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M. Martin Mosebach ira au prochain pélerinage "Summoruom Pontificum" - un article, à titre d'explication
par Limousin 2017-05-10 10:17:43
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Voici, ci-dessous, la teneur de ce texte

Quelques éléments de commentaire introductif de ma part :

Chers lecteurs,

M. Martin, écrivain très célèbre outre-Rhin (il a reçu en 2007 le très prestigieux prix Büchner à Francfort sur le Main pour ses essais et ses romans) se rendra au pélerinage « Summorum Pontificum » en septembre prochain.

Il a fait paraître un article très important sur le site anglophone « Rorate caeli ». Le texte a été présenté en version originale et en version anglaise.
J’ai préféré traduire la version originale ; j’ai parcouru la version anglaise qui me semble approximative et, réalisant la traduction du texte allemand, j’ai préféré à des fins de présentation :

- numéroter les « Thesen » qu’ils développe à propos du « retour » de la liturgie traditionnelle ;
- traduire le texte allemand au plus près. Ma traduction n’est donc
pas très littéraire maîs tâche de retracer la pensée de l’auteur que j’ai lu et que j’ai rencontré, en outre. Des entre-crochets ont été ajouté au texte allemand, car comme on le sait la langue allemande, riche en vocabulaire, est également concise voire elliptique et oblige pour la traduction en français de recourir à des périphrases.


Sur le fond vous remarquerez ce qu’il écrit en « point n° 5 » dernière phrase et en « point n° 6 » premières phrases, lorsqu’il expose la situation d’urgence qui justifie une désobéissance « formelle » (mais M. Mosebach ajouterait : ,,doch formlos’’) et qui, il me semble, rappelle celle qu’ont esquissée les doyens français de la fraternité Saint-Pie X, il y a quelques jours. En situation d’urgence doctrinale qui est celle caractérisant l’Église catholique depuis Vatican II et qui s’est accélérée avec le pape François 1er, cela se conçoit aisément, il me semble.
En outre, M. Mosebach rejoint les points de vue exprimés par R. de Mattei (cf. sa conférence donnée à Florence le 2 octobre 2016 sur le thème « résistance et fidélité à l’Église en temps de crise ») ou par M. l’abbé Barthe, tous les deux « solidaires » des « Dubia » par leur signature à différentes suppliques sur ce thème, à savoir : « Summorum Pontificum » confirme l’importance d’une initiative qui n’émane plus cette fois de la hiérarchie cardinalice, épiscopale ou cléricale, mais des fidèles eux-mêmes, lesquels exercent dans le cadre du Magistère infaillible, un « sensus fidei ».


Une dernière précision : M. Mosebach, utilise fréquemment le terme "Form", dont il en fait aussi un jeu de mots que l'on peut comprendre à la lecture de l'original allemand.
Mais il fait bien sûr allusion à son essai très connu : Häresie der Formlosigkeit. Die römische Liturgie und ihr Feind. Erweiterte Neuausgabe. Hanser, München 2007, qui a fait l'objet d'une traduction française : "L'hérésie de l'informe - la liturgie romaine et son ennemie". Cet essai explique déjà les ravages de la "nouvelle" liturgie" et les tentatives que les gens simples ont entreprises pour tâcher de sauver ce qu'il restait de la liturgie traditionnelle. Ces éléments se retrouvent dans le texte que je viens de traduire.





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RETOUR À LA FORME (,,Zurück zu Form'')


Le sort du rite est le sort de l’Église

Martin Mosebach, texte publié par « Rorate caeli » en avril 2017.





1 - Les temps au cours desquels on peut faire surgir une nouvelle forme sont extrêmement rares dans l’histoire des hommes. Cela doit survenir lorsque cela doit parvenir à arriver. Les formes d’une grande ampleur se mettent donc en place chaque fois qu’à l’époque où elle se présente, elles sont en mesure de survivre et de se retransmettre en surmontant toutes les ruptures et tous les bouleversements de l’histoire.
Les piliers de la Grèce antique avec leurs chapiteaux doriques, ioniques ou corinthiens sont une sorte de création de formes, au même titre que la tragédie grecque avec une invention des dialogues, procédé qui survit aujourd’hui même dans les séries à épisodes de la télévision. Les Grecs considèrent la Tradition comme étant en elle-même quelque chose de précieux, de grande valeur.
C’était elle qui créait la légitimité. C’est pourquoi la transmission de celle-ci faisait, chez eux, l’objet d’une préservation collective. Porter atteinte à la tradition était désigné par le mot « tyrannie », lequel exprimait l’acte de violence qui, justement, portait atteinte à cette transmission de Forme.

