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Témoignage de Dom Botte
par Athanasios D. 2014-11-05 12:26:12
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[Ce qui suit est un copier-coller d'un PDF du livre de Dom Bernard Botte o.s.b., "Le Mouvement Liturgique - Témoignage et souvenirs" (Desclée, 1973). Je n'ai malheureusement pas pris le temps de supprimer les césures.]

Qu'était la pratique liturgique au début du XXè siècle ? Les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent évidemment pas l'imaginer. Mais les moins jeunes - ceux qui arrivent à la cinquantaine - se tromperaient en se référant à leurs souvenirs d'enfance, car en vingt ans beaucoup de choses avaient changé. Il faut revenir aux toutes premières années du siècle, au moment où je suis entré au collège. Je tiens à dire que je n'ai pas été un de ces enfants martyrs qui subissent le collège comme un bagne et en restent traumatisés pour le reste de leurs jours. Mes critiques ne sont donc pas inspirées par la rancœur. J'aimais mon vieux collège et je m'y suis en somme bien amusé. Je n'étais pas davantage un enfant précoce dont le sens esthétique pouvait être blessé par la pau- vreté littéraire et musicale de ce qu'on nous faisait chanter, et je braillais avec les autres, en toute innocence : «O Jésus, tu m'embrases de célestes extases», ou bien : «Volez, volez, anges de la prière». Mes critiques sont rétrospectives. C'est avec le recul du temps que j'essaie de revoir les faits et de les comprendre.
Tous les matins à 8 heures, il y avait une messe à la chapelle des élèves. C'était en fait une grande salle d'étude dans laquelle on avait placé des deux côtés d'une allée centrale une série de bancs. Au fond il y avait une petite abside entre deux sacristies, avec un autel unique. La messe était dite par un vieux Père à peu près aphone ; même au premier rang on ne percevait qu'un murmure. On se levait à l'évangile, mais ce qu'était cet évangile, personne ne songeait à nous le dire. On ne savait même pas quels saints on fêtait ou pour quels défunts on célébrait des messes en noir. Le missel pour les fidèles était inexistant. On pouvait se plonger dans n'importe quel livre de prière. Mais on nous tirait de temps en temps de notre somnolence en récitant tout haut quelques dizaines de chapelet ou en chantant un motet latin ou un can- tique français. Le seul moment où l'on priait avec le prêtre était après la messe, quand le célébrant, agenouillé au pied de l'autel, récitait les trois Ave Maria avec le Salve Regina et autres prières prescrites par Léon XIII. Il n'était pas question de communier à cette messe. D'ailleurs à l'époque personne ne semblait voir un rapport entre la messe et la communion.
Dans les deux paroisses de ma ville natale, ce n'était pas beaucoup mieux. Il y avait des messes chantées, mais c'était un dialogue entre le clergé et le clerc-organiste. Le peuple restait muet et passif. Chacun peut à son gré réciter le chapelet ou se plonger dans Les plus belles prières de saint Alphonse de Ligori ou L'imitation de Jésus-Christ. Quant à la communion, on peut la recevoir avant la messe, après la messe ou au milieu de la messe, mais jamais au moment prévu par la liturgie. C'est une question d'horaire : on donne la communion tous les quarts d'heure. Quand une messe com- mence à l'heure, on est sûr de voir, au quart sonnant, un prêtre en surplis qui sort de la sacristie, se précipite à l'autel et interrompt le célébrant pour extraire un ciboire du tabernacle. Le célébrant peut alors continuer la messe jusqu'au mo- ment où on le dérangera de nouveau pour remettre le ciboire dans le tabernacle. Le doyen de la Ville-Haute à Charleroi, Mgr Lalieu, docteur en théologie et auteur d'un livre sur la messe, consulté par une de mes sœurs sur le meilleur moment pour communier, lui conseille de communier avant la messe et d'offrir celle-ci en action de grâce. Cela nous semble étrange, mais il faut tenir compte des idées de l'époque. La messe a cessé d'être la prière de la communauté chrétienne. C'est le clergé qui s'en charge entièrement en son nom. Dès lors les fidèles ne peuvent s'y associer que de loin et se li- vrer à leur dévotion personnelle. La communion apparaît comme une dévotion privée sans lien spécial avec la messe.
