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Vêpres à Quimperlé, été 1847.
par Sabaoth 2018-02-06 14:40:53
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En juin 1847, Gustave Flaubert et son ami Maxime du Camp visitent à pied la Bretagne. Les voici à Quimperlé, ils entrent dans une église, c'est l'heure des vêpres... Ils sont saisis par la foi des fidèles.

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Cette église Sainte-Croix est une belle église romane du Xe siècle, à qui son plan circulaire, sa voûte divisée par arcades, ses colonnes engagées à leur base dans des piliers carrés, ses pleins cintres surhaussés et son chœur placé au milieu auquel on monte par des escaliers de plusieurs marches donnent je ne sais quel air bas-empire et gallo-romain. La lumière arrivant d'en haut par de longues fenêtres étroites descend presque perpendiculaire, comme le jour des ateliers, et déverse sur vous une sérénité blanche et pacifique. Ce n'est pas le christianisme rêveur de l'ogive, avec le souffle mystique des cathédrales gothiques, c'est plus reculé, plus latin, d'une théologie plus primitive, d'une poésie plus chaude, on se rappelle le cloître d'Arles et les grands conciles carlovingiens.

Elle était pleine. Tout le monde priait, nous seuls regardions. La foule chantait avec une joie grave, et des bas-côtés, de dessous le porche, de partout, des voix puissantes reprenaient en chœur, après chaque point d'orgue de la voix grêle du prêtre officiant à l'autel. Cela sortait comme d'une seule poitrine un immense cri d'amour.

Les femmes agenouillées à une même place inclinaient la tête sous leur bonnet blanc, on n'en pouvait voir le visage, mais on voyait leurs dos courbés ensemble et la file de leurs mains jointes. Les hommes étaient debout, assis, à genoux, à toutes les places, dans tous les sens, comme ils avaient pu se mettre ou comme la fantaisie les en avait pris ; ils ne semblaient cependant ni contraints ni distraits, on sentait au contraire qu'ils existaient là comme chez eux, chacun s'isolant dans la solitude de son recueillement ou se réchauffant à l'âme de ses frères, et les attitudes de leurs corps étaient nonchalantes ou majestueuses, selon sans doute leurs lassitudes ou leurs redressements intérieurs.

C'étaient des figures graves sous de longs cheveux bruns, de rudes regards plus fauves que la lande, de larges poitrines qui respiraient d'une façon puissante, des têtes songeuses, des airs rustiques et solennels ; mais ces fronts hâlés, découverts, ces solides épaules qui s'inclinaient, ces mains grises comme le manche des charrues et qui restaient oisives, et même les lourdes chaussures que le respect rendait légères, toute cette rudesse tournée en grâce, cette force devenant douceur à son insu avait un grandiose singulièrement doux, presque attendrissant à force d'être naïf.

Ils étaient beaux ces hommes, beaux parce qu'ils étaient vrais et dans la simplicité de leurs costumes faits à leur taille, aptes à leurs corps, pliés selon le travail de leur vie, et dans la bonne foi de leur croyance qui s'exhalait à l'aise dans cette église faite pour elle, restes derniers d'une nationalité complète qui s'efface sans métamorphoses et disparaît sans transition, ainsi que les feuilles de l'if qui tombent sans jaunir. Avec leur costume d'autrefois, leur antique visage et cette religion de leurs ancêtres ils exhibaient ainsi les générations antérieures et semblaient à eux seuls représenter toute leur race. C'est pour cela peut-être qu'ils avaient l'air si pleins, et que chacun d'eux paraissait porter en lui plus de choses qu'il n'y en a ordinairement dans un homme.

Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, chap. VII.

     

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 Vêpres à Quimperlé, été 1847. par Sabaoth  (2018-02-06 14:40:53)
      Merci ! par Luc de Montalte  (2018-02-06 17:02:40)


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