2 – On trouvait sous cette acception une autre Forme qui put se transmettre, franchissant sans peine toutes les limites de chaque époque : c’était la Sainte Messe de l’Église catholique dont la mise en place organique a été fixée en dernier lieu par le concile de Trente, dernière phase de sa croissance. Toutes les phrases [inscrites dans la messe] ont été récapitulées dans le livre de messe du pape de Rome aux fins de aux attaques de recevoir une valeur d’obligation (,,verbindlich’’), sachant que ce livre ne fut jamais exposé aux attaques des hérésies de l’Antiquité tardive. [Précisons que] ce livre fut prescrit à l’usage général de la chrétienté catholique.
Si l’on veut avoir présent à l’esprit le cours de l’histoire de l’Europe, on ne s’étonnera pas de ce que ce livre soit resté intact en dépit des lourdes catastrophes survenues [sur ce continent]. Cette force, cette capacité à rester vivant tient sans aucun doute à la provenance du rite que ce livre contient. Ce rite prend racine dans les temps apostoliques. Le langage ainsi formalisé est en lien des plus étroits avec les décennies au cours desquelles le christianisme fut fondé et l’évangile peut ainsi atteindre sa « plénitude des temps ». Et c’est ainsi que se produisit quelque chose de nouveau, un événement décisif, la plus grande entaille qui fut portée dans le monde.
L’histoire était liée à ce qui était nouveau alors. Cette nouveauté résidait en ceci : permettre à une réalité de prendre forme. C’est ainsi même que résidait avant tout cette nouveauté : « »devenir Forme », c’est-à-dire, Dieu créateur prend la forme de sa créature ; il en prend le corps, il lui donne une existence tangible. Telle est la foi du christianisme : que l’esprit devienne matière, corps, même s’il s’agit d’un corps mort et on appelle cela « prendre forme » ou « prendre corps ». Et cette forme ne saurait être séparée de l’esprit dorénavant. Le Ressuscité et le Sauveur retournant au Père conserve l’un et l’autre les blessures du supplice dont il est mort et ce, pour l’éternité. Les caractères de cette corporéité prennent [ainsi] une signification et une importance éternelles. Ainsi également les rites du christianisme deviennent la répétition continuelle de l’Incarnation ; [à cet égard,] le concile de Trente va dire ceci : de la même manière que s’agissant du corps humain, aucun de ses membres ne saurait être retiré, enlevé, mis à distance sans dommage, aucun élément de la liturgie de l’Église ne saurait être considéré comme sans importance, inessentiel, voire négligé au point sans cela de créer un dommage.

3 – Tout était déjà en place et ceci était stipulé mais il s’est avéré que cela ne devait plus être. La révolution industrielle, le développement des sciences, substitut de la religion et le phénomène formidable de monétariisation (,,Geldmehrung’’1) sans limites sans que cela corresponde à une quelconque accroissement matériel équivalent, tout cela a produit une mentalité d’un genre nouveau auquel il est de plus en plus difficile de résister, mettant en danger l’interpénétration de l’esprit et de la matière, la possibilité de conférer à la matière un tout spirituel appelé à durer (,,Geisthaltigkeit’’), ceci étant considéré comme devant absolument être rendu visible, perceptible, accompli. Les forces qui déterminent notre vie ont perdu de leur évidence saisissable et concrète (,,unanschaulich’’) et aucune d’entre elles à cet égard ne peut trouver une représentation esthétique [adéquate].
En un temps où domine un afflux d’images, ces forces ne sont plus à même de devenir représentation et sont devenues de ce fait quelque chose d’insaisissable, pour ainsi dire, démoniaque. Et il y a plus : du fait de l’incapacité actuelle à atteindre, saisir l’image, incapacité qui même au XXème siècle, a rendu problématique la réalisation de portraits d’individus humains, l’expérience de la réalité a disparu auprès de nos contemporains, une réalité qui n’est saisissable en toute circonstance que par une surélévation venant la contenir (,,sinnhaltige Überhöhung’’).

