A propos de la Théorie du Genre (1) par jejomau 2014-01-31 07:17:21 |
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Dans l'excellente revue "Nova et Vetera", N° 3, juillet-août-septembre 2009 - est paru un article sur la Théorie du Genre. Je vous le propose ci-dessous comme élèment de réflexion. "Nova et Vetera" est une revue de réflexion en matière de théologie, de philosophie et de spiritualité fondée par le cardinal Journet en 1926
Masculinité et féminité : Détermination naturelle ou construction culturelle ?
I. Introduction
Le 22 décembre 2008, Benoît XVI proclamait : « Il est nécessaire qu’il existe quelque chose comme une écologie de l’homme, comprise de manière juste. Il ne s’agit pas d’une métaphysique dépassée, si l’Eglise parle de la nature de l’être humain comme homme et femme et demande que cet ordre de la création soit respecté. (...) Ce qu’on exprime souvent et ce qu’on entend par le terme « gender », se résout en définitive dans l’auto-émancipation de l’homme par rapport à la création et au Créateur. L’homme veut se construire tout seul et décider toujours et exclusivement seul de ce qui le concerne. Mais de cette manière, il vit contre la vérité, il vit contre l’Esprit créateur[2]. »
Ce discours déclencha un immense tollé dans les journaux. Une fois de plus, l’Eglise se raidissait sur une « position rétrograde », dénonçant les avancées de la science « comme autant de sacrilèges » et « les théories comme autant de blasphèmes[3] ». La théorie du gender a effectivement ouvert la porte à grand nombre de réformes sociales, permettant aux duos homosexuels d’accéder peu à peu aux mêmes droits que les couples hétérosexuels. On a tout d’abord inventé des formes d’union civile favorisant les transmissions d’héritage. On a ensuite même offert la possibilité à ces duos de « se marier », comme en Belgique, et maintenant on revendique pour eux le droit à l’adoption[4].
La théorie du gender a donc permis de relativiser les tendances sexuelles, les reléguant toutes sur le même plan. Nous allons maintenant étudier cette théorie et voir dans quelle mesure la différence homme/femme est objective. La différence sexuée est-elle un donné biologique ou une construction culturelle ? Est-il moral de suivre ses tendances sexuelles lorsqu’elles sont en désaccord avec l’identité corporelle ?
II. Thèse : Chacun est libre de construire l’identité de genre qui lui plaît.
II.1. Évolution du concept de « genre »
« On ne naît pas femme, on le devient », disait déjà Simone de Beauvoir en 1949, suggérant ainsi que la féminité n’est pas un fait de nature, mais un fait de culture. La distinction entre le sexe et le genre est introduite pour la première fois dans les années 1960 par le psychanalyste Robert Stoller. A l’époque, le genre se référait à la construction culturelle et sociale d’une identité masculine ou féminine interprétant le sexe biologique. Ce concept s’est ensuite largement développé dans le milieu féministe, engendrant les gender studies. Dans les années 1990, le concept de genre a évolué vers une signification plus militante dans la théorie queer. Il ne se limite plus à la description de l’interprétation culturelle du sexe ; il indique une identité imposée par la société, selon la division « arbitraire » entre hommes et femmes. Le livre de Judith Butler, Trouble dans le Genre : le féminisme et la subversion de l’identité[5], est considéré comme fondateur de cette théorie qui veut dépasser la division hétérosexuelle de la société pour prôner le libre choix de l’orientation sexuelle[6].
