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Le plain-chant dans une cathédrale au XIXe siècle
par Peregrinus 2015-12-07 20:47:28
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On peut lire, dans Soldat et prêtre, ou Le modèle de la vie sacerdotale et militaire, dans le récit et l’exposé des actions de l’abbé Timothée Marprez de l'abbé Henri Congnet, chanoine de la cathédrale de Soissons, un témoignage intéressant sur l'état, la pratique et les exigences du chant grégorien et de la psalmodie dans une cathédrale de France dans la première moitié du XIXe siècle.
L'ouvrage, que l'on peut lire dans son intégralité sur Gallica est très intéressant tant par l'itinéraire retracé, celui d'un ecclésiastique ordonné sous la Révolution puis enrôlé dans les armées révolutionnaires avant de faire une honorable carrière de curé couronnée par une nomination au chapitre cathédral de Soissons, que par la masse de détails concrets que ne donneront que rarement les sources d'archives.

Je me borne ici à reproduire quelques passages sur la nomination de l'abbé Marprez à l'office de grand-chantre de la cathédrale en 1835, qui sont les plus susceptibles d'intéresser certains liseurs de ce forum.


Au moment de l’entrée du nouveau chanoine dans le chapitre, en 1834, la compagnie comptait encore trois ou quatre membres plus anciens, qui possédaient parfaitement la science du plain-chant. Mais d’abord leur voix était si faible, qu’à peine pouvaient-ils se faire entendre, même dans le chœur ; ensuite Mgr de Simony pensait avec raison que, pour être un grand chantre digne de ce nom, il fallait tout autre chose que la science du chant. L’esprit d’organisation, des vues arrêtées, de la suite dans les idées, une grande fermeté pour poursuivre l’exécution de ce qu’on a une fois résolu : voilà les qualités essentielles d’un grand chantre de cathédrale. Le prélat les trouva réunies dans l’abbé Marprez. Il lui parut l’homme éminemment propre à ressusciter les anciennes traditions capitulaires, et à reconquérir, pour les offices, les cérémonies et les chants, la réputation de décence, de précision et de douce harmonie qui ont été longtemps une des gloires de l’église de Soissons. Aussi la promotion du nouveau grand chantre (10 septembre 1835) dans la plénitude de ses droits et de son autorité, CUM OMNIBUS JURIBUS ET PERTINENTIIS UNIVERSIS, a-t-elle été vivement applaudie. Pour le chœur de la cathédrale de Soissons, elle fut presque une révolution. Et en effet, le goût du chant et de la musique était comme inné chez l’abbé Marprez. […] Une note tant soit peu fausse ou faiblement attaquée, lui causait des mouvements d’impatience qu’il n’était pas toujours maître de réprimer. Chez lui, une voix pleine, forte et sonore donnait à tout ce qu’il était chargé de chanter une grâce particulière : chacun sait qu’on écoutait avec satisfaction ses intonations, toujours si justes et si mélodieuses.
Quel amateur de chant religieux n’a pas conservé le souvenir de ces préfaces si délicieusement modulées, de l’Adjuva nos, du Domine non secundum, au Salut des quarante heures ; de ces reprises devant le trône pontifical, le bâton cantoral en main, de l’antienne de Magnificat aux premières Vêpres de nos grandes solennités, et de ce magnifique répons bref de la Pentecôte, Terra mota est, qu’il s’était adjugé et réservé à lui seul, et qu’il chantait avec tant d’aplomb, de force et de majesté, comme pour célébrer plus dignement, pensait-il, le grand anniversaire de la fondation de l’Eglise chrétienne ?
Bien capable sans contredit d’entonner toute espèce de pièce de chant, sans direction étrangère, il réclamait, il exigeait toujours le secours d’un instrument, orgue ou ophicléide, afin d’être mis dans l’impossibilité de se tromper de la moindre fraction d’un ton. Du reste, foulant aux pieds les considérations qu’aurait pu lui suggérer un amour-propre mal placé, non seulement il permettait, mais il commandait qu’on le détonnât, si parfois (ce qui était presque sans exemple) il s’était tant soit peu trompé dans une intonation.
