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Dialogue entre st Thomas et st Louis par Ph de Villiers
par jl d'André 2014-03-14 11:26:19
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Citation extraite du Roman de Saint Louis de Philippe de Villiers.
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Bien sûr c'est un roman, mais puisé aux meilleures sources, vu l'abondance impresionnante de la bibliographie.
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La scène se passe au moment où saint Thomas d'Aquin, invité à la table du roi s'exclame soudain après avoir été longtemps silencieux :"Voilà l'argument décisif contre l'hérésie des manichéens!" et que saint Louis l'invite à coucher par écrit cet argument.
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« Quel est donc cet argument décisif contre les Manichéens ?
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— L'Incarnation.
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— Les Manichéens ne croient pas à l'Incarnation ?
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— Non. Ils enseignent que le monde est partagé entre l'Esprit et la Chair, entre le Bien et le Mal. Ainsi, selon les Parfaits, la terre et le corps ne seraient que la prison de l'âme et la vraie demeure de l'homme doit être le Palais bâti par l'Amour.
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— L'Amour chrétien n'est-il pas aussi exigeant ?
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– Si, mais il est incarné. Pour les Parfaits, à l'origine du monde, Dieu aurait engendré tout ce qui est bon, céleste et spirituel, tandis que le diable aurait vomi ce qui est mauvais, terrestre et matériel.
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– En quoi cette croyance représente-t-elle une menace ?
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– Elle partage le monde en deux : tout ce qui touche à l'esprit serait bon, tout ce qui touche au corps serait mauvais. Dieu n'est plus considéré comme créateur de la matière, car elle aurait été produite par un démiurge malfaisant, le Démon. C'est pourquoi les Parfaits se détournent du réel et ne se nourrissent que de fruits et de légumes.
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– Mais est-ce si grave ? Il y a bien des chrétiens qui font maigre et n'aiment que le poisson. Où est donc l'hérésie ?
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– Elle se loge dans le refus de la théologie de l'Incarnation qui affirme que le Verbe s'est fait chair.
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– Je perçois bien le danger de cette hérésie sur le plan spirituel mais je ne vois point en quoi elle concerne l'autorité temporelle. Pour réfuter les arguments des Purs, il vaudrait peut-être mieux laisser faire les clercs. Pourquoi
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I donc le roi de France, Louis VIII, mon père, fut-il contraint d'intervenir ?
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– Parce que l'erreur spirituelle, qui soutient cette pensée hérétique, porte la fin de la société temporelle.
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– Mais la question de l'Incarnation ne concerne que les croyants. N'est-ce pas à eux de convertir ceux qui ne croient pas à la Résurrection ?
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– Le refus de l'Incarnation conduit, hélas, chez les Purs, à la désincarnation : le sacrement du mariage, les relations charnelles, les noces sont à bannir, puisqu'elles relèvent de la matière terrestre. Toute procréation est mauvaise et vient de l'enfer. Elle perpétue le mal parce qu'elle perpétue la vie. Refuser l'accouplement, même pour les animaux, est censé délivrer l'âme de sa captivité charnelle.
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– Tant qu'ils vivent, entre eux, dans les grottes, la société survivra...
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– Non, Sire. La contagion de leur logique est mortelle. Ils prétendent que la société terrestre est illégitime et que le pouvoir temporel vient du diable. La désobéissance à l'autorité devient donc vertueuse. Laisser s'étendre cette hérésie, ce serait consentir au trépas volontaire de la société. L'autorité temporelle est aussi concernée que l'autorité spirituelle. Cette nouvelle communauté en vient à recommander à celui qui est marié de délaisser sa femme. Le trépas volontaire est, selon ce principe, la forme de mort la plus parfaite.
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– Et pourquoi les Cathares détestent-ils les ordres mendiants, dont vous êtes un frère ?
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– Parce que nous sommes rivaux en frugalités.
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– Et comment vous, dans l'ordre des mendiants, répondez-vous aux excès de l'Église de notre siècle ?
