Le curé de Châteaubriant demande pardon aux musulmans par Jean Kinzler 2016-08-02 21:52:59 |
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Le curé de Châteaubriant appelle à « raison garder » face à la peur des attentats
Bogdan Bodnar, le 02/08/2016 à 17h56
Un correspondant de presse franco-marocain venu en reportage dans une église de Loire-Atlantique a été contraint de s’expliquer auprès des gendarmes, qu’un paroissien inquiet avait appelés. Un incident aussitôt dénoncé par le curé de la paroisse dans une tribune engagée.
Raison garder. C’est le message qu’a voulu faire passer à la communauté chrétienne le P. Patrice Éon, curé de Châteaubriant (Loire-Atlantique). Dans un texte publié dimanche 31 juillet sur le site de la paroisse, le prêtre est revenu sur un épisode malheureux survenu dans son église le matin même.
Un inconnu et un paroissien inquiet
Cinq jours après l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, un correspondant de Ouest-France était venu assister à la messe en l’église Sainte-Croix pour « sentir l’atmosphère de la communauté chrétienne » et « prendre le pouls de la communauté catholique ». La veille, il avait réalisé une interview du P. Éon.
Trouvant suspecte la présence de cet inconnu, franco-marocain de 46 ans, muni d’un casque de moto et d’un sac, un paroissien avait alors appelé la gendarmerie. Le journaliste avait été contraint de sortir de l’église, escorté de deux gendarmes, pour s’expliquer, avant de pouvoir rentrer de nouveau. Il avait été rejoint à l’extérieur par plusieurs paroissiens qui racontent combien l’homme était « choqué », « en plein désarroi ». Ces témoins de l’incident, tout comme le curé de la paroisse, regrettent vivement ce délit de faciès.
Pardon « au nom de toute la communauté »
« Cela s’est fait avec beaucoup de délicatesse de la part des forces de l’ordre, mais, vous l’imaginez bien, cela a fortement choqué l’intéressé », commente le curé dans son message, demandant pardon au journaliste « au nom de toute la communauté chrétienne ». Plus largement, le prêtre ne nie pas qu’il faille « être vigilant » dans le contexte d’attentats qui ont frappé la France, et dernièrement le diocèse de Rouen. « Il ne faut donc pas être naïf et tomber dans l’angélisme, quand on est en guerre, il faut se défendre », affirme-t-il.
Toutefois, il appelle à bien discerner entre vigilance et suspicion. « Va-t-on se mettre à suspecter tout visage nouveau qui entre dans notre assemblée sous prétexte que nous ne le connaissons pas ? Je sais que le climat est à la peur, mais justement parce que le climat est à la peur, il faut raison garder ! », martèle-t-il.
Pas d’amalgame entre musulman et islamiste
Le P. Éon rappelle ainsi que « l’église est un lieu où l’hospitalité est sacrée », un lieu où doit résider « la bienveillance des frères » et non la stigmatisation des autres « sous prétexte qu’ils sont d’une autre religion et d’une autre origine, en clair sous prétexte qu’ils sont musulmans ». « Si chacun se met à suspecter son voisin, alors il n’y a plus de fraternité chrétienne possible », résume-t-il. Ce qui ne prive pas les chrétiens du devoir « d’interpeller nos amis musulmans sur l’enracinement de cet islamisme dans l’islam », écrit le prêtre qui invite simplement à ne pas faire d’amalgame entre musulman et islamiste.
Sans renoncer à « lutter sans faille contre l’islamisme », le P. Éon précise néanmoins « que nous ne pouvons pas, en tant que disciple du Christ et héritier de la grande tradition biblique, refuser l’hospitalité à un musulman parce qu’il est musulman ». Dans les colonnes de Ouest-France, le correspondant concerné a exprimé pour sa part sa compréhension, pardonnant l’erreur commise et estimant que l’incident « servira peut-être de leçon et permettra à chacun d’être plus prudent et moins jugeant afin que ça ne se reproduise plus ».
Bogdan Bodnarlc
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Message du Père Patrice Eon, curé de la paroisse.
Ce dimanche 31 Juillet, le correspondant local du journal Ouest-France arrive dans l’église Saint Nicolas de Châteaubriant, quelques minutes avant le début de la messe. Après l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, et après avoir interviewé le curé de la paroisse la veille, il veut sentir l’atmosphère de la communauté chrétienne, écouter les prières, et recueillir quelques réactions de paroissiens à l’issue de l’eucharistie.
Le problème, c’est que le correspondant en question est d’origine franco-marocaine, qu’il porte avec lui un sac et un casque de motocyclette, et qu’il n’a pas l’air d’être là pour prier. Cela suffit pour qu’un fidèle prenne peur et s’en aille illico à la gendarmerie prévenir qu’un individu suspect s’est mêlé aux pratiquants du dimanche. La suite est connue de l’assemblée présente à cette messe de 10h30 : deux gendarmes féminins, faisant leur devoir, se sont sentis obligés de venir contrôler notre homme au cours de la célébration, l’ont prié de les suivre dehors, et après avoir vu à qui elles avaient à faire l’ont invité à entrer de nouveau dans l’église.
