L’abbé Pierre Amar et le monde « tradi » par Bernard Joustrate 2022-03-31 10:27:19 |
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A lire dans le numéro 346 de La Nef d'avril 2022, pp. 8 et 9, un entretien qu'a accordé l'abbé Pierre Amar à Christophe Geffroy. Extraits.
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L’abbé Pierre Amar, prêtre du diocèse de Versailles, nous livre ses réflexions sur l’actualité du monde « tradi » qu’il connaît bien, après le décret confirmant la Fraternité Saint-Pierre dans son usage des livres liturgiques de 1962, et en attendant de nouvelles précisions de Rome annoncées pour fin mars.
(...)
Que vous inspire l’enchaînement des récentes décisions romaines?
Tout le monde s’accorde pour dire que le « feuilleton tradi » n’en finit pas. Il est vrai que les connaisseurs du dossier peinent à le suivre, tant les semaines véhiculent des signaux contradictoires. Pour faire court, il y a eu la première surprise du Motu proprio Traditionis custodes. Puis le coup d’assommoir avec les Responsa de Mgr Roche. Et enfin, la main tendue – paternelle et bienveillante – avec le décret pontifical en fa- veur de la Fraternité Saint-Pierre. Il ne règle pas tout, loin de là, mais c’est une surprise et un véritable soulagement. Quant à nos évêques, dont la mission au quotidien n’est pas une sinécure, il leur faut désormais éviter les généralisations (tous les « tradis » ne sont pas à mettre dans le même sac) et continuer d’avancer sur cette question complexe.
Était-ce une tentative de certains pour éradiquer la liturgie ancienne?
Liquider l’affaire une bonne fois pour toutes est une vieille tentation. Mais je pense que c’est impossible. Car on parle ici de personnes, de familles, d’une « pâte humaine », une subjectivité délicate à appréhender où s’entremêlent des considérations spirituelles, psychologiques, culturelles, politiques, esthétiques, historiques... et j’en oublie sûrement ! D’ailleurs, les querelles liturgiques sont souvent la source de grandes violences. La première dispute après le péché originel n’est-elle pas, justement, une dispute liturgique: celle de Caïn et Abel? En ce domaine, et pour éviter de nouvelles blessures, il vaut mieux être trop bon que pas assez. Même avec ce tradiland qui ne fait pas toujours ce qu’il faut pour se faire aimer...
Que voulez-vous dire?
L’œuvre de réconciliation patiemment entreprise depuis plus de 30 ans par les deux papes précédents est menacée. Ici et là, on entend des voix qui semblent n’avoir qu’une envie: en découdre et s’entredévorer à nouveau, comme dans les années 70. Par exemple, ces propos d’un prêtre de l’Institut du Bon Pasteur au journal Présent, en janvier dernier, sont scandaleux et empêchent tout dialogue: « Je suis de ceux qui pensent que notre refus absolu de la messe de Paul VI [...] est théologal, théologique, dogmatique et moral. Absolu, quoi! » (1) Dans un autre style, la tribune d’un évêque émérite dans La Croix fin décembre 2021 (2), où il évoque en généralisant « la violence réactionnaire d’un combat d’arrière-garde » est tout aussi injuste. Elle laisse entrevoir une certaine amertume devant un mouvement qui se développe modestement et dont la moyenne d’âge est jeune. Tout le monde doit faire un effort pour dépasser ces dialectiques.
Comment avancer?
Deux convictions semblent pouvoir se dessiner: d’abord, qu’on ne peut régler la question « tradie » simplement par la loi. (...) L’autre conviction, c’est que tout repose désormais dans les mains des évêques, localement, selon le principe de subsidiarité: soit ils s’occupent du dossier sans précipitation, en assumant le temps long, en continuant d’oser la rencontre et le dialogue, soit la question « tradie » restera une jachère où tout et son contraire vont se côtoyer.
En somme... priorité à la pastorale?
