (c'est là l'intrigue du magnifique film "Mission" : si, comme c'est envisagé en Europe, il y a modification de frontières entre l'Espagne et le Portugal en Amérique, les Indiens évangélisés par les Jésuites en territoire espagnol vont pouvoir être réduits en esclavage en territoire devenu portugais !)
Le malheur est que l'Espagne faisait partie de l'Empire de Charles-Quint, dans lequel il y avait aussi les Pays-Bas. Et là des banquiers protestants se sont emparés de l'idée de Las Casas, mais en la déformant : pour eux il ne s'agissait plus d'amener en Amérique des noirs déjà esclaves, mais ils ont inventé le commerce "triangulaire" en allant chercher des esclaves noirs directement en Afrique Noire. Et là ils ont fait le bonheur des roitelets négriers qui savaient tout de ce commerce, notamment raréfier le produit pour le faire enchérir... Il reste quand même que si les Européens n'ont pas inventé la réduction des Noirs en esclavage le long des côtes de Guinée, ils l'ont singulièrement favorisée. (Mais pour être juste et donc complet, on doit signaler que plus au Nord, c'étaient les musulmans qui alimentaient ce trafic, ayant jusqu'à des réserves où ils ponctionnaient régulièrement des gens considérés comme cheptel.)
Las Casas, donc, voyant comment on avait déformé son intention, a lutté ensuite contre toute forme d'esclavage. Après lui, d'autres religieux se sont affairés à soulager les misères des victimes.
Les papes ont certes tenté d'endiguer le phénomène, mais depuis Philippe IV et l'expansion des idées de ses juristes, ils n'étaient plus reconnus comme maîtres de la morale des Etats. On peut discuter pour savoir si leur intention était vraiment de faire cesser ce trafic, puisque leurs textes (par exemple
Veritas ipsa et
sublimis Deus) n'étaient pas suivis d'effets ; je crois qu'ils étaient sincères, mais que les esprits de l'époque, pour les raisons déjà indiquées, n'étaient pas capables, pour la plupart, de les comprendre. Dans ce contexte on cite un évêque catholique des Etats-Unis (ou des colonies anglaises ?) qui avait des esclaves pour le service de son évêché.
En plus, on avait toujours dans l'esprit cet héritage de l'Antiquité que l'esclavage avait quelque chose de naturel ; donc si l'on achetait un esclave, on devait vérifier s'il était légitimement tenu en esclavage ; on était dispensé de cet examen si l'on était le troisième propriétaire, de sorte que cela favorisait tout un commerce d'intermédiaires peu scrupuleux comme deuxièmes propriétaires !
Malgré ces efforts des papes, c’est en milieu protestant qu’est né le mouvement anti-esclavagiste moderne. Il a commencé à porter de beaux fruits au moment où des individus peu scrupuleux ont imaginé le système colonial. Faut-il le rappeler ? Les catholiques français, héritiers sans doute lointains de Las Casas, se sont opposés à la colonisation de la fin du XIXème siècle : les peuples ont des droits ! Et de toute façon c'est le système colonial qui a mis fin à l'esclavage en Afrique : mais c’est une autre histoire.
Votre dévoué Paterculus