Cela s’est fait avec beaucoup de délicatesse de la part des forces de l’ordre, mais, vous l’imaginez bien, cela a fortement choqué l’intéressé. Entrer dans une église qui est un lieu de paix, de recueillement, de communion, et en sortir entre deux gendarmes, alors que l’on n’a rien fait d’autre que d’être là en empathie avec une communauté catholique ébranlée par l’assassinat d’un prêtre, c’est profondément humiliant, et il y a de quoi être déstabilisé ! Imaginez que vous entriez dans la mosquée de la Ville aux Roses, avec la même attitude de cœur, et que vous en sortiez de la même manière, et vous comprendrez ce que cet homme a pu ressentir …
Cela m’amène à trois réflexions que je me permets de partager avec mes frères chrétiens de Châteaubriant.
La première est celle-ci : le pape François l’a encore rappelé, notre monde est en guerre, « une guerre en morceaux » selon son expression. Il ne faut donc pas être naïf et tomber dans l’angélisme, quand on est en guerre, il faut se défendre. Ce qui est arrivé à Saint-Etienne-du-Rouvray , à Nice, à Paris, à Toulouse, mais aussi en Allemagne, aux USA, en Turquie, et ce qui arrive constamment en Irak , peut aussi arriver chez nous à n’importe quel moment. De ce point de vue, il nous est nécessaire d’être vigilant. Si nous voyons dans nos églises des personnes aux comportements suspects, il est évident que nous devons agir. Mais la question, c’est celle-ci : qu’est-ce qu’un comportement suspect ? Peut-on vraiment dire qu’emporter avec soi un sac et un casque dans une église, c’est avoir un comportement suspect ? … Personnellement, j’en doute… Ou alors, est-ce le teint basané d’un visage et ses traits méridionaux qui signalent un individu potentiellement dangereux ? C’est évident que non ! Va-t-on se mettre à suspecter tout visage nouveau qui entre dans notre assemblée sous prétexte que nous ne le connaissons pas ? Je sais que le climat est à la peur, mais justement parce que le climat est à la peur, Il faut raison garder ! Je suis sûr que le fidèle qui a alerté la gendarmerie a voulu le faire pour le bien de tous, mais je suis sûr aussi que nous ne pouvons pas continuer à agir ainsi : si chacun se met à suspecter son voisin, alors il n’y a plus de fraternité chrétienne possible.
Et c’est la deuxième réflexion que je vous livre : l’église est un sanctuaire, un lieu sacré, un lieu où l’hospitalité est sacrée. Si, même dans les églises, on ne peut pleut plus entrer sans sentir d’abord la bienveillance des frères et leur accueil inconditionnel, alors un des derniers remparts de la fraternité est en train de s’écrouler, et c’est toute notre société qui va se déliter à vitesse grand V. Il faut que nous, chrétiens, nous résistions absolument à la tentation de stigmatiser nos compatriotes sous prétexte qu’ils sont d’une autre religion et d’une autre origine, en clair sous prétexte qu’ils sont musulmans. Encore une fois, il ne faut pas faire de l’angélisme. Encore une fois, nous devons lutter sans faille contre l’islamisme. Nous avons aussi le droit d’interpeler nos amis musulmans sur l’enracinement de cet islamisme dans l’Islam. Nous avons le droit de ne pas consoner avec la religion de l’Islam. Mais nous ne pouvons pas, en tant que disciple du Christ et héritier de la grand tradition biblique, refuser l’hospitalité à un musulman parce qu’il est musulman. (Ou alors, il faudrait admettre que tout musulman est potentiellement un islamiste, et qu’il faut s’en méfier !). Nous sommes heureux des bons rapports que nous entretenons avec la communauté musulmane de Châteaubriant, et nous voulons non seulement les conserver mais les cultiver.
La troisième réflexion, la voici : Oui, nous pouvons légitimement éprouver de la peur devant les actes de barbarie dont sont capables les terroristes djihadistes. Oui, il est humain d’être habité par une sourde inquiétude devant un danger qui peut surgir à tout moment. Mais nous avons aussi la parole du Christ : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jean 16,33). « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre coeur ne se trouble point, et ne s’alarme point ». (Jean 14,27). Notre confiance, nous la mettons sans doute dans les forces de l’ordre … mais bien plus fondamentalement, nous la mettons dans le Christ Jésus, notre Maître et notre Ami. Quoiqu’il nous arrive, de serein ou d’éprouvant, nous sommes toujours dans la « chaude main de Dieu » (Soljenitsyne).
Mes propos pourront peut-être choquer certains paroissiens. Je leur en demande pardon. Je demande surtout pardon au correspondant local d’Ouest-France, au nom de toute la communauté chrétienne, pour ce qu’il lui est arrivé dimanche. Je sais qu’il n’est pas dans le ressentiment, il me l’a dit, et qu’il comprend que c’est la peur qui est la cause de tout. Qu’il soit remercié pour sa compréhension.
Père Patrice Éon.saintecroixenchateaubriant-nantes.cef.fr
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