4 – En une époque [comme la nôtre] où rien n’est plus du tout compris avec justesse et où l’on échange continuellement sur un marché de l’art tapageur ce qui est devenu l’incapacité même à représenter un portrait, il peut se produire qu’une telle expérimentation, lorsqu’elle intervient dans un rite qui s’est développé, s’avère dangereuse.
Cette intervention en tout cas était superflue car un rite issu de l’espace méditerranéen de l’Antiquité tardive n’était déjà pas « conforme aux temps », que ce soit au cours du Moyen-Âge en Europe ou à l’époque baroque, ou encore dans les pays de mission extra-européens – les Indiens d’Amérique du Sud et les Noirs de l’Ouest africain ont peut-être même trouvé ce rite étrange ; et pourtant, c’est ce rite qui a eu le plus grand succès missionnaire -. Lorsque les habitants de la Gaule, de l’Angleterre et de l’Allemagne devinrent catholiques, ils ne comprenaient pas le latin et étaient analphabètes. [Aussi,] la question de la bonne compréhension du culte était tout à fait indépendante de la réception (,,Mitvollzug’’) de celui-ci mot pour mot, de façon textuelle. Les paysannes qui pendant la messe, récitaient leur chapelet mais qui savaient néanmoins que c’est au cours de la messe qu’avait lieu le sacrifice du Christ, comprenaient celle-ci bien mieux que nos contemporains qui en comprennent chaque mot mais en ont perdu la connaissance, parce que la Forme du rite n’a plus réussi à trouver sa véritable expression.
Et il s’avère que, funestement, la réorganisation du rite est « tombée » en 1968, l’année de la révolution culturelle chinoise et d’un soulèvement mondial contre la tradition et l’autorité, juste après la clôture du concile Vatican II. Le concile avait encore confirmé [la validité de] la liturgie transmise d’âge en âge2 dans ses grandes lignes et souligné [simultanément] le rôle de la langue du culte et de la chorale grégorienne, mais alors des liturgistes élaborèrent à la demande de Paul VI un nouveau missel qui n’avait pas reçu les instructions des pères conciliaires et qui tout eut simultanément l’effet d’une rupture : en peu de temps, le rite traditionnel fut modifié, transformé au point de le rendre méconnaissable. Ceci constitua une rupture avec la tradition comme jamais encore la longue histoire de l’Église n’en avait connu. [Même] la soi-disant Réforme protestante n’avait rien prévu de tel et c’est ce qu’apporta justement la liturgie post-conciliaire ; et ce qu’elle apporta fut vraiment infâme.

5 – Cette rupture aurait été vraiment incurable s’il n’y avait pas eu un évêque et un seul, participant au concile et signant en toute bonne foi la constitution sur la liturgie laquelle affirmait que celle-ci devait être la véritable référence pour l’Écriture sainte avant d’envisager une réforme, affirmation conciliaire formulée en toute précaution.
Il faut en remercier l’évêque français missionnaire, Marcel Lefebvre, et lui seul, ainsi que sa Fraternité de prêtres ayant choisi comme patron le saint pape Pie X, réformateur de la messe. En effet, il n’a pas mis en lambeaux le fil [conducteur] de la Tradition, lequel était devenu dangereusement mince. On en vint à une des plus spectaculaires oppositions dont l’histoire de l’Église fourmille : le sacrement dont l’objet se fonde sur l’obéissance de Jésus à la volonté du Père, fut sauvé par la désobéissance à un ordre donné par le pape.
Aussi, ceux qui trouvent impardonnable cette désobéissance doivent admettre que sans celle-ci, le pape Benoît XVI n’aurait plus trouvé matière à légiférer comme ce fut le cas du célèbre motu proprio, aux fins d’affirmer : le rite transmis d’âge en âge mais interdit de façon rigoureuse et effective3 depuis quelques décennies restait en vigueur et gardait son efficacité après avoir totalement disparu.
Car la répression qu’on lui appliqua dans la pratique prit une tournure des plus centralisées, décision dont l’Église d’aujourd’hui ne serait plus capable de prendre de façon aussi impitoyable. Les protestations des croyants et des prêtres eux-mêmes furent balayées d’une main et considérées avec mépris. Jamais l’Église catholique n’avait montré autant de laideur au cours du XXème siècle à persécuter ainsi ce qui était jusqu’alors la forme déterminante de son rite. Et l’interdiction du rite s’accompagna d’iconoclasmes dans d’innombrables églises, allant de pair avec l’enlaidissement des anciens lieux de culte, la destruction des autels, celle des statues vénérées, la dilapidation des vêtements sacerdotaux de valeur.