II.2. L’inexistence du sexe naturel
Dans son livre, Judith Butler commence par critiquer ce qu’elle appelle la « naturalisation[7] » du sexe et du corps, c’est à dire, le fait de considérer le corps comme un matériel vierge, antérieur à la culture, comme l’expression pure de la nature humaine. C’est « la métaphysique de la substance [qui est] responsable de la naturalisation de la catégorie même de sexe[8] ». Cette métaphysique confère ainsi au corps un pouvoir normatif injustifié. En réalité, continue Butler, il est impossible de considérer un corps hors de la culture. En effet, notre façon de le considérer dépend de la façon dont nous le décrivons. Or, pour décrire, nous utilisons un langage qui est forcément conditionné par la culture dans lequel il s’inscrit[9]. La façon de considérer le corps sera donc forcément empreinte de culture. Il faut « revenir de l’illusion d'un corps vrai au-delà de la loi[10] ». En conséquence, l’anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss qui faisait la distinction entre nature (matière politiquement indéterminée) et culture (signification donnée à cette première), et qui était souvent utilisée pour comprendre la distinction sexe/genre, n’est pas pertinente[11]. Il n’y a pas de femelle naturelle et universelle ensuite transformée en femme soumise, car ce que nous considérons comme nature est déjà formaté par nos structures de pensée. De même, la considération de tel corps comme femelle et de tel autre comme mâle est un fait de culture. En effet, quels sont les critères employés pour déterminer tel corps comme femelle plutôt que comme mâle ? La capacité d’être enceinte, la forme de l’appareil génital, le patrimoine génétique, le développement du corps, la présence d’hormones ? Les cas des hermaphrodites, ces gens présentant des caractéristiques des deux sexes et ensuite catégorisés en tant qu’hommes ou femmes selon des critères de vraisemblance, stigmatisent l’arbitraire de la désignation homme ou femme[12]. Ils nous montrent qu’au niveau biologique, la barrière entre le masculin et le féminin n’est pas aussi clairement définie que dans notre pensée. Ainsi, le sexe masculin ou féminin n’existe pas réellement dans le corps. Il ne s’agit que d’un « idéal normatif[13] » en fonction duquel nous interprétons les corps qui nous entourent pour les catégoriser. Il en découle que « le sexe est, par définition, du genre de part en part[14] » : au lieu d'être la cause du genre, il en est le produit.
II.3. L’oppression de l’hétérosexualité imposée
La conception naturaliste de la sexualité limite ensuite le désir pour qu’il entre coûte que coûte dans le cadre hétérosexuel. Cette conformation à un genre officiellement reconnu est indispensable à la personne qui veut bâtir une identité intelligible dans notre société[15]. « Les genres “intelligibles” sont ceux qui, en quelque sorte, instaurent et maintiennent une cohérence et une continuité entre le sexe, le genre, la pratique sexuelle et le désir[16] » et cela, « selon les grilles culturellement intelligibles d’une hétérosexualité idéalisée et obligatoire[17]. » L’individu va donc tenter de se conformer en tous points à l’idéal de l’homme ou de la femme, dans son attitude, dans son habillement, dans son action et finalement dans ses désirs, dans son orientation sexuelle. Ainsi, le genre produit, en faisant répéter des actes, « l’apparence de sa propre fixité intérieure[18] », « l'illusion d’un soi genré durable[19] ». Butler explique comme suit ce processus d’identification. Le corps est stylisé dans sa représentation d’un sexe ou de l’autre. Cette symbolique est assimilée au réel, créant un fantasme auquel tout un chacun tente de s’identifier. La masculinité et la féminité seraient donc issues de fantasmes qui tentent d’être incarnés, de liens arbitraires entre symbolique et réalité[20]. Mais, cette conformation ne réussit jamais complètement, « toute identification est vouée à l’échec, précisément parce qu’elle a pour idéal un fantasme[21] ». Les identités demeurent troubles, car elles cachent quelque chose de refoulé. En se basant sur Freud et son complexe d’Œdipe, « on pourrait ainsi repenser les notions mêmes de masculinité et féminité construites ici comme si elles étaient ancrées dans des investissements homosexuels non résolus[22] ». La tendance à la conformation selon les critères de la « matrice hétérosexuelle[23] » trouve donc son origine dans la loi de la prohibition de l’homosexualité. De même, « la construction de la cohérence masque les discontinuités du genre traversant les contextes hétérosexuels, bisexuels, gais et lesbiens où le genre ne découle pas nécessairement du sexe, et où le désir, la sexualité en général ne semblent pas dépendre directement du genre[24] ». Cependant, comme cette part de l’identité ne correspond pas à la définition hétérosexuelle, elle est culturellement incohérente, inintelligible et condamnée par la société.
