France:peut-on être prêtre et star ? par Jean Kinzler 2015-06-05 15:59:54 |
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Peut-on être prêtre et star ?
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Le prêtre, dont le sacerdoce est synonyme d’une certaine ascèse et de renoncement, peut parfois captiver les foules. Prédicateurs hors pair ou défenseurs des plus faibles, qui sont ces prêtres stars ? Et quel regard portent-ils sur leur médiatisation ?
À propos de l'article
Créé le 02/06/2015
Publié par :
Mikael Corre
Édité par :
Estelle Couvercelle
Publié dans Pèlerin
n°6914, du 4 juin 2015
« Une fois, une femme est venue me voir, après un enseignement, pour me dire : ”Mon père, vous m’avez fécondée !” » Le P. Stan Rougier rit encore de l’anecdote et en raconte quelques autres.
Cette lettre, dans laquelle un fidèle se disait « bouleversé d’avoir entendu sa parole ». Ce courriel, où un autre assurait avoir découvert le Christ grâce à son intervention.
« Le piège, explique ce curé de 84 ans, souvent sollicité dans les médias, c’est lorsque les gens s’arrêtent sur vous. Il est important de réorienter ceux qui vous donnent trop d’importance. Je leur dis : “Remerciez l’Esprit saint, pas moi !” »
« J’évangélise en fermant ma gueule, je n’essaye pas de convertir mais les gens viennent d’abord pour moi et ça me fait chier, confirme, avec son fameux parler cru, le P. Guy Gilbert, célèbre “curé des loubards’’. Mon rôle est de les amener vers le Christ. »
Pour moi, le risque de la personnalisation est une vraie question.
Le P. Nicolas Guillou, jeune prêtre du diocèse de Rennes, est moins connu que les P. Stan Rougier et Guy Gilbert. Mais depuis les années 1990, époque phare des radios libres, il s’ingénie à faire des nouveaux moyens de communication des outils d’évangélisation. Il insiste sur l’importance de veiller à ce qu’à travers sa parole, « les jeunes rencontrent le Christ et pas le P. Nicolas, ça n’aurait aucun intérêt. Les interventions dans les médias bonifient mon enthousiasme à prêcher. Je ne réponds jamais à une interview pour moi, mais pour montrer que l’Église est vivante. »
Lors de la dernière messe de Pâques, à la fin de l’office, il s’est pourtant pris en photo, avec son assemblée en arrière-plan. Interrogé, il s’amuse : « Un prêtre n’est pas obligé de faire des selfies (ce type de photos, NDLR). Cependant, de la même manière, lors de la messe de Noël, j’ai prêché avec une marionnette. Les gens ont une image tellement austère des prêtres, héritée du XIXe siècle, qu’en prenant “un selfie” ou en prêchant avec une marionnette, je me rapproche d’eux. »
Les fidèles en forte demande de proximité
« Les médias sont la caisse de résonance de la société, et de la manière dont elle attend une Église incarnée par des personnes », analyse un séminariste, ancien journaliste.
Pour lui, l’émergence des prêtres stars témoigne de cette forte demande de proximité. « Dans la tradition, ajoute-t-il, l’Église canonise des saints pour favoriser la vie spirituelle de ses fidèles. De leur côté, les médias “canonisent’’ eux aussi d’autres types de personnes, dont des prêtres. »
On pourrait ajouter que, même aux siècles passés, la vox populi n’avait pas attendu pour « starifier », parfois malgré eux, des prêtres comme le curé d’Ars ou Padre Pio…
Mais la fonction de prêtre peut-elle ne reposer que sur un charisme personnel ? « Oui et non, répond le P. Cédric Burgun, prêtre de la communauté de l’Emmanuel et professeur de droit canon. Non, parce que c’est le sacrement de l’ordre qui donne au prêtre une légitimité particulière. Oui, parce que cette autorité s’exerce à travers ce qu’il est, son charisme propre. Les saints ne sont jamais canonisés à cause de leur fonction, poursuit-il. Chaque charisme est spécifique. »
Celui du P. Don Bosco, par exemple, était mis au service des enfants des rues. Celui de saint François d’Assise, comme celui de l’Abbé Pierre, s’exprimait auprès des pauvres.