6 – À ceux qui ne s’accommoderaient pas de la désobéissance de cet évêque français au motif que leur serait insupportable l’idée suivant laquelle d’un péché grave contre l’Église puisse surgir immédiatement quelque chose capable de la sauver, on peut leur répondre ceci : cette désobéissance délibérée, en fait, n’en était pas une. Le pape Benoît XVI a été habité par la grandeur en légiférant sur la réintroduction du rite transmis d’âge en âge dans la liturgie de l’Église [et en disposant que] l’ancien rite n’avait jamais été interdit parce qu’il ne pouvait jamais l’être : aucun pape, aucun concile ne disposait des pleins pouvoirs pour abroger un rite si profondément ancré dans l’histoire de l’Église, ni l’abolir, ni l’interdire. Ni les tenants du libéralisme ou du protestantisme, se déclarant ennemis du rite ainsi transmis, ni les partisans de celui-ci, qui marquèrent leur présence dans les combats des décennies précédentes, n’étaient sur le point d’abandonner l’espoir d’une restauration n’en croyaient pas leurs yeux. Tous eurent en mémoire les interdictions rigides prononcées par de multiples évêques, les menaces d’excommunication, les incriminations lancées. [Et au vu de cette situation], c’est à peine si l’on osait conclure qu’avec cette mise au point établie par le pape Benoît, [il s’avérait que] le bienheureux pape Paul VI avait été dans l’erreur lorsqu’il avait fait savoir expressément sa volonté suivant laquelle ce rite transmis d’âge en âge ne devait être célébré nulle part dans le monde.

7 – Benoît XVI alla plus loin : il déclara qu’il n’y avait qu’un seul et unique rite, contenant deux formes, l’une ordinaire et l’autre extraordinaire, cette dernière étant décrite comme un rite transmis d’âge en âge, de telle sorte que la forme traditionnelle devait être considérée comme la mesure de la Forme nouvellement créée. Si les deux Formes, et c’était le désir du pape, devaient s’enrichir mutuellement, alors on pouvait naturellement aboutir à ce résultat exclusif suivant lequel le nouveau rite avec ses possibilités d’aménagement devait se rapprocher de l’ancien. En revanche, la Forme solide du rite transmis d’âge en âge ne confère comme chacun sait, aucune place à des interventions de quelque nature que ce soit.
Il résulte de l’interprétation du motu proprio que le célébrant du nouveau rite est même tenu de célébrer la messe dans les deux formes du rite lorsqu’il a la conviction qu’il s’agit bien d’un seul rite en deux Formes s’il ne veut pas s’exposer à un mensonge.

8 – Lorsque le pape Benoît parla d’une influence d’un enrichissement des deux Formes du rite, il agit cependant avec une arrière-pensée. Il crut à une évolution organique s’agissant de la liturgie : il condamna la révolution liturgique laquelle, intervenue en 1968, était allée de pair avec le mouvement révolutionnaire mondial, et c’est précisément pour cela que cette révolution liturgique s’opposa à de nouveaux développements et à des déploiements ultérieurs. Cette [révolution,] il l’avait considérée comme un coup sérieux porté à l’esprit de l’Église, au sein même et de façon collective de toutes les générations passées et ce, à raison d’un commandement donné par le pape. Aussi Benoît XVI a voulu intervenir contre cela.
Non seulement cette approche, organique, il ne la considéra pas comme une impossibilité pratique à interdire purement et simplement et dans le monde entier, un nouveau rite marqué par de sérieuses lacunes. Cependant, une telle attitude à l’encontre du nouveau rite, même si on devait lui donner une chance de réussite, aurait été ressentie dans son principe comme la poursuite d’une démarche qui, entreprise par son prédécesseur, avait fait fausse route. La bonne voie se devait, et c’est ce que Benoît XVI espérait, être celle-ci : faire converger, intégrer et de plus en plus, en douceur, avec les encouragements du pape, l’ancienne et la nouvelle Forme. Cet espoir allait de pair avec cette conception qu’il mit au jour lorsqu’il était cardinal, celle de la « réforme de la réforme ».