Le grand chantre, avec sa foi vive, sentait que rien n’est petit dans le culte de Dieu ; aussi, quel zèle intelligent n’avait-il pas pour faire exécuter la psalmodie d’après les règles bien déterminées (1), telles qu’elles étaient généralement admises de son temps ! Souvent il faisait chanter devant lui par les chantres de la cathédrale des psaumes entiers, pour les rompre au système auquel il les assujettissait, ou bien il choisissait les versets les plus difficiles à exécuter, et les leur faisait répéter plusieurs fois de suite, jusqu’à ce que leur exécution ne laissât plus rien à désirer.
[...]
A ces qualités, si précieuses pour le dignitaire qui est appelé à imposer à un nombreux personnel et à diriger une masse d’exécutants, ajoutez un coup d’œil d’aigle qui lui faisait apercevoir sur-le-champ, dans toutes les parties du chœur, les moindres manquements à la discipline ou aux cérémonies ; ajoutez cette force de volonté qui ne le laissait jamais reculer devant une attaque, jamais transiger avec ce qu’il regardait comme son devoir : grondant, et au besoin grondant fort, ses plus intimes amis, quand il les voyait s’écarter tant soit peu de la ligne qu’en vertu de sa charge il leur avait tracée : – « Je ne souffrirai jamais, disait-il dans son langage énergique, que qui que ce soit marche sur ma chape. » Enfants de chœur, chantres, serpentiste, organistes, séminaristes, directeurs de maîtrise, choristes, tous recevaient tout à tour ses franches et brusques admonitions, de vive voix, par lettres, en plein chapitre ou en particulier. Après cela, faut-il s’étonner si, pendant les longues années de son grand cantorat, il parvint à maintenir tout ce qui l’entourait dans une crainte révérencieuse ? On y regardait à deux fois avant de se décider à un manquement.
Par une conduite aussi constamment ferme, l’abbé Marprez remplit à l’avance toute la signification du mot que le dernier concile de Soissons a inséré dans ses décrets : In quolibet capitulo expedit UT SI PRAECENTOR QUI CHORUM REGAT.
[...]
Comment se fait-il donc, disait-il souvent, que des prêtres se résignent si facilement à chanter d’une manière ridicule les paroles sacrées de l’Ecriture ou de la liturgie ? On en voit sourire, quand ils ont entonné quelque morceau de travers, comme s’ils s’applaudissaient de leur ignorance, comme si chanter juste était indigne d’un bon théologien, d’un savant canoniste ou d’un profond penseur. D’ailleurs, quand il s’agit d’un chanoine, ajoutait-il, la chose devient plus grave et plus sérieuse. Non seulement nous devons assister au chœur, mais nous sommes obligés d’y chanter ; autrement nous ne satisfaisons pas à notre devoir rigoureux : sacra Congregatio Concilii censuit canonicos non solum canonicis horis interesse, sed etiam per seipsos psallere teneri neque alias suae obligationi satisfacere (ann. 1667).

(1) note de l’auteur : Ce sont celles qui ont été depuis rappelées et développées par M. l’abbé Petit, supérieur du grand séminaire de Verdun, dans son remarquable ouvrage : « Dissertation sur la psalmodie et les autres parties du chant grégorien, dans leurs rapports avec l’accentuation latine. » in-8° de 400 pages. Paris, chez Didron, 1855. – L’édition rémo-cambraisienne des livres de chant romain a adopté un autre système. – On peut encore consulter sur ce sujet « l’Esthétique » du R. P. Lambillote, et « Pratique du Chant grégorien, » par le R. P. Lambillotte ; [...].

Henri CONGNET, Soldat et prêtre, ou Le modèle de la vie sacerdotale et militaire, dans le récit et l’exposé des actions de l’abbé Timothée Marprez, Paris, Parmantier, 1860, pp. 261-270

     

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