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Cardinal Emile Biayenda:une mort mystèrieuse
par Jean Kinzler 2015-06-26 09:57:52
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Depuis quelques temps, on constate que la vie et la mort du Cardinal Biayenda interpellent bon nombre de personnes et que sa courte et tragique destinée est même honorée par les plus improbables d’entre elles.

Sa disparation, qui suivait de peu celles de Marien N’Gouabi et de Massamba Débat, coïncide avec un basculement profond de notre société dans de limbes obscures dont elle ne parvient toujours pas à s’extirper. Ambroise Noumazalaye, dont on ne sait ce qu’il pouvait bien avoir à se reprocher, avait coutume d’avouer : « le Congo est maudit depuis l’assassinat du Cardinal ! »

Ces assassinats et combien d’autres, les guerres civiles à répétition, les explosions de Mpila, constituent des évènements gravissimes qui n’ont jamais attiré la curiosité de médias internationaux et je défie quiconque, à part quelques minutes sur la guerre du 5 juin 97, de citer un reportage digne de ce nom et à la hauteur de chacun de ces évènements.

Plusieurs quartiers d’une capitale comme Brazzaville rasés par des explosions, des milliers de morts en réalité, pas une seule caméra de télévision internationale est venue y pointer le bout de son objectif. Notre diabolique président et ses alliés ont-t-ils corrompu les médias de la terre entière ? On pourrait l’affirmer mais la démonstration ne serait pas très aisée.

Pour l’assassinat du Cardinal, il est néanmoins intéressant de se livrer à cet exercice.

Pour cela, un petit retour historique sur l’industrie pétrolière au Congo s’impose. Le code pétrolier congolais exigeait le principe d’association de sociétés différentes dans chacun des permis attribués. Petite compagnie au début des années 70, le pétrolier français ELF en avait été désigné « l’opérateur ». ELF avait alors fait le choix de l’Italien AGIP, propriété d’ENI, pour être son associé dormant (sleeping partner). ELF pensait à tort que le pétrolier italien était d’une envergure financière inférieure à la sienne. ENI a son siège à Milan en Italie.

Marien N’Gouabi avait une toute autre vision de l’exploitation du pétrole congolais que celle que pouvaient avoir ses partenaires industriels et politiques. Il comptait plutôt la ralentir que la développer. Il gênait beaucoup. Sa mort survint en même temps que Jacques Chirac était élu Maire de Paris. Jacques Chirac avait pour camarade de promotion, à l’ENA, André Tarallo. Ce dernier veillait dans un tout petit bureau de l’avenue Foch à Brazzaville, avec Angélique Bongo Nouara et l’assistance temporaire de Jean Aymon Massie (pygmalion de Denis Gokana et partenaire de Sphynx à sa création) à la jeune destinée d’ELF Congo.

Emmanuel Yoka à cette époque, de nationalité française, officiait comme Juge au Tribunal de Caen en France. Avec ses amis d’enfance, Corses, du Congo, il travaillait à la promotion de son neveu ministre de la Défense, Denis Sassou Nguesso, auprès des milieux d’affaires et pétroliers français. Tout – le renversement de Marien N’Gouabi – devait se dérouler parfaitement sauf que l’imprévisible et incroyable bain de sang survint. Dans des circonstances abominables deux Présidents et un Cardinal périrent assassinés…

Impossible de trouver la trace d’un assassinat de Cardinal, un siècle ou deux avant celui du nôtre, Emile Biayenda. Normalement cet acte odieux aurait dû provoquer à travers le monde des torrents d’indignations, de condamnations, de demandes d’enquêtes internationales etc., etc.. Rien ! Rien de tout cela ! Ni à Rome, ni en France, la fille ainée de l’Eglise ! Rien en 1977, et jusqu’à aujourd’hui toujours rien !

Comme chacun le sait, Emile Biayenda fut le premier et le plus jeune Cardinal d’Afrique Centrale. Il avait été créé Cardinal par le Pape Paul VI lors du consistoire du 5 mars 1973.

Paul VI, Giovanni Battista Montini avant d’être Pape, Cardinal, Archevêque de Milan (1954-1963), avait fait toute sa carrière dans l’administration du Vatican auprès des papes Pie XI, Pie XII et Jean XXIII y jouant longtemps le rôle de véritable Secrétaire d’Etat. Difficile de ne pas dire que Montini-Paul VI était un administrateur politique de l’Etat du Vatican ne pouvant être insensible à la « raison d’Etat ». Difficile aussi de ne pas reconnaître que les intérêts de Milan, siège d’ENI, étaient importants pour son ancien Archevêque dont ce fut la première (et tardive) véritable mission épiscopale.

Le Cardinal Montini avait eu pour grand ami le philosophe chrétien français Jean Guitton. Ce dernier était revenu souvent sur l’amitié qui les liait. « Il m’avait reçu le 8 septembre 1950, alors qu’il n’était que Mgr Montini. A la fin de l’entretien, il m’avait demandé de lui faire la promesse de venir le voir chaque année le 8 septembre, pendant toute ma vie. J’ai tenu ma promesse vingt-sept fois! J’ai écrit un livre sur lui, de son vivant… »

Jean Guitton était devenu proche de Jacques Chirac, alors Premier Ministre de Giscard d’Estaing. Le 28 janvier 1976, ce dernier remettait au philosophe les insignes de Grand officier de l’Ordre National du Mérite à l’Hôtel Matignon.*

Sur les recommandations du philosophe chrétien, Chirac a engagé un de ses disciples, un jeune auditeur à la Cour des comptes, Bernard Billaud ; à l’Hôtel Matignon d’abord, où il a été en charge des relations avec le monde catholique, puis à l’Hôtel de Ville, où le maire de Paris lui a confié la direction de son cabinet. Il sera pendant neuf ans un des conseillers les plus proches de Jacques Chirac.