9 – Ce que Ratzinger désirait encourager avec l’idée de la réforme est exactement ce que les pères conciliaires au cours du concile Vatican II avaient à l’esprit au moment où ils approuvèrent la constitution sur la liturgie sacrée, Sacrosanctum concilium. Ceux-ci voulaient autoriser des exceptions à l’usage du latin en tant qu’il est la langue commune de la liturgie, pour autant que cela apporterait un bienfait au salut des âmes. Le fait que la langue vernaculaire fût présentée comme l’exception n’avait été avancée que pour souligner le sens immédiat du latin en tant que langue de l’Église.
[Les pères conciliaires] imaginèrent une certaine rationalisation du rite, telle que la suppression des prières au bas de l’autel et la lecture du dernier évangile, ce qui aurait constitué une perte regrettable sans en tirer un avantage notable en contrepartie, mais cela n’aurait pas endommagé l’essence même de la liturgie. Bien entendu, ils maintinrent l’ancien rite de l’offertoire. Ces prières d’offrande du pain et du vin mettent en valeur le caractère même de la liturgie dans son aspect sacrificiel et elles ont donc un caractère essentiel.

10 – Une place toute particulière [dans cette liturgie] réside dans l’épiclèse, lorsqu’est invoqué le Saint-Esprit, lequel doit consacrer les offrandes. Ceci résulte de l’ancienne tradition, laquelle englobe l’Empire romain d’Orient. Cette prière pour la consécration est d’une importance capitale. Ce qui fut incontestable, c’est que les pères du Concile considérèrent le canon romain comme ayant valeur d’engagement impératif (,,verpflichtend’’).
La célébration de la liturgie tournée vers l’orient, adressée au Seigneur qui doit revenir fut également pour la grande majorité des pères conciliaires un point qui ne faisait pas discussion. Même les auteurs de la réforme paulinienne de la messe qui, soit-dit en passant, balayèrent tout ce que souhaitaient les pères du concile [sur la liturgie], n’avaient pas osé faire cette modification d’orientation. En revanche, c’est l’esprit de la révolution de 1968 et lui seul qui décentra l’adoration vers Dieu, ce qui était le centre même de la liturgie catholique, et installa dans l’Église ce vis-à-vis professoral du prêtre et de la communauté par les milieux cléricaux.
Et de même, dans la musique sacrée, les pères conciliaires ne souhaitèrent aucune modification de la tradition. Il est tout à fait incroyable de lire [à ce propos] ces passages de la constitution sur la liturgie, lesquels furent traités par les défenseurs du mouvement post-conciliaire comme si ces passages disaient le contraire.
On doit se dire alors que le plan d’une « réforme de la réforme » n’entendait pas envisager un retour à l’avant-concile comme les ennemis du pape Benoît l’affirmèrent. Cette « réforme de la réforme » n’avait pas d’autre objectif que celui de réaliser le programme du concile.

11 – C’est avec précaution qu’avança le pape Benoît. Il fit la promotion de son projet en des termes très généraux. Lorsqu’il n’était encore que cardinal, il avait fait savoir que la célébration face au peuple était une lourde erreur. Il confirma les travaux scientifiques du théologien Klaus Gamber, lequel apporta la preuve que jamais dans son histoire l’Église, mises à part quelques rares exceptions, fit des célébrations face au peuple et il plaida pour les prêtres installassent impérativent au moins une grande croire à même l’autel s’il n’était pas possible de retourner l’autel, de telle sorte qu’ils pussent tourner leur prière vers cette croix. Il se battit avec un succès incertain pour que soient corrigées les paroles consécratoires, lesquelles, avec l’introduction des langues vernaculaires s’avéraient mal traduites. Á titre d’exemple, et ce, sans autorisation préalable et en contradiction avec les termes mêmes du texte grec conforme, on peut entendre de l’autel que le Christ a offert le calice de son sang « pour tous » au lieu de dire « pour beaucoup4 ». C’est ainsi que l’on a agi en Allemagne, le pays de la Réforme, lequel pays résista avec force et constance à Ratzinger et cette traduction donnée en allemand, une traduction erronée, n’a toujours pas été corrigée.

