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Deux articles africains sur le cardinal Sarah
par Jean Kinzler 2020-01-27 20:24:19
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La publication, le 15 janvier, par le cardinal Robert Sarah, ancien archevêque de Conakry et préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements du livre Des profondeurs de nos cœurs, consacré au célibat sacerdotal a suscité une polémique. Celle-ci est liée d’une part au contenu du livre – qui fait l’éloge du célibat sacerdotal – et d’autre part à la présentation de l’ouvrage qui annonçait le pape émérite Benoît XVI comme coauteur.
À cette occasion, La Croix Africa a enquêté sur l’image du cardinal guinéen en Afrique.

« Je considère le cardinal Sarah comme le baobab, l’homme intègre, le vieux sage africain dont un proverbe dit qu’il est adossé à un grenier : qui s’en approche en tirera profit, qui s’en éloigne se fera du tort », confie le père Valéry Sakougri. Il y a quelques mois, le jeune prêtre burkinabè avait rencontré le cardinal guinéen Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements à Kampala, en Ouganda. C’était à l’occasion des 50 ans du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar, (Sceam).

« Un soir après le repas, j’ai échangé avec lui sur la vie de la jeunesse africaine. Il a pris le temps de m’écouter avant de réagir. J’ai beaucoup apprécié ses différents conseils et surtout son attention à mes propos », précise ce prêtre qui arbore, depuis cette date, sur son profil du réseau social Whatsapp une photo avec cet homme qu’il admire.

Comme le père Sakougri, d’autres prêtres africains ont approché le cardinal, pour la première fois lors de cette rencontre de l’épiscopat africain. « Un jour, en séance, il a rudement critiqué les théologiens qui avaient préparé les textes en débat », confie un autre prêtre avec un sourire. « Dans le fond, ses critiques étaient justes mais j’aurais préféré que le ton soit moins rude. »

À cette rencontre comme et à plusieurs autres en Afrique, le cardinal Sarah a représenté le pape François. Le prêtre ivoirien Francis Barbey se demande si le cardinal n’est pas, désormais, loin des préoccupations de l’Église africaine. « En dehors de son pays, je ne suis pas sûr qu’on se souvienne de lui comme ayant marqué les esprits par sa pensée théologique et par son engagement en faveur du clergé africain et de l’Église en Afrique », avance-t-il, estimant, en outre, que « son combat n’a pas vocation à durer au-delà de sa présence au Vatican qui tire progressivement à sa fin ».
« Le cardinal Sarah est un saint Irénée de notre époque »

Le cardinal Sarah est connu comme étant un défenseur de la doctrine catholique, dans toute sa rigueur, ce qui lui vaut parfois de virulentes critiques. C’est du moins ce qu’avance le frère Emmanuel Sena Avonyo, dominicain. « Très souvent, ceux et celles qui s’efforcent de penser à contre-courant sont régulièrement la cible d’attaques visant à éprouver la fermeté de leurs convictions, assure le religieux qui ajoute : les mêmes raisons pour lesquelles on aime tant écouter celui qu’on considère comme l’une des voix les plus fortes de l’Église sont celles pour lesquelles on commence à l’égratigner. »

Une analyse partagée par le père Sakougri. À ses yeux, le prélat incarne une lutte âpre contre des courants de pensées qui nient ou rejettent des éléments fondamentaux de la foi et de la doctrine catholiques. « Pour moi, le cardinal Sarah est un saint Irénée de notre époque. À l’instar de ce grand défenseur de la foi chrétienne du IIe siècle, le cardinal Sarah se présente aujourd’hui comme un infatigable défenseur de la pure doctrine chrétienne en notre temps. En cela, il est réellement un amoureux de l’Église et un ardent défenseur de la foi catholique. »
Un idéologue ?

Le père Barbey, lui, semble moins convaincu. « Le cardinal Sarah apparaît comme un idéologue qui tente, on ne sait trop pourquoi, de ramer à contre-courant en prêchant une Église figée, et qui n’aurait d’autres réponses à donner aux questions d’aujourd’hui qu’en inventant de nouvelles idéologies qui frisent une contrefaçon de l’Évangile », tranche-t-il.