« Certains prêtres sont des personnages populaires, comme peuvent l’être Alain Souchon ou d’autres stars, analyse le politologue Emmanuel Lincot, spécialiste du charisme, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris.
C’est là que l’on voit l’extrême plasticité de l’institution ecclésiale, capable à la fois d’être présente au cœur de la société et également – par ces prêtres un peu différents – d’aller aux marges. »
C’est ce dernier point que souligne Mgr Éric Aumonier, évêque de Versailles :
L’essentiel est de porter le message de l’Église. Si le charisme de certains permet d’atteindre les périphéries, comme le dit le Saint-Père, tant mieux.
Dans son diocèse, plusieurs jeunes prêtres interviennent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Le plus connu est sans doute l’abbé Grosjean, qui monte régulièrement au créneau dans la presse ou sur les plateaux, pour défendre les positions de l’Église.
« Je parle toujours en tant que prêtre, explique ce dernier. Je ne suis pas schizophrène et je n’oublie jamais que, lorsque je prends la parole, j’engage plus que moi-même. »
Face aux multiples sollicitations dont il est l’objet, il insiste sur la nécessité d’une décision collective, dans l’obéissance à son évêque.
Je ne vais jamais sur un plateau télé sans le feu vert explicite de mon évêque.
« La confiance est primordiale ! reprend Mgr Aumonier. Il est aussi important que les choix de s’exprimer dans tel ou tel média soient portés par une équipe unie. »
De plus, l’abbé Grosjean souligne la nécessité de ne pas se couper du terrain : « Tout en étant sérieux, il ne faut pas se prendre au sérieux, reprend-il. Passer d’un plateau télé à l’enterrement d’une vieille dame dans sa paroisse, ou au baptême de l’enfant d’un couple qui ne vous connaît pas, c’est très bien. Lorsque tu rentres dans une chambre d’hôpital pour apporter les derniers sacrements à quelqu’un, je peux te dire que l’aura médiatique n’a plus aucune importance. »
Pour un prêtre, la grande médiatisation n’est, de confidence, pas toujours facile à gérer.
L’abbé Grosjean a reçu des menaces de mort pour son engagement public dans la Manif pour tous.
Les réseaux sociaux sont parfois très violents, je ne lis plus ce que l’on écrit sur moi.
Le P. Nicolas Guillou, lui, a écopé d’insultes, cette fois-ci en provenance de catholiques traditionalistes, pour avoir dit que la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, qui avait fait scandale, n’était pas à proprement parler blasphématoire.
« En interne, dans l’Église, la jalousie n’est pas toujours facile à gérer, témoigne, sous couvert de l’anonymat, un jeune prêtre habitué des médias. Le succès est toujours suspect. Dès qu’une tête dépasse, c’est le soupçon systématique. »
« Dès qu’un prêtre sort un peu du rang, il est critiqué, confirme le P. Guy Gilbert. On l’accepte du pape, d’un évêque, mais pas d’un prêtre. »
Le vieux curé des loubards concède que certaines critiques s’encaissent avec plus de difficultés. « On n’est pas intouchable, on est fragile. »
Pour d’autres, ce peut même être une souffrance. Le P. Michel-Marie Zanotti-Sorkine, ancien prédicateur star de Marseille, maintenant au sanctuaire marial Notre-Dame du Laus, dans le diocèse de Gap et d’Embrun, explique :
Être critiqué, cela m’aurait convenu, car la bonne critique peut ouvrir des perspectives intéressantes. Non, j’ai plutôt été suspecté, diffamé, calomnié, en particulier par des hommes d’Église.