12 - Cependant, le pape Benoît lui-même n’a pas poursuivi plus loin cette tentative en ce sens. On doit admettre que ce souhait qu’il avait à cœur de lancer la « réforme de la réforme », il y a renoncé lorsqu’il se résolut à cette décision énigmatique dans ce qui pouvait l’expliquer, à savoir celle de renoncer à sa charge d’évêque de Rome pour des motifs de convenances personnelles. Ils’était aperçu qu’il ne disposerait que de peu de soutiens auprès de la plus haute hiérarchie pour réaliser cet objectif de « la réforme de la réforme », ayant eu en même temps cette conviction qu’il fallait purement et simplement retirer le projet. D’ailleurs, il dut voir que son successeur ne s’était pas gêné de rejeter expressément l’idée d’une « réforme de la réforme ».

13 – Il reste donc l’œuvre la plus importante, [accomplie] par le pape Benoît, du moins pour ce qui concerne la liturgie, à savoir le motu proprio et l’instruction « Summorum Pontificum ». Par ces deux instruments, il accorda à la liturgie transmise d’âge en âge une garantie sur le plan juridique (en droit canon), lui conférant une place précise dans la vie de l’Église. Pour ceux qui croient que ce n’est pas beaucoup, qu’ils n’oublient pas ce que furent ces longues années qui précèdent. S’agissant furent des normes alors applicables, elles sont l’empreinte de ces « années de plomb » comme dirait le poète Friedrich Hölderlin. [Parmi ceux qui les ont vécues], disposant d’une vue claire de l’Église et du monde d’alors, aucun n’était en mesure d’espérer qu’un pape, rien qu’un seul, au cours d’un pontificat unique, serait capable de corriger cette dérive liturgique si ancrée dans les mentalités hostiles aux valeurs spirituelles (,,geistfeindlich’’). Cependant, tous ceux qui s’efforcèrent de maintenir un culte transmis d’âge en âge éprouvèrent la réalité d’entraves sans fin qui leur furent mises en chemin [pour empêcher ce maintien]. Ce n’est pas tant le fait que ces entraves ont été d’un seul coup évanouies mais à présent, il s’avère irréaliste de ne pas tenir compte d’un avant et d’un après « Summorum pontificum ».
Les lieux dans lesquels on célèbre aujourd’hui la messe traditionnelle se sont multipliés. Les églises dans lesquelles le culte catholique est normalement célébré accueillent cette messe, ce qui fait oublier la situation précédente pendant laquelle celle-ci n’avait droit qu’à des caves ou des arrières-cours pour être célébré, et ceci dura pendant de nombreuses années. Le nombre de jeunes prêtres ayant l’amour de l’ancien rite s’est considérablement élevé, y compris les prêtres diocésains dont plusieurs se sont mis à l’apprendre. Et de même, le nombre des évêques disposés à confirmer la place de l’ancien rite et à le mettre en œuvre pour les ordinations.

14 – Celui qui a la malchance de vivre dans un pays ou dans des régions où cette évolution n’est pas perceptible – et il y en a beaucoup, il est vrai -, n’est pas aidé par la réalité des faits nouveaux que je relate ici. [Il reste que] l’heure est venue de faire un sort à cette affirmation longtemps répandue suivant laquelle au sein de l’Église catholique, la liturgie et l’éducation religieuse sont entre bonnes mains lorsqu’elles sont confiées au clergé. Ceci a [longtemps] expliqué la passivité des fidèles [à cet égard]. L’énorme crise liturgique qui a suivi le concile Vatican II, laquelle s’est accompagnée d’une crise de la foi et de l’autorité, a préparé la fin d’une situation qui consistait à se décharger [sur le clergé]. Le mouvement en faveur de l’ancien rite provient en large part des fidèles laïcs. Et quand bien même l’application de « Summorum Pontificum » et la réconciliation prochaine et espérée de la Fraternité Saint-Pie X avec les Saint-Siège renforceraient la position des prêtres qui ont agi en faveur de l’ancien rite, cela ne changera rien au fait que ce seront les fidèles laïcs qui joueront le rôle décisif pour assurer, grâce à leurs efforts de réussite [de cette restauration]. En effet, les fidèles laïcs d’aujourd’hui diffèrent de ceux d’il y a 40 ans ; ils ont amèrement souffert d’avoir perdu la connaissance précise de l’ancien rite et ils se révoltent contre [cet état des choses]. Les jeunes qui en viennent aujourd’hui à l’ancien rite ne l’ont jamais connu du temps de leur petite enfance. Ils n’en sont même pas nostalgiques pour reprendre les termes mêmes du pape François, lequel les attribue abusivement à leur endroit, comme s’ils regrettaient ces temps révolus. Mais il se trouve qu’ils préfèrent vivre dans l’ancien rite comme étant quelque chose de nouveau. Et voici qu’un monde qui leur était inconnu jusqu’à présent, leur apparaît, s’ouvre à eux, un monde qui offre des promesses de découverte, d’études, un monde plein d’inépuisables attraits.
Cependant, ceux qui découvrent aujourd’hui le rite transmis d’âge en âge, dans sa véracité et sa justesse de style, dans son orthodoxie, sont, c’est évident, une élite ; pas au sens d’élite sociale, mais au sens de groupe réunissant ceux qui sont sensibles et prédisposés à ce qui est hautement mystique, sensibles et disposés à distinguer la vérité du mensonge. Déjà, l’auteur de « L’automne du Moyen-âge », John Huizenga (5, avait constaté qu’entre la sensibilité au style et l’orthodoxie, les liens s’avéraient très étroits.