C'est donc le clergé qui a la charge de la liturgie. Comment s'en acquitte-t-il ? En général avec dignité, en observant les rubriques. Il y a cependant quelque chose de curieux. Presque tous paraissent terriblement pressés et sont affligés d'une singulière maladie du langage. Même sans connaître le latin, on ne pouvait manquer de s'apercevoir qu'ils bredouil- laient et avalaient bon nombre de syllabes. Et quand on connaissait le latin, on faisait des découvertes savoureuses. J'ai connu un prêtre qui, en télescopant dans son Confiteor l'archange saint Michel et saint Jean-Baptiste, avait créé un nou- veau saint : beato Michaeli Baptistae. C'est le même qui, à la communion, prononçait régulièrement : Ecce Agnus Dei, ecce peccata mundi. Cela ne semblait scandaliser personne quand cela ne dépassait pas la mesure, mais ce cafouillage n'ajoutait rien à la beauté des offices.
Pendant ce temps, les fidèles priaient comme ils pouvaient, chacun de son côté. Les seuls moments où ils priaient ensemble étaient quand on récitait le chapelet à haute voix ou quand on chantait des cantiques. On s'est beaucoup mo- qué de ces cantiques, et il est vrai qu'il y en avait de ridicules. Il serait peut-être amusant de faire une anthologie de cette littérature. Mais ce jeu de massacre est trop facile, et, au fond, c'est injuste. Car des milliers de gens simples ont trouvé dans ces couplets naïfs un aliment pour leur piété, et en les chantant ensemble, ils ont pu sentir un moment qu'ils n'étaient pas une foule anonyme, comme des voyageurs rassemblés par hasard dans un hall de gare, mais une communauté fraternelle de croyants. Le scandale n'est pas que les chrétiens aient chanté ces cantiques, c'est qu'ils n'aient pas eu d'autre nourriture pour alimenter leur foi et leur piété. Car, il faut le reconnaître, la prédication était alors à son niveau le plus bas.
Je m'en voudrais de jeter le discrédit sur une génération de prêtres qui m'a toujours paru respectable. Les prêtres que j'ai connus dans ma jeunesse étaient presque tous des hommes pieux et dévoués. Ils vivaient simplement, très près de leur peuple, surtout dans les paroisses ouvrières. Le seul luxe qu'on aurait pu leur reprocher était leur cave à vin. Mais le vin était à peine un luxe en Belgique en ces années d'abondance. Dans le clergé, c'était une vieille tradition d'hospitalité. Il fallait qu'un curé qui recevait ses confrères, à l'occasion de l'Adoration ou d'une réunion décanale, puisse leur offrir un bon repas avec du vin. Dans mon diocèse, il y avait une mesure qu'on ne pouvait dépasser et qui tenait dans la règle : una minus ; c'est-à-dire que, si on était dix, on ne pouvait boire que neuf bouteilles. En dehors de ces agapes, la plupart des prêtres vivaient modestement et ils se montraient charitables et généreux. On ne se privait pas de rire de leurs ma- nies et de leurs originalités, mais on les respectait. Il y avait de rares exceptions, mais elles ne faisaient que confirmer la règle : les prêtres que j'ai connus dans mon enfance ne ressemblaient en rien aux caricatures qu'on voyait dans L'as- siette au beurre. C'étaient de bons prêtres, conscients de leurs responsabilités. Alors comment expliquer qu'on en soit venu à une situation qui nous paraîtrait aujourd'hui insupportable ? Il faut se rappeler ce qu'était la formation qu'ils avaient reçue.
La plupart des prêtres avaient fait les six années d'humanités gréco-latines avant d'entrer au séminaire. Ils faisaient ensuite deux années de philosophie et au moins trois années de théologie. Que valait leur formation théologique ?
La base de l'enseignement était la théologie dogmatique. Les divers traités s'étaient formés graduellement, au hasard des controverses avec les protestants, les jansénistes et les philosophes. Après le Concile de Vatican I, les théologiens semblaient s'être un peu assoupis et leurs recherches se portaient sur des disputes d'écoles sans grand intérêt. Tout cela était condensé en des manuels squelettiques, faits d'une série de thèses qu'on prétendait démontrer par des arguments sommaires tirés de l'Écriture, des Pères et des conciles. Tout cela était horriblement sec et mal équilibré. On ne voit pas comment cela aurait pu servir à la prédication, sinon pour vérifier si on ne tombait pas dans l'hérésie.
