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Se taire
par Abbé Néri 2020-02-15 16:31:02
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On a pu le constater le silence de François sur l’ordination des « viri probati » a fait beaucoup de bruit. Cela m’a fait penser à une réflexion de Pascal à propos des molinistes :

« Vous l’entendez, me dit-il : leur plus sur parti a toujours été de se taire. Et c’est qui a fait dire à un savant théologien « que les plus habiles d’entre eux ce sont ceux qui intriguent beaucoup, qui parlent peu, et qui n’écrivent point. » (Pascal – Les Provinciales, IIIème lettre)

Comme quoi, finalement avec François on n’a pas un des plus habiles représentantes de la compagnie, puisqu’ il parle beaucoup et écrit un peu. Cependant pour le moment il a jugé plus opportun de se taire.

Quant à sa dernière production écrite il rejoints par le style un de ses illustres prédécesseurs, le Père Teilhard de Chardin. Et on peut facilement appliquer au style de François ce qu’Aimé Michel disait du style de Teilhard :

« Le style de Teilhard, où le lyrisme recouvre la démonstration, est par là même plein d’ambiguïtés. » (Aimé Michel – TEILHARD DE CHARDIN ET LES TEMPS DÉCHIFFRÉS – 12 décembre 2011)

Mais au-delà du style la pensée de François converge avec celle de Teilhard, les rêves de François se situent sur le même plan que les visions du fameux paléontologue jésuite.

La critique que Jacques Monod fait des idées de Teilhard peut aider à voire la faille fondamentale de ses manières de penser convergentes.

C’est au chapitre II intitulé « Vitalismes et animismes » de son célèbre livre Le hasard et la nécessité (Seuil, Paris, 1970) que Jacques Monod critique les idées de Teilhard :

« La philosophie biologique de Teilhard de Chardin ne mériterait pas qu’on s’y arrête, n’était le surprenant succès qu’elle a rencontré jusque dans les milieux scientifiques. Succès qui témoigne de l’angoisse, du besoin de renouer l’alliance. Teilhard la renoue en effet sans détours. Sa philosophie, comme celle de Bergson, est entièrement fondée sur un postulat évolutionniste initial.

Mais, contrairement à Bergson, il admet que la force évolutive opère dans l’univers entier, des particules élémentaires aux galaxies : il n’y a pas de matière “inerte”, et donc aucune distinction d’essence entre matière et vie.

Le désir de présenter cette conception comme “scientifique”, conduit Teilhard à la fonder sur une définition nouvelle de l’énergie. Celle-ci serait en quelque sorte distribuée selon deux vecteurs, dont l’un serait (je suppose) l’énergie “ordinaire” tandis que l’autre correspondrait à la force ascendante évolutive.

La biosphère et l’homme sont les produits actuels de cette ascendance le long du vecteur spirituel de l’énergie. Cette évolution doit continuer jusqu’à ce que toute l’énergie soit concentrée selon ce vecteur : c’est le point ω.

Encore que la logique de Teilhard soit incertaine et son style laborieux, certains même qui n’acceptent pas entièrement son idéologie y reconnaissent une certaine grandeur poétique.

Je suis pour ma part choqué par le manque de rigueur et d’austérité intellectuelle de cette philosophie. J’y vois surtout une systématique complaisance à vouloir concilier, transiger à tout prix. Peut-être après tout Teilhard n’était-il pas pour rien membre de cet ordre dont, trois siècles plus tôt, Pascal attaquait le laxisme théologique. » (pp. 44-45).

Ainsi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique qui s’ouvre à la Vie et invite tout naturellement à l’Espérance, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière.

Comme tous les faux mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler ‘Sainte Matière’. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire dans son Hymne à la Matière : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ».

Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière repris, plus de trente ans après l’avoir écrit à son retour de la Guerre à Jersey, en août 1919, dans son livre testament des années cinquante, Le Cœur de la Matière, pp. 89-92 :

"Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher,
Toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.
Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.
Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible,
Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout
moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité,
Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites,
éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèle les dimensions de Dieu.
Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.
Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.
Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu.
Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.
Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, – mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.
Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.
Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.
Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.
Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.
Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.
- Un reflet les trompe, ou un écho.
Je le vois maintenant.
Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.
Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.
Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints,
– Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.
Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

Avec un lyrisme comparable moyennant l’inculturation amazonienne François efface la différence essentielle entre la matière et la vie, mettant au centre « la Terre mère » à la place de la sainte matière de Teilhard.


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 Se taire par Abbé Néri  (2020-02-15 16:31:02)
      Merci, spécialement pour la critique de Teilhard par Monod par Paterculus  (2020-02-15 20:18:51)
      Merci ! C'est ce que j'ai lu de plus… par Jeanne Smits  (2020-02-16 12:06:12)


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