15 – Une très grande partie des fidèles jusqu’à ce jour n’a jamais connu autre chose que la messe issue de la réforme [post-conciliaire], laquelle se présente sous d’innombrables formes. Ces fidèles ont perdu toute idée d’un royaume spirituel [constitué par] l’Église et ne sont fréquemment plus en mesure de suivre l’ancienne messe. On ne peut pas le leur reprocher, néanmoins, car la messe traditionnelle requiert une expérience de vie et il se trouve que l’époque post-conciliaire a eu notamment pour caractéristique distinctive un renoncement, dans plusieurs pays, à assurer une formation et une instruction religieuse, [au point que] la religion catholique, laquelle dispose d’un nombre très élevé de croyants [recensés] à travers le monde, est en réalité la religion la plus mal connue, même par ceux qui s’en réclament.
Même s’il y a encore beaucoup de catholiques qui se sentent blessés, choqués par la musique haïssable, le mauvais goût puritain, le caractère trivial de l’enseignement donné, par le caractère profane des nouveaux bâtiments censés être des églises, il s’est constitué un fossé qui, en 40 ans, s’est établi entre ceux [qui sont restés attachés à] l’ordo traditionnel et au « nouvel » ordo et ce fossé est devenu très profond, souvent infranchissable : le fait que les hautes autorités tentent de réprimer, sinon supprimer toute velléités, tout effort spirituel exceptionnel, inhabituel, autant dire, toute véritable réforme – et l’on sait que toute véritable réforme consiste toujours à mettre la bride, à recourir à un ordre plus rigoureux [aux fins de se mettre en œuvre] – est une constante dans l’histoire de l’Église. Et ceci réalise ici une épreuve du feu pour tous ceux qui veulent réformer et méritent à ce titre le nom de réformateur. L’ancien rite regagne des positions dans des centaines de petites chapelles, avec l’improvisation qui l’accompagne pour être célébré par de jeunes prêtres répandus à travers le monde. [Ces fidèles se rattachent] à des paroisses qui réunissent beaucoup de petits enfants et sans eux, l’ancien rite ne regagnera pas des positions.

16 – La reconquête de l’ancien rite est à présent l’affaire des jeunes générations et cela procure de gros avantages. Pour ceux qui ont vécu la suppression effective et l’interdiction inadmissible de [l’ancien] rite à la fin des années 70, cela se situait dans la ligne d’une pratique liturgique qui était celle [encore] en usage dans les années 50, autrement dit, une habitude ancrée depuis des décennies. Cela peut paraître surprenant à dire, [mais] cette pratique n’était pas ce qu’il y avait de mieux [à faire], dans plusieurs pays en tout cas. En tout cas, on ne pouvait plus croire à la force mystagogique du rite. L’architecture de la messe fut recouverte de multiples cantiques et lorsqu’il y avait des messes basses6, le célébrant prononçait des paroles inlassables en langue vernaculaire censées être celles du rite, mais ne réalisant en aucune façon la traduction conforme du texte latin ; et en de nombreux endroits, les chorales grégoriennes ne jouaient qu’un rôle secondaire. Ceux qui ont 20 ou 30 ans aujourd’hui n’ont aucune expérience de ce passé et ils ne l’auront plus. Ils peuvent [à présent] trouver et vivre dans le rite ce qui constitue une nouvelle virginité, laquelle est libérée de toutes les entraves de ce passé récent.

