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Le rite de l'élévation
par Turlure 2015-12-16 13:39:42
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Je rebondis ici sur ce très intéressant fil sur l’exécution de chants au Saint-Sacrement après l’élévation.

Je serais là-dessus moins catégorique que Nemo sur la légitimité de l’emploi d’une pièce autre que l’O Salutaris (mettons à part le cas du Benedictus puisqu’il s’agit en l’occurrence de la rigoureuse exécution de l’ordinaire de la messe et non d’un chant ajouté) : l’interprétation du Panis angelicus ou du Tantum ergo (qui comme, l’O Salutaris, sont des strophes finales d’hymnes de la Fête-Dieu) ou encore de l’Ave verum ne me parait pas plus inappropriée que celle d’un chant non prévu par la liturgie à la suite de l’antienne d’offertoire.
Pour autant, je partage l’avis de Bertrand et d’Yves Daoudal : la tendance dans le monde tradi actuel à l’inversion des priorités entre le répertoire liturgique (qui, en principe, se suffit à lui-même) et les ajouts autorisés est un vrai problème. On éclipse ainsi la richesse de la liturgie.

Cependant, Nemo n’est pas tout-à-fait exact en invoquant l’usage du chant de l’O Salutaris « après la consécration », si par là il entend « après l’élévation ». C’est en réalité pendant l’élévation que l’on chantait cette hymne (voir à ce propos la très instructive note n° 10 de cette page ). En effet, si la règle romaine, comme l’atteste le cérémonial des évêques, est l’adoration du Saint-Sacrement en silence, avec un fond d’orgue lorsque ce dernier est autorisé (l’exigence du silence complet est moderne, il me semble qu’elle vient d’une instruction de Pie XII), selon les lieux et les époques, on a chanté à l’élévation comme on chante au salut.

Cela me conduit à quelques réflexions sur ce rite de l’élévation, son origine, sa beauté et son sort dans la liturgie traditionnelle telle qu’elle est aujourd’hui habituellement célébrée.

On sait qu’il est apparu au XIe siècle, en réaction à l’hérésie de Béranger de Tours contre la présence réelle. Il s’inscrit de façon plus large dans le mouvement de développement de l’adoration du Saint-Sacrement au début du second millénaire. Alors que la communion sacramentelle est devenue exceptionnelle pour les fidèles, il fallait au cœur de la messe un nouveau sommet, un lien unissant le non-communiant au Saint-Sacrement. La présentation des Saintes Espèces à l’adoration des fidèles immédiatement après la transsubstantiation répond à ce besoin.

Il faut bien réaliser combien l’élévation représente une coupure dans la prière du canon - une sorte d’arrêt sur image. Alors que les paroles de la consécration sont prononcées par le prêtre dans l’intimité divine, en appelant les fidèles à adorer le Seigneur, l’élévation rend public le miracle de la transsubstantiation. Il faut sans doute s’imaginer, qu’avant que s’institue ce rite, rien ne permettait au clergé (en dehors des ministres de l’autel) de déceler la consécration.
Remarquons à ce propos que les rubriques générales du missel disaient que tout le monde s’agenouille quando elevatur Sacramentum (toutefois, le Codex de 1960 dit : ad consecrationem). C’est un agenouillement d’adoration qui s’est surajouté à l’antique précepte de prier debout le dimanche et, de façon générale, en dehors des jours de pénitence. A la lecture du cérémonial des évêques, on s’aperçoit que c’est l’élévation qui ne doit pas commencer avant la fin du Sanctus, pas la consécration.

Il m’apparaît de plus en plus que, dans les messes auxquelles nous assistons aujourd’hui, même si elle est accomplie pieusement, l’élévation est rituellement réduite au strict minimum. Il ne me semble par ailleurs pas inintéressant de mettre ce « déclin » en parallèle avec le retour de la communion générale à chaque messe, dans un mouvement en quelque sorte inverse à celui du XIe siècle.
Je crois que la piété liturgique gagnerait beaucoup à ce qu’elle soit remise à l’honneur, ce qui passe par les considérations suivantes :

- Si l’élévation n’est pas et n’a pas à être un temps d’adoration prolongé, elle est aujourd’hui généralement trop brève (le seul temps des trois coups d’encensoir). Le célébrant devrait, après l’avoir élevé(e) lentement et avant de l’abaisser similairement, tenir l’hostie et le calice au sommet pendant une quinzaine de secondes, voire un peu plus.

- La sonnerie de la clochette par le servant – en trois coups ou continuellement – mentionnée par le ritus servandus s’applique à la messe basse. De même que le petit cierge posé sur l’autel est un succédané des flambeaux portés par les acolytes à la grand-messe (ou des grands candélabres allumés pour l’élévation autour de l’autel dans certaines églises), ce symbolique effet sonore tient lieu de la sonnerie des cloches de l’église. Il faut remettre à l’honneur cette sonnerie des cloches lors de l’élévation des messes chantées là où c’est possible (cela se fait par exemple à l’abbaye de Fontgombault, pour citer un lieu que je connais). L’intensité du carillon peut varier selon la solennité de la fête et, pour les messes de requiem, on sonnera le glas.

- L’orgue devrait jouer sur les fonds sur un mode contemplatif pendant l’élévation, en s’accordant avec la tonalité liturgique du jour. Si cet usage est, sauf erreur de ma part, devenu contra legem depuis Pie XII (voire plus haut), il n’en est pas moins romain et traditionnel. Ainsi se manifeste naturellement la connotation particulière des jours où l’orgue n’est pas permis (comme dit Nemo, « en Avent et en Carême on doit retrouver le goût des grands silences »), où seules les cloches se font entendre. Le Jeudi Saint, jour de l’institution de l’eucharistie et de l’entrée du Seigneur dans la Passion, l’élévation revêtira une atmosphère de gravité et de tension unique, le Saint-Sacrement étant alors élevé dans un silence complet (qu’on s’abstiendra de gâcher par le son aigriard des crescelles, dont le rôle est de remplacer la cloche dans sa fonction utilitaire, non d’enlaidir le plus émouvant des silences). Ne parlons pas ici de la défunte élévation de l’Hostie du Vendredi Saint après le Libera nos, qui formait un magnifique pendant de celle de la veille.

- Le clergé devrait respecter strictement la règle de se relever après l’élévation, en dehors des jours de pénitence où l’on prie à genoux.

     

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