On aurait pu espérer trouver un correctif dans les cours d'Écriture sainte. Malheureusement il n'en était rien, et même la situation était pire. L'exégèse catholique avait pris, vis-à-vis de la critique protestante ou indépendante, une position radicalement négative. Dès lors le cours d'Écriture sainte devenait un cours d'apologétique. Il fallait réfuter les adversai- res, et puis résoudre des difficultés parfois imaginaires. C'est le cas du fameux lièvre biblique. On m'a regardé d'un air in- crédule, il n'y a pas bien longtemps, parce que je rappelais que ce lièvre avait troublé le sommeil des exégètes. La Bible classe le lièvre parmi les ruminants, ce qui est une erreur certaine aux yeux des naturalistes. Comment expliquer que l'Esprit-Saint ait si mal inspiré Moïse ? Ceux qui s'intéressent au problème trouveront un essai de solution dans le Dic- tionnaire apologétique de la foi catholique du Père A. d'Alès, et ils verront que je n'invente rien. Les manuels bibliques étaient encombrés de problèmes du même genre : authenticité mosaïque du Pentateuque, création en six jours, univer- salité du déluge, arrêt du soleil par Josué, concordance et discordance des évangiles et bien d'autres questions analo- gues. Les manuels d'Écriture sainte devenaient de ces introductions qui vous empêchent d'entrer parce que, après les avoir lues, on n'avait plus ni le temps ni l'envie de lire le texte. Si l'on veut juger du niveau des études bibliques catholi- ques à l'époque, il suffit de parcourir le Dictionnaire de la Bible de Vigouroux. J'ai eu un jour la naïveté d'y chercher un ar- ticle sur la grâce. Il n'y en avait pas, mais j'y ai trouvé une excellente documentation sur la variété des graisses dont il est question dans la Bible. La Bible apparaissait comme un monument vénérable, mais un peu encombrant. Si elle est l'objet de tant d'attaques, mieux vaut la mettre à l'abri en en parlant le moins possible. Tel est le réflexe que semble avoir dé- clenché cet enseignement apologétique. On fait de temps en temps une citation de l'Écriture à titre d'argument, et même on commence un sermon par un verset biblique. Mais ces bouts de textes isolés n'ont pas grande portée. Ils semblent avoir été puisés dans quelque «Trésor du prédicateur» plutôt que dans la Bible elle-même, car ce sont toujours les mê- mes qui reviennent et avec les mêmes erreurs. C'est ainsi qu'un jésuite pointilleux a écrit un livre sur les contresens bibli- ques des prédicateurs.
Quant à la morale et au droit canon, ils étaient enseignés surtout en vue de la pratique de la confession. Les manuels théoriques étaient doublés par des recueils de cas de conscience. Je crois que cet enseignement était efficace, mais c'était avant tout une morale du péché, c'est-à-dire une morale négative. Parmi les histoires idiotes on racontait ce dia lo- gue : «Sur quoi a prêché le curé ? - Sur le péché. - Qu'est-ce qu'il en a dit ? - Il est contre». C'est vrai, les sermons étaient le plus souvent «contre», et ce n'était pas inutile. Mais on aurait aimé qu'ils soient plus souvent «pour».
Reste la liturgie. Ici, il faut bien préciser ce que signifie le terme de liturgie dans l'enseignement. Quand on étudie la messe ou les sacrements, on peut le faire sous trois aspects différents. On peut faire une synthèse des vérités que l'Église nous propose à leur sujet. On peut aussi décrire minutieusement les rites prescrits par l'Église. On peut enfin étu- dier les prières liturgiques que la tradition nous a léguées. Le premier aspect faisait l'objet de la théologie dogmatique. Le second relevait du cours de liturgie. Le troisième était complètement négligé. Liturgie signifiait donc «rubriques». C'est une confusion qui a survécu longtemps dans certains esprits. Ainsi en 1921 ou 1922, j'ai entendu le Chanoine A. De Meyer, professeur à l'Université de Louvain, déclarer à son cours d'histoire qu'il fallait laisser au peuple ses dévotions populaires, qu'il ne s'intéresserait jamais aux rubriques du missel. Je ne sais plus ce qui avait provoqué cette sentence définitive contre le mouvement liturgique, probablement la seule présence de quelques bénédictins dans l'auditoire. Mais cela donne une idée exacte de ce qu'évoquait le mot liturgie dans l'esprit d'un professeur d'université. La liturgie était donc la partie cérémonielle du culte vidé de son contenu réel. Il fallait préparer les clercs à exécuter correctement les ac- tes rituels, et c'était très bien. Il est seulement regrettable qu'on n'ait pas songé à expliquer les textes liturgiques et à montrer les richesses spirituelles qu'ils contiennent. A la manière dont ces textes étaient lus, on comprenait que la plupart des prêtres ne prêtaient au sens qu'une lointaine attention. Ce n'était évidemment pas un aliment pour leur piété ; ce ne pouvait être une source pour leur prédication.