La boucle est bouclée…

Alors revenons sur ces journées sombres et sanglantes de l’après 18 mars et 22 mars 1977 lorsque les plans des amis de Sassou Nguesso, catastrophés par la folle sauvagerie des assassinats de Brazzaville, sont tout près de tomber à l’eau : « vers qui se tourner ? Comment étouffer l’affaire ou tout du moins la calmer ? »

Jacques Chirac, tout le monde le sait, juste après le Diable, fut le très grand ami et le plus grand soutien inconditionnel de notre tyran sanguinaire Denis Sassou Nguesso. Depuis le 20 mars 1977 il a été élu Maire de Paris. Il est alors politiquement la plus forte personnalité de France, la fille ainée de l’Eglise rappelons-le, et jouit d’une très grande popularité.

Est-ce Jacques Chirac qui a été appelé à la rescousse pour faire taire, d’abord en France puis au Vatican, toute velléité de vérité, d’information et de justice sur l’assassinat du Cardinal congolais ? Nous venons de le voir, il en avait tous les moyens, tous les relais utiles et nécessaires. Fallait-il un appui strictement italien ou milanais pour faciliter ou même introduire cette demande au Vatican en appelant encore une fois à la « raison d’Etat » ? Pour ENI cela était parfaitement dans le domaine du possible. ENI à Milan ne pouvait pas ne pas avoir développé d’excellentes relations avec celui qui fut l’Archevêque de sa ville, et alors Paul VI à Rome.

Nous le savons grâce à Monsieur Hervé Zebrowski, le Cardinal Emile Biayenda est mort enterré vivant, étouffé sous la terre de ses ancêtres. Sans sa courageuse révélation, peut-être l’aurions-nous jamais su ?

En réalité, il est mort deux fois étouffé. La seconde fois, ce fut par ceux qui œuvrèrent et permirent qu’une chape de plomb médiatique et juridique repose à jamais sur les conditions de son assassinat.

Oscar Romero était un prélat de l’Église catholique romaine. Il est mort assassiné en martyr, d’une balle dans la poitrine, le 24 mars 1980, alors qu’il était l’archevêque catholique de San Salvador (Salvador), pour avoir été le défenseur des droits de l’homme et particulièrement des paysans de son diocèse. Ses actions lui avaient fait gagner une notoriété internationale.

Dans ce pays des « escadrons de la mort », dès l’assassinat de l’Archevêque une « sorte de conspiration pour couvrir le meurtre » s’était établie. Mais ni le Vatican, ni les médias internationaux n’avaient cessé de le dénoncer ainsi que ses potentiels commanditaires ; l’assassin de Mgr Romero ne fut officiellement jamais retrouvé.

Oscar Romero n’est pas mort une seconde fois dans l’oubli, comme l’a été Monseigneur Emile Biayenda. Dès le début de son pontificat, le pape François a encouragé le procès en béatification d’Oscar Romero et a souhaité qu’il soit béatifié au plus vite. S’agissant d’un martyr, comme Emile Biayenda avant lui, la procédure a été plus rapide, un miracle préalable n’étant pas nécessaire. Le 3 février 2015, le pape François a reconnu Oscar Romero comme martyr de la foi, engendrant la signature du décret de la Congrégation pour les causes des saints.

Deux poids, deux mesures, Notre Martyr, le saint Emile Biayenda, attend toujours qu’officiellement ce statut lui soit reconnu.

Le Pape François doit se rendre en Ouganda et à Bangui en novembre 2015. Si pour le Centrafrique il pourrait délivrer un remède pour que ce pays connaisse enfin la paix, il serait temps que pour le Congo on se préoccupe enfin d’actions préventives afin que notre pays ne connaisse plus de nouveaux drames. Le Cardinal Emile Biayenda a été un de nos premiers martyrs. Il a été suivi par des dizaines de milliers d’autres, tous martyrs congolais, tous martyrs silencieux.

Tous ces morts ont en commun un même commanditaire diabolique et machiavélique. Il a été épargné de toute vindicte, de toute poursuite à chaque fois mais surtout cette année de 1977 et en son mois de mars qui fut la source de tous nos malheurs et que s’abattit sur notre pays cette terrible chape de plomb toujours impossible à soulever…

Sous laquelle nous étouffons tous encore !

Rigobert OSSEBI

(Extrait de congo-liberty)

* A la fin de son deuxième mandat présidentiel, en mai 2007, Jacques Chirac accorda la Légion d’Honneur à Jean Paul Pigasse, propriétaire et rédacteur en chef des Dépêches de Brazzaville, homme ouvertement de gauche. Il y a quelques jours, Manuel Valls a accordé la même décoration à Jean-Yves Ollivier, qui ne revendique rien de gauche ; ce que s’était bien gardé de faire l’ancien président français… La Françafrique connait décidément encore de beaux jours !MP

     

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