Pour d’autres encore, le zèle du prélat guinéen est salvateur à des moments importants de l’Église. « Au Synode pour la famille, c’est grâce au cardinal Sarah que certaines idées relativistes ont été bloquées. Cela est vraiment très positif », fait constater un prêtre africain enseignant à Rome qui a requis l’anonymat. « Par contre, là où je ne suis pas du tout d’accord avec lui, c’est sur l’inculturation. Il a des idées bien arrêtées qui s’opposent notamment à une coloration culturelle de la messe. »
« Des profondeurs de nos cœurs »

À l’occasion de la parution de son dernier livre, Des profondeurs de nos cœurs, le préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a été accusé de faire endosser au pape émérite Benoît XVI la responsabilité d’un livre à caractère personnel. Le cardinal guinéen s’en est fermement défendu, publiant des preuves attestant qu’il a conçu le projet et réalisé le livre avec la collaboration de Benoît XVI. Il n’a, par ailleurs pas manqué de reprocher à ses détracteurs de tenter de l’opposer au pape François. Une opposition qu’il a toujours niée.

En réaction, dans un texte publié sur sa page Facebook, le prêtre jésuite camerounais Ludovic Lado explique pourquoi il n’est pas d’accord avec lui sur le célibat sacerdotal. Mais avant de donner ses arguments, il présente le prélat comme « un des proches collaborateurs, mais aussi contradicteurs, du pape François sur certaines questions de portée pastorale ». Pour lui, « le cardinal Sarah devrait [donc] se demander ce que Jésus aurait fait dans une région où le manque de prêtres célibataires prive les chrétiens de l’Eucharistie. Je pense qu’il n’aurait pas eu un quelconque souci à appeler les hommes mariés au service. »

Dans une publication datant du 15 janvier sur Facebook, un autre prêtre jésuite africain, le père Paul Béré, professeur à l’Institut biblique pontifical de Rome, après avoir précisé qu’il n’avait pas encore lu le livre, a livré quelques indications d’ordre général. « Le célibat n’est pas une dimension ontologique du sacerdoce  ; autrement, le sacrement de tous les prêtres mariés dans l’Église catholique serait invalide », a-t-il expliqué et de préciser que « l’Église catholique a plusieurs traditions et rites » et « qu’il y a des prêtres mariés dans l’Église catholique ». Se prononçant indirectement sur la polémique, il a estimé que la liberté d’expression est une grâce de notre époque. « Demandons aussi la grâce du sens de la responsabilité car la parole est performative ! Elle a des effets qui, parfois, nous échappent et peuvent nuire », a-t-il ajouté.
Confusion avec le cardinal Sarr

Si le cardinal Sarah ne laisse aucun des prêtres africains indifférents – entre ceux qui le critiquent de manière plus moins virulente et ses fervents défenseurs — il semble assez méconnu de la majorité des laïcs. La Croix Africa s’est adressée, grâce aux réseaux sociaux, à un certain de nombre de laïcs africains dont beaucoup étaient dans l’incapacité de l’identifier clairement. Un constat assez étonnant puisque de sa consécration épiscopale en décembre 1979 à son appel à la curie romaine 2001, l’ancien archevêque de Conakry s’est engagé dans la vie sociopolitique de son pays, tenant tête notamment au pouvoir dictatorial de Sékou Touré. « Cardinal Sarah ? C’est le Sénégalais ou le Guinéen ? Le Sénégalais, je l’ai croisé à une rencontre, le Guinéen, je sais juste qu’il a publié des livres », a réagi Françoise, une jeune catholique malienne enseignante dans une école catholique, résumant ainsi la confusion qui a été faite, durant toute la durée de l’enquête, par plusieurs laïcs, entre l’archevêque émérite de Dakar, le cardinal Thérodore Adrien Sarr et le cardinal guinéen.
« Qui sait, peut-être sera-t-il pape ? »

« Il travaille au Vatican, il est proche du pape, je crois. Je ne sais pas grand-chose de lui mais je suis fier qu’un Africain soit arrivé à ce niveau, commente quant à lui Hippolyte, un jeune béninois. Qui sait, peut-être sera-t-il pape ? »

Lydia, jeune étudiante guinéenne vivant à Dakar se fait le plus précise. « Je ne l’ai pas vraiment connu, mais il est très respecté au pays. Tout le monde l’écoute et quand il vient en Guinée, le président cherche à le rencontrer. »

C’est finalement sur la page Facebook du cardinal que l’on finit par trouver un nombre important d’Africains qui le connaissent bien et qui le soutiennent presque tous sans réserve, l’assurant de leurs prières. « Si on a ainsi traité le bois vert qu’en sera-t-il du bois mort, commente, Adama Causette, une internaute à propos de la polémique suscitée par son livre. C’est le Seigneur qui le dit, rien ne doit arrêter l’œuvre de Dieu dans votre ministère que Dieu. »
Lucie Sarr
africa.la-croix.com
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Retour sur l’actualité] : Livre du cardinal Sarah, recentrer le débat
par le Père Serge Martin Ainadou
Le père Serge Martin Ainadou est prêtre du diocèse de Cotonou en mission à l’École d’évangélisation « Jeunesse Lumière » en France. Chaque semaine, il propose une réflexion sur l’actualité.