Ainsi s'explique, je crois, la pauvreté de la prédication au début du XXè siècle. L'indigence de l'enseignement dans les séminaires préparait mal les clercs au ministère de la parole. Ni les cours de théologie, ni ceux d'Écriture sainte, ni ceux de liturgie ne leur fournissaient matière à prédication. Ils n'avaient rien à dire, sinon des sermons moralisants dont ils étaient eux-mêmes saturés. Ils prêchaient par devoir, parce que c'était prescrit, comme ils observaient les rubriques. Je me souviens de la confidence d'un vieux Père jésuite pour qui j'ai toujours eu beaucoup d'estime : «C'est ennuyeux de prêcher : on répète toujours la même chose et cela ennuie tout le monde». Les prêtres ne croyaient plus à la prédication.
On s'étonnera peut-être que, parlant du mouvement liturgique, je m'arrête si longuement au problème de la prédica- tion. C'est que la prédication fait partie de la liturgie. Dans toute la tradition aussi loin qu'on remonte, il n'y a jamais eu de liturgie sans la proclamation de la parole de Dieu et son explication. Rêver d'une liturgie qui se suffise à elle-même est une utopie. Ce serait contraire à toute la tradition, aussi bien en Orient qu'en Occident : les grands évêques, comme saint Jean Chrysostome ou saint Augustin, ont cru de leur devoir d'animer l'assemblée liturgique par leur parole en expliquant l'Écriture. Et ce serait contraire à la psychologie la plus élémentaire : il n'y a pas de fête profane où quelqu'un ne prenne la parole pour en donner le sens et traduire les sentiments communs de l'assemblée.
Sans doute les prêtres du XIXè siècle ne sont pas responsables du voile que l'emploi du latin avait tendu entre l'autel et la nef. Mais ils n'ont rien fait pour percer le voile. Ils auraient pu par leur prédication faire connaître au peuple une par- tie des richesses contenues dans les lectures bibliques et dans les prières liturgiques. Mais ces richesses ils les igno- raient eux-mêmes, et c'est leur excuse. Quoi qu'il en soit des responsabilités, le mal était profond. Non seulement les ri- tes étaient exécutés à la va-vite, mais le peuple chrétien n'avait plus pour soutenir sa foi que des nourritures de rempla- cement et il avait perdu le sens de certaines valeurs. L'Apostolat de la prière a lancé un jour ce slogan contestable : «La messe le dimanche par devoir, le vendredi par amour». C'est bien cela. La messe était une obligation personnelle de chaque chrétien, imposée arbitrairement par une loi positive de l'Église. L'idée que la messe dominicale est l'assemblée plénière du peuple de Dieu, où tous les fidèles viennent écouter ensemble la parole de Dieu et se nourrir du pain de vie, était oubliée. Il a fallu attendre Pie X pour rappeler que l'eucharistie n'était pas la récompense des parfaits qui cherchaient le seul à seul avec Jésus, mais la nourriture normale du chrétien qui veut vivre sa foi. Les fidèles, laissés à eux-mêmes, s'isolaient de plus en plus dans un individualisme religieux et un moralisme étriqué dont l'idéal était de faire son salut chacun pour son compte en évitant le péché mortel.
C'est de la réaction contre cette situation qu'est né le mouvement liturgique. Le premier écho que j'en ai eu a été la publication de La vie liturgique. Il y avait une partie fixe contenant l'ordinaire de la messe, et des fascicules mensuels qui donnaient le propre des messes dominicales avec un petit supplément. C'est par là que j'ai appris qu'il devait y avoir pro- chainement des journées d'études à l'abbaye du Mont César. Je connaissais déjà l'abbaye de Maredsous et, comme je songeais à la vie bénédictine, je décidai de profiter de l'occasion pour aller voir cet autre monastère dont je n'avais jamais entendu parler. C'est ainsi qu'un beau jour du mois d'août 1910, je débarquai à Louvain, et je gravis pour la première fois la côte de la route de Malines pour sonner à la porte du monastère où je devais passer toute ma vie.


     

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