17 – Les grands dommages qui résultent de cette révolution résident surtout en une perte de cette évidence que tous les catholiques même analphabètes, même petits bergers, même femmes de ménage, même simples ouvriers et aussi Pascal ou Descartes étaient à même de comprendre la liturgie. Le rite ancien appartient dès lors au royaume des pauvres qui, grâce à lui, entraient dans un monde qui sans cela, ne leur était pas accessible et ainsi pouvaient-ils passer d’un monde à un autre, un passage dont sont capables de franchir les artistes et les mystiques au demeurant.
Le fait que tout cela ait été perdu n’a pas été pour plusieurs générations et c’est ce qui explique une perte irrémédiable due au caractère ignoble [qui s’est attaché à] la réforme de la messe, y compris au sens moral : le fait d’être convaincu qu’il fallait en priver les générations futures témoigne de l’arrogance et de l’aveuglement d’une telle attitude.
Mais au moins, à travers « Summorum Pontificum », il devient possible à quelques-uns et dans de petits cercles, de retrouver de plus en plus cette sorte d’évidence et de faire grandir les enfants dans ce culte [restauré] qui leur permettra d’atteindre cette évidence par étapes.

18 – Il devient clair que ce mouvement en faveur de l’ancien rite, qui est loin d’être un témoignage auto-satisfait s’appuyant sur des considérations esthétiques, présente un caractère apostolique en pleine vérité. On a ainsi observé que le rite transmis d’âge en âge produit des effets sur les convertis comme jamais. Son profond enracinement dans l’histoire et son orientation vers l’universalité et l’éternité (,,Weltende’’) sont l’antidote atemporelle (,,Antizeit’’) à la contemporanéité, laquelle, en se concentrant exclusivement sur l’efficacité, a emprisonné tant d’hommes et ce d’autant plus que l’optimisme envers le progrès a servi d’accompagnement à ce qui constitue une mentalité économique. On sait d’ailleurs qu’à cet optimisme a succédé un pessimisme fondamental – à vrai dire, on ne s’en plaindra pas – qui ressemble à un réveil, faisant pièce à au moins 200 ans d’illusions.
Depuis toujours, les chrétiens savaient que le monde avait chuté du fait du péché originel et n’offrait aucune occasion de donner prise à un quelconque optimisme si l’on s’en tient au cours de l’histoire. Aussi, la religion catholique est, selon les termes mêmes de T. S. Eliot, une « philosophie de la désillusion ». Mais elle n’est pas là pour enfoncer [l’homme] ; en revanche, elle enseigne seulement que l’on atteint une espérance que le monde n’est pas capable de donner. Telle est cette ouverture que déploient la grande liturgie romaine transmise d’âge en âge, et aussi, bien sûr, la divine liturgie de saint Jean Chrysostome, celle de l’orthodoxie grecque, et cela permet de diriger notre regard partant des choses temporelles pour aller vers l’éternité.

19 – Certes, ce mouvement de restauration du rite traditionnel constitue une avant-garde investie par la nouvelle génération qui suffoque, [emportée] dans le courant de la société contemporaine. Mais une avant-garde ne peut être considérée comme telle que si elle n’oublie pas le troupeau de tous ceux qui en tous lieux, doivent revenir à la plénitude de la religion catholique et si l’on pense que des générations, dans la suite du concile Vatican II avaient recherché le salut de l’Église dans sa sécularisation et l’ont emporté dans leur tombe.


Martin Mosebach,

Rome, 3ème dimanche de l’Avent, « Gaudete », 2016.


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 M. Martin Mosebach ira au prochain pélerinage "Summoruom Pontificum"  [...] par Limousin  (2017-05-10 10:17:43)
      Merci pour ce texte ! par Jean-Paul PARFU  (2017-05-10 10:48:29)
          En effet, cher Monsieur... par Limousin  (2017-05-10 11:15:15)


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