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– Nous cherchons à rappeler l'essentiel : le retour à la pureté de l'Évangile, dans un monde trop marqué par la confusion du temporel et du spirituel. Nous pratiquons le détachement des biens terrestres.
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– Et en quoi la mendicité manifeste-t-elle ce détachement ?
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– Le mérite de saint Dominique et de saint François est d'avoir pris au pied de la lettre l'Évangile dans toutes ses dimensions ; donc à la fois le dénuement et la hiérarchie.
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– Mais la mendicité vous prend du temps...
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– Au contraire, la privation des choses terrestres nous procure un gain de temps. Nous pouvons ainsi nous consacrer totalement et uniquement à l'étude, n'ayant aucun bien temporel à gérer. Nous avons juste besoin de ce qu'il faut pour vivre.
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– Et vous, maître, pourquoi avez-vous choisi cet ordre si jeune ?
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– Parce qu'il a une vocation complètement nouvelle qui est de chercher Dieu et de lui consacrer sa vie...
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– Mais tous les moines cherchent Dieu, et même tous les hommes...
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– Oui, bien sûr. D'ailleurs, la devise de l'ordre de saint Benoît exprime bien cela, "Ora et labora». Les Bénédictins ont deux activités : travail et contemplation. Seulement, nous, les Dominicains, nous remplaçons l'ascèse du travail manuel par celle du travail intellectuel qui accompagne la contemplation purement priante. Pour nous, la transmission est première. Notre vie contemplative s'épanouit en une vie apostolique. Il est mieux de transmettre ce qu'on a contemplé que de contempler seulement, de même qu'il est mieux d'éclairer que de briller seulement. C'est ce que nous nous efforçons d'enseigner à nos escholiers à Paris.
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– Vous qui êtes passé par trois villes, quelle université avez-vous préféré ? Paris, Cologne ou Naples ?
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– J'ai aimé les trois. Naples, c'est mon pays, un carrefour de civilisations unique avec les Grecs et les Arabes, qui m'a ouvert sur le monde. Le contact avec les pensées arabes m'a instruit. Je dois beaucoup à Avicenne et à Averroès qui nous ont transmis Aristote, même s'ils l'ont déformé.
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– Et Cologne ?
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– Cologne, c'est la rencontre avec mon maître Albert le Grand. C'est lui qui m'a enseigné la rigueur.
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– Et Paris ?
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– C'est la réunion de Naples et de Cologne : Naples, c'est le feu grégeois de l'esprit. Et Cologne, c'est le feu de la raison qui purifie. Paris unit les deux. C'est la première Université du monde. Qui remplit l'univers de la plénitude de sa science. Tous les maîtres les plus réputés d'Occident rêvent de venir à Paris, qui est le creuset où l'or vient se fondre. Elle a cinquante ans d'avance sur toutes les autres.
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– Pourquoi dites-vous "cinquante ans d'avance" ?
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– Parce que c'est sur les bords de la Seine que la liberté a été donnée à la raison. Les Mendiants y contribuent par leur zèle.
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– Je suppose donc que vous me conseillez de continuer à soutenir les Mendiants dans la querelle qui les oppose aux séculiers ?
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– Oui, Sire. L'Université est une fondation conjointe du pape et du roi de France, votre aïeul. Chacun a suivi son intuition. Les deux voyaient juste. Le pape espérait que les clercs fussent mieux formés pour transmettre la foi, qui n'est pas une adhésion aveugle à des vérités irrationnelles. La décadence et l'enrichissement du clergé, ainsi que le pullulement des hérésies procèdent le plus souvent de l'ignorance. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai commencé à rédiger la Somme contre les Gentils. Mais vous-même, Sire, il est de votre plus grand intérêt d'avoir des clercs instruits, pour qu'ils cessent de confondre le royaume qui est de ce monde avec celui qui ne l'est pas ; mais aussi pour disposer de conseillers éclairés et pour gouverner des sujets libres.
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– Que dites-vous donc de si singulier à vos escholiers pour les captiver ainsi ?