« Des profondeurs de nos cœurs » est le titre de l’ouvrage paru le 15 janvier 2020 en France chez Fayard et écrit par le cardinal Robert Sarah. Telle une traînée de poudre, la nouvelle de la parution du livre consacré à la valeur du célibat sacerdotal dans un certain contexte de désinformation et de relativisme s’est répandue dans des médias et sur les réseaux sociaux.
À mon sens, la question de fond que soulève, à chaque occasion, autant de vacarme autour des événements de l’Église, notamment sur la question du célibat sacerdotal, ce n’est pas tant les visées pastorales des débats théologiques sur une Église en marche qu’un certain nivellement par le bas. Certains discours sont aux antipodes des vrais enjeux des questions ecclésiologiques, et veulent, par conséquent, pousser à dénier au célibat sacerdotal sa valeur manifeste et précieuse pour la barque de Pierre.
Le synode médiatique

Qu’un jour on ne parle du célibat sacerdotal que comme un lointain souvenir, voilà, sans risque d’erreur, une des finalités du « synode » qui a lieu dans certains médias et sur les réseaux sociaux ! Celui-ci se transforme alors en un lieu de réquisitoire provocateur contre les normes de l’Église, notamment la discipline du célibat sacerdotal qui y est en vigueur. Pendant ce temps, les nombreux combats de l’Église en faveur du respect de la dignité de la personne humaine dérangent. C’est aussi le cas de ses prises de positions magistérielles sur des sujets de grandes controverses, par exemple dans le domaine de la bioéthique, ces jours-ci en France.

En ce qui me concerne, l’appel prophétique « Des profondeurs de nos cœurs » du cardinal Sarah, loin d’être situé, dans le seul contexte du synode sur l’Amazonie et des urgences pastorales légitimes dans cette région de la planète, peut être, toutes proportions gardées, lu à l’aune d’une inquiétude plus globale voire structurelle. Ce sentiment d’inquiétude se positionne en toute liberté de conscience face à une tentative d’abattage moral de ce qu’on peut appeler « la crise des indicateurs gardiens » dans le domaine de l’anthropologie chrétienne.
Récupérations idéologiques ?

L’Église, garante du primat de la liberté de conscience, ne peut donc céder ni à une pression sociologique extérieure ni à une logique de relativisme. Sous ce rapport, toute récupération idéologique des fruits de ses réflexions pastorales exige lumière.


En réalité, c’est parce que l’Église est à la fois humaine et divine, qu’elle échappe, par le fait même, à nos prises idéologiques, en même temps qu’elle défie notre prétention à l’enfermer dans un schéma modelé sur nos envies. La parution du livre « Des profondeurs de nos cœurs » reste ainsi une des preuves les plus suggestives de cette part du mystère de l’Église. L’aggiornamento suggéré par Jean XXIII, à la veille du Concile Vatican II, s’il est historiquement inspiré de l’Esprit Saint, l’est tout autant par le primat d’une conscience libre, lieu évident de la présence et de l’écoute du même Esprit, en vue de la charité.
« Former nos consciences par l’étude, mais aussi par l’écoute de Dieu »

Mais alors, prévient le cardinal Newman, le saint héraut du primat de la conscience, « dans la société contemporaine où règne le primat du subjectivisme, nous devons former nos consciences par l’étude, mais aussi par l’écoute de Dieu. » Sans ce double critère de discernement, notre conscience tombe dans l’erreur subjectiviste et peut manquer de faire objectivement la part des choses comme on a pu le constater à travers des commentaires opposant, par exemple deux figures de pape, ou bien « idéologisant » un débat à la fois pastoral et théologique. Or, les deux dimensions, à vrai dire, sont complémentaires et ne s’excluent nullement.
On peut penser au primat de la conscience dans l’Église, tel que le définit Saint Newman, à travers l’événement de la parution « Des profondeurs de nos cœurs ». Et dans la mesure où l’auteur lui-même se définit comme étant en « totale et filiale obéissance au pape », on ne peut que contempler ce mystère d’une Église qui met en cohérence charité et vérité en vue de l’unique fin, le salut suprême des âmes.
Père Serge Martin Ainadou
la croix africa

     

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