Derrière ces paroles, dans lesquelles la part de vérité et de rumeur reste à défricher, on voit poindre une dernière caractéristique du prêtre star, peut-être plus intime et personnelle : son extrême fragilité.
P. Guy Gilbert, le curé des loubards : « C’est facile à vivre au début »
Guy Gilbert
La première phrase de l’entretien est trop vulgaire pour être écrite. Guy Gilbert y exprimait tout le bien qu’il pensait des stars et des médias. La dernière qu’il nous a confiée est plus remarquable : « La plus belle chose dont tu peux vivre, c’est de l’amour dont tu débordes, c’est tout. J’ai une devise : faire en sorte qu’à ma seule façon de vivre on se dise “Ce n’est pas possible que Dieu n’existe pas.” C’est la phrase de ma vie. »
Plus personnel, il accepte de parler de sa notoriété : « C’est facile à vivre au début, tu es la coqueluche. » Tout commence avec son livre Un prêtre chez les loubards (Stock, 1978). Un succès. « D’un seul coup, les médias me tombent sur la gueule, j’étais d’une naïveté ! »
Et le grand public découvre un curé en blouson noir piqué de pin’s. Il reçoit des centaines de lettres et se souvient d’une en particulier, « le plus beau trésor », dans laquelle était écrit : « En vous, j’ai difficilement reconnu le visage de Jésus-Christ qui avait les cheveux longs et propres. » « Je lui ai répondu pour lui demander la marque de shampoing de Jésus », rigole-t-il.
Il se souvient aussi d’un « jeune mec » qui lui avait dit : « Tu es allé te montrer à la télé et tu n’es pas venu à mon procès. » C’était il y a trente-six ans. Aujourd’hui, il ne referait pas la même erreur, il a révisé ses priorités, sélectionne avec soin les médias auxquels il répond et a réduit un peu ses activités, en raison de sérieux ennuis de santé.
Mais il répond toujours au téléphone, « de 4 heures du matin à 14 heures », pour ceux qui sont dans le besoin. Souvent d’anciens loubards, qu’il continue de soutenir, et dépanne parfois avec un peu d’argent « pour manger ou payer le loyer ». Afin de tenir ce rythme effréné, il s’impose « quarante jours de monastère par an » (trois jours tous les dix jours). « C’est ma force », témoigne-t-il.
P. Patrice Gourrier : le thérapeute : « L’enjeu est que les gens aillent vers la foi »
Patrice Gourrier
Patrice Gourrier, né en 1960, a été ordonné sur le tard, en 2000, après avoir travaillé dans l’édition. Habitué de l’émission Les grandes gueules, il est en ce moment prêtre auxiliaire dans le diocèse de Poitiers. Il y a quelques mois, il a suivi l’ex-trader de la Société générale, Jérôme Kerviel, dans sa marche de Rome à Paris.
Il explique sa mobilisation : « J’ai vécu, avant de devenir prêtre, une vie professionnelle assez rude, et j’ai été licencié. C’était un 23 décembre, je me souviens très bien de ce sentiment de ne plus exister socialement. »
Mais le P. Patrice Gourrier n’est pas qu’un curé randonneur, pourfendeur de l’inhumanité de la finance. « J’étais curé de la plus grosse paroisse de Poitiers », rappelle-t-il, fier de ses « 140 % de hausse de fréquentation sur huit ans ».