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– Que la raison, loin de contredire la foi, ne fait que la soutenir. Il ne faut donc pas l'enfermer dans un oratoire : la Foi, c'est un acte de l'intelligence qui adhère à la lumière de la Révélation. L'intelligence de la Foi donne foi en l'intelligence qui donne vie à la Liberté.
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– Et comment cette liberté peut-elle se concilier avec l'autorité ? Comment suis-je, de mes sujets, en même temps, le frère et le supérieur ?
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– Nisi potestas a Deo. Il n'est point d'autorité qui ne vienne de Dieu. Dieu gouverne sa création. C'est un gouvernement universel sur le monde. L'homme est un petit monde et la raison se comporte en l'homme comme Dieu dans le monde. Que Votre Majesté sache donc qu'elle a reçu cet office de royauté comme Dieu sur le monde. Lorsqu'elle juge, c'est à la place de Dieu et en son nom.
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– Il n'y a donc pas de pouvoir absolu ici-bas ?
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– Bien sûr que non. Le prince est sous le gouvernement du Prince Suprême, en tant que ministre constitué. Ministre, cela veut dire "serviteur", c'est le sens latin. Les rois sont frères des autres chrétiens par le baptême, rois pour servir. D'où la cérémonie du sacre qui configure le roi au Christ, mort pour ses frères.
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– Il y a donc des limites à l'autorité ?
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– Oui. L'autorité n'a de légitimité que dans la mesure où elle respecte la justice, c'est-à-dire la loi naturelle. Toute loi positive doit être l'œuvre de la raison du législateur, non d'un caprice aveugle.
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– Et dans le cas contraire ?
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– Elle n'est pas une loi mais une iniquité, un abus de loi qui ne mérite pas ce nom et n'oblige en rien ses sujets.
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– Y a-t-il un gouvernement idéal ?
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– Oui : un gouvernement qui participe du régime monarchique dans la mesure où un seul est placé à la tête ; de l'aristocratie, dans la mesure où un certain nombre d'entre les meilleurs sont chargés des fonctions publiques ; de la démocratie, c'est-à-dire de la puissance du peuple, dans la mesure où les gouvernants peuvent être pris dans les rangs du peuple. D'ailleurs, ce peuple ne doit plus obéissance au prince lorsque le prince commande des choses injustes. Le peuple n'est pas fait pour le prince mais le prince pour le peuple. Sous le regard de Dieu.
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– Pourquoi, selon vous, Dieu m'a-t-il refusé d'approcher Jérusalem ? Mon voyage outre-mer fut un désastre. Est-ce une punition, comme celle qui frappa Moïse aux portes de la terre de Canaan ? Je peine à comprendre.
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– Non, ce n'est pas une punition. Nous ne sommes plus dans le temps des châtiments de l'Ancien Testament. Le Christ a été crucifié, ce n'est pas parce qu'Il a péché. Depuis le Golgotha, les échecs et la croix dessinent la voie, le chemin vers la Résurrection. C'est le mystère de la souffrance comme vecteur de rédemption. Dieu respecte l'autonomie du temporel.
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– Quel reproche faites-vous à l'Islam dans votre Somme ?
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– Le refus de l'Incarnation, là encore.
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– Que faire aujourd'hui puisque l'Islam nous interdit l'accès aux Lieux saints ?
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– Disputer et libérer. Disputer pour rétablir la vérité sur le Christ mort et ressuscité et libérer le Saint-Sépulcre. Les chrétiens ne doivent pas refuser le partage des Lieux saints. Mais ne pas accepter qu'il soit impossible de se rendre en pèlerinage sans être détroussé, réduit en esclavage ou converti de force. Pardonnez-moi, Sire, si je vous parais indiscret, mais une question me brûle les lèvres : pensez-vous à repartir outre-mer ?
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– Oui, maître, j'y pense. Pour la raison que vous dites. Être croisé, ce n'est pas, pour moi, un simple passage, un moment de la vie, c'est le passage de toute une vie. »

Philippe de Villiers
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