Complètement ! D’ailleurs, le décret du pape François en faveur de la Fraternité Saint-Pierre est un grand numéro de haute voltige pastorale. « La loi dérange et complique? Alors... changeons la loi ! » semble dire le Saint-Père. Concrètement, il faut avouer que ce mode de gouvernement n’est pas très confortable car d’autres questions non résolues subsistent. Mais le pape agit en pasteur et tout reste à faire: trouver ensemble comment l’Église peut aider les « tradis » et comment les « tradis » peuvent servir l’Église. Selon votre enquête de l’été dernier (3), ces derniers seraient près de 100 000 en France : 60 000 en pleine communion et 35000 pour la Fraternité Saint-Pie X, communauté que le pape a quasiment réintroduite dans le dispositif ecclésial, malgré ses incessantes critiques contre le Magistère depuis le concile Vatican II. (...)
Concrètement, comment faire?
Il y a vraiment moyen d’avancer avec Traditionis custodes. Nos évêques devraient se sentir très libres avec la lettre de ce Motu proprio et s’en affranchir, comme le permet le droit canonique quand le bien des âmes le commande.
Dans les diocèses, il faudrait avancer dans la connaissance mutuelle, et aider les « tradis » selon une logique du sur-mesure évoquée dans Amoris laetitia : c’est-à-dire pratiquer la même miséricorde et la même patience qu’avec toutes les personnes qui sont en délicatesse avec l’Église. Elle consisterait ensuite, pour les pasteurs, à s’entourer de personnes compétentes qui ne soient ni aigries, ni revanchardes, ni... naïves! Et enfin, embrayer en « avance lente », comme le capitaine du bateau qui sort prudemment du port pour gagner le large. Lucide, il pressent tout ce que la navigation en haute mer aura d’imprévus et de tempêtes. Mais la barque de Pierre ne coulera jamais!
Et les « tradis », n’auraient-ils aucun effort à faire?
Si, bien sûr ! Les prêtres « tradis » pourraient, à mon avis, travailler deux questions. La première concerne une demande régulière au fil des ans, formulée par de nombreux évêques, par les cardinaux Mayer, Castrillon-Hoyos, Ratzinger, puis le pape Benoît XVI et finalement, je crois, par l’Église elle-même: c’est la question de la concélébration, autour de l’évêque, lors de la messe chrismale. Lorsqu’un successeur des apôtres leur confie une mission pastorale et les invite à concélébrer avec lui, quelle peut être la raison profonde d’un refus? Au-delà des arguments psychologiques, juridiques, historiques, etc., quelle peut être la légitimité de cette posture (sic) et aussi... sa part d’orgueil (re-sic) ? Si la messe de Paul VI est licite et valide, qu’est-ce qui peut justifier qu’on refuse de la célébrer une seule fois par an? Seul le péché, et tout ce qui est mal en soi, peut justifier une telle attitude ! Je sais que ce n’est pas l’opinion de la grande majorité de ces prêtres.
Vous évoquiez une deuxième question...
Effectivement. Elle est plus délicate encore. Elle concerne la surenchère liturgique que nous constatons chez les « tradis » depuis 25 ans. Ceux qui comme moi ont grandi dans cet univers, ont remarqué des évolutions, des insistances nouvelles sur l’esthétique liturgique (ou para-liturgique) et des détails sophistiqués (lectures en latin, usages d’avant 1960, etc.), ainsi que sur le maintien et l’habillement du prêtre (pompons, barrettes, dentelles, rochets, camails, calottes, capes en tous genres...). Quelques-uns, peu nombreux, s’en sont émus; je pense à un article de l’abbé Guillaume de Tanoüarn dans Monde et Vie de septembre 2018 (4), qui mettait en garde contre « le goût du déguisement ». Je crois que cet esthétisme leur fait beaucoup de mal, et peut se révéler très ambigu. C’est aussi un surinvestissement désuet et malheureusement du temps en moins pour l’évangélisation!
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Notes de Bernard Joustrate :(1) L'abbé Amar cite ici l'abbé Philippe Laguérie : LA MESSE : UN COMBAT GAGNÉ par Annie Le Pape, Entretien avec l’abbé Philippe Laguérie, publié le 18 janvier 2022
(2) Il s'agit de Mgr François Blondel, évêque émérite de Viviers. Tribune parue dans La Croix du 22 décembre 2021 : "Mgr Blondel : « La violence “réactionnaire” montre que le pape a eu raison d’intervenir avec son motu proprio »"
(3) voir LA NEF n°338 Juillet-Août 2021
(4) monde & vie Numéro 981 du jeudi 6 septembre 2018
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