En 2013, il a dû ralentir, pour des raisons de santé. Aujourd’hui, il ponctue ses semaines d’une à deux journées de monastère, prescrites par son évêque. « Je l’ai d’abord pris comme une punition », concède-t-il. Elles lui ont permis de mettre sur pied son nouveau projet dont la démarche ressemble à son sacerdoce : « Je crée un centre pour les gens qui cherchent. Je fais de
la méditation de pleine conscience, inscrite dans la spiritualité des Pères du désert. C’est un marchepied vers une démarche spirituelle. L’enjeu est que les gens aillent vers la foi. »
L’abbé Grosjean, le défenseur de l’ordre : « J’ai toujours eu la joie de débattre »
abbé grosjean
Sa page Wikipédia le décrit comme un « blogueur influent », né en 1978. Aux questions, ses réponses sont précises, les mots choisis, répétés. À la fin de l’entretien, ce curé du diocèse de Versailles revient sur les points qu’il juge primordiaux, les synthétise. Le lien d’obéissance avec son évêque.
L’importance qu’il accorde au travail d’équipe. Mais surtout : « La volonté de casser les malentendus sur l’Église et le désir d’assumer pleinement son message. » Assidu sur le réseau social Twitter, l’abbé Grosjean a cocréé un site, le Padreblog, pour exprimer « la voix franche de plusieurs prêtres de terrain ».
L’idée d’une Église qui se fasse discrète et s’efface sous prétexte de laïcité lui est totalement étrangère. S’il intervient dans les médias, ce n’est pas pour revendiquer des changements de doctrine mais « pour rendre accessible le message de l’Église aux jeunes et aux journalistes ».
Afin, par exemple, de défendre l’institution contre le mariage pour tous, et fustiger la « théorie du genre » qui nierait « la différence entre les sexes ». L’abbé Grosjean, quel que soit le sujet, n’avance pas masqué, mais en clergyman, sur les plateaux télé. « J’ai toujours eu la joie de communiquer, d’essayer de convaincre, de débattre, d’expliquer. C’est dans ma personnalité. » Son style est clair, direct et il assume une part de rhétorique : « Les médias sont un lieu d’interpellation, glisse-t-il, le débat et l’échange se font dans le réel. »
P. Stan Rougier, l’éducateur : « Si je n’étais plus invité, je le vivrais mal »
Stan Rougier
« Hier, je donnais une conférence dans un ashram hindou où l’on me demandait de parler de Jésus. » Il est comme ça, le P. Stan Rougier. Cet ancien éducateur, né en 1930, a commencé sa carrière médiatique par un voyage, en 1971, en Amérique du Sud. Au retour, La Croix lui commande un reportage sur son sujet de prédilection : les jeunes. « Ensuite, deux éditeurs me sont tombés dessus pour écrire un livre sur les jeunes et l’espérance, L’avenir est à la tendresse (Salvator). »
Et puis tout s’est emballé : les interviews et chroniques, « plus de 3 000 conférences à New York, Francfort, Lausanne, aux Seychelles, à Nouméa, etc. » « Ça a changé ma mission de prêtre, résume-t-il, je me souviens de cet évêque qui m’avait dit : “Stan, ta paroisse c’est la planète !’’ »
Sans nostalgie, il se souvient de la paroisse de ses débuts, en Seine-et-Oise, qu’il juge aujourd’hui trop étroite. « C’était le Far West, lâche-t-il. J’organisais des camps pour les jeunes mais ils se fichaient de la religion, tandis qu’avec la dizaine de retraites que j’organise chaque année, à raison de 150 personnes chaque fois, c’est une occasion extraordinaire de faire connaître Jésus. » Et si, demain, plus personne ne l’appelait ? Plus d’interviews, plus de conférences, plus de retraites ? « Si je n’étais plus invité, je le vivrais mal, assure-t-il. Je suis un vieux pommier, mais je ne fais pas de vieilles pommes ! »
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Pas de « prêtre star » sans public subjugué ! Que disent les fidèles de ce charisme particulier à certains prêtres, qui leur permet de faire église comble chaque dimanche ? D’anciens paroissiens du P. Zanotti-Sorkine, à Marseille, témoignent.
prêtre charismatique
Baptême d’adultes par le P. Zanotti-Sorkine, en 2013 à Marseille, lors de la veillée pascale. © Vianney Largillier.pelerin.com
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