Voyons maintenant où se trouve d’après Butler l’origine de la prohibition de l’homosexualité. Elle se situe dans les structures sociales, juridiques et politiques qui produisent des sujets, des identités, qui n’existent pas en soi[25]. Ainsi, pour libérer la femme, les féministes ont bâti l’identité femme sujette à cette libération, mais cette identité finit par enfermer la femme dans des stéréotypes. Elles ont commis l’erreur de croire à l’existence d’une féminité universelle qui n’existe pas, car « femme » recouvre des réalités différentes selon le lieu, l’époque historique, la culture, le temps, l’ethnie[26]. L’analyse approfondie des conclusions de l’anthropologie structuraliste montre de son côté que « c’est parce que toutes les cultures cherchent à se reproduire, et que l’identité sociale propre à chaque groupe de parenté doit être préservée, que l’exogamie est instituée, et tel est aussi le cas de l’hétérosexualité exogamique qui en est le présupposé[27] ». Ainsi, l’instauration de l’hétérosexualité obligatoire et de toute identité de genre stable semble toujours être l’instrument d’un rapport de pouvoir. En effet, elle crée la « division fondamentale[28] » homme/femme ; or toute division entraîne automatiquement une hiérarchisation, qui à son tour entraîne un rapport de pouvoir créant l’oppression. Ces identités construites selon la division de l’humanité en deux classes – les hommes et les femmes – sont, en conséquence, le lieu de l’exercice de l’oppression sur les femmes et sur toutes les personnes non-conformes (homosexuelles, transsexuelles, bisexuelles, etc.). Il en découle que la pression socio-politique qui impose l’hétérosexualité oblige à rattacher le corps au schéma idéalisé d’un sexe ou de l’autre. En ce sens, la hiérarchie qui définit l’âme comme supérieure au corps est extrêmement dangereuse. En effet, l’âme contient le symbolisme, et donc les identités de genre hétérosexuelles imposées par la société. Elle installe ainsi le genre comme norme qui formate le corps. L’âme est donc en ce sens, comme le dit Foucault, « la prison du corps[29] ».
II.4. Déconstruction des identités de genre
Comme solution aux rapports de pouvoir injustes, Judith Butler prône la déconstruction des catégories d’identité du genre, de la même façon que Marx prônait la déconstruction du système politique et économique. Le système hétérosexuel du genre, puisqu’il instaure une oppression, doit être renversé. Certes, de nombreuses tactiques de subversion pour renverser le carcan culturel imposé à l’identité sexuelle ont été lancées ces dernières années. Cependant, même les personnes qui tentent de ne pas se conformer à la matrice hétérosexuelles (gais, lesbiennes...) le font en général en fonction de cette matrice, par opposition, et donc ne parviennent pas vraiment à en sortir[30]. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, il ne sert à rien de tenter de retrouver une nature originelle, vierge de toute culture et de tout genre. Celle-ci n’existe pas, et l’être humain, pour être intelligible, doit forcément se construire une identité et un genre. Par contre, il convient, pour renverser l’hégémonie hétérosexuelle[31], de déconstruire les structures rigides des genres qu’elle a produites. Pour ce faire, toutes les identités atypiques - transsexuels, travestis - doivent être déployées pour rendre les identités classiques problématiques, pour montrer qu’elles peuvent être éclatées. Nous pourrons ainsi bâtir une société nouvelle où chacun pourra exercer une créativité totale à l’encontre de sa sexualité. Les individus pourront alors lancer toutes sortes de nouvelles formes de compréhensions de soi libres et culturelles, afin que chacun s’accomplisse dans un genre qui lui procurera un maximum de plaisir. Ainsi, l’égalitarisme, c’est-à-dire un seul sexe qui se décline en autant de genres qu’il y a de personnes, pourra enfin naître. Or, les « limites [à de nouvelles configurations du genre] sont toujours posées dans les termes d’un discours culturel hégémonique fondé sur les structures binaires qui se font passer pour le langage de la rationalité universelle[32] ». Pour libérer le désir et le plaisir de ces « structures binaires », le langage semble être une arme efficace, car « le pouvoir qu’a le langage sur le corps est à la fois la cause de l’oppression sexuelle et le chemin pour en sortir. (...) Il exerce et transforme sa puissance d’agir sur le réel à travers des actes de parole, qui, à force d’être répétés, deviennent partie intégrante des pratiques et, pour finir, des institutions[33] ». Il faudrait par exemple supprimer les termes de « Même » et d’« Autre ». Il n’y aura alors plus ni hétérosexuels, ni homosexuels, et toutes les tendances seront équivalentes aux yeux de la société. « Le corps construit par la culture sera alors libéré non par un retour vers son passé “naturel” ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilités culturelles[34]. »
Cette position est un signe flagrant de la tendance relativiste de notre société. On veut supprimer tout repère supposant l’existence d’une vérité objective et d’une morale vraie. La vérité est en pratique remplacée par le libre arbitre. Plus profondément, il s’agit d’une forme d’existentialisme prétendant, comme Sartre, que « l’homme est un être chez qui l’essence est précédée par l’existence[35] », de sorte qu’il sera « tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence ; l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait[36] ». Dans cette logique, chacun a la liberté de suivre la tendance qui lui plaît, et même de changer de tendance au cours de sa vie, indépendamment de tout déterminisme biologique.
II.5. Conséquences positives et négatives de la théorie du gender
La théorie du genre ouvre ainsi de nouvelles pistes de réflexion. Elle a premièrement le mérite d’attirer l’attention sur la complexité de l’être humain et de son identité non-réductible au corps. Elle évoque deuxièmement l’importance qu’a la culture sur la construction de l’identité d’une personne et sur sa sexualité, montrant que la sexualité humaine est toujours investie de culture, et qu’elle est donc d’un autre ordre que la sexualité animale. Troisièmement, la mise en évidence de l’influence de la culture, du langage, des structures juridiques et de la pensée philosophique sur la construction de l’identité nous invite à accorder une importance toute particulière à ces facteurs dans l’éducation des jeunes afin que les adultes de demain soient des personnes équilibrées.
Aujourd’hui, de très nombreuses universités proposent des cours sur les Etudes genre (ou Gender Studies). Le site de l’université de Genève les décrit ainsi : « Créées à l'Université de Genève en 1995, les Etudes genre proposent une lecture sexuée du monde social et des rapports de pouvoir qui le traversent[37] ». La théorie du genre a effectivement très largement séduit par sa « vertu émancipatoire[38] ». Elle s’est présentée comme la solution à tous les problèmes de discrimination en fonction du sexe ou de la tendance sexuelle. Cette théorie est tout d’abord pratique pour critiquer la discrimination des femmes. En effet, il apparaît parfaitement inadmissible de les payer moins que les hommes, de leur refuser le droit de vote ou de les soumettre à leurs maris lorsqu’on considère que la conception de l’homme et de la femme ne sont que des constructions culturelles, se basant sur une différence corporelle floue et négligeable. De plus, il n’y a alors plus de raisons de réduire la femme à sa maternité (autre construction culturelle) et celle-ci doit, en conséquence, pouvoir exercer le libre choix de l’avortement. Ensuite, si chacun est libre de choisir l’identité et l’orientation sexuelle qui lui procure le plus grand plaisir, il n’y a plus aucune raison de mépriser les personnes homosexuelles, mais il faut au contraire encourager chacun à oser vivre selon son ressenti, bisexuel, gay, transsexuel, ou même hétérosexuel, s’il y tient. Ainsi, la théorie du gender permet la libération de la femme, la libération du plaisir et la suppression de toute discrimination concernant le sexe ou la tendance sexuelle.
Au niveau pratique, la théorie du gender a donc permis, dans un premier temps, de renverser certains stéréotypes culturels rattachés aux femmes et niant leur dignité[39]. Cependant, quand cet outil d’analyse devient une idéologie, ne menace-t-il pas la société de déconstruction ? Déconsidérant sa nature, l’homme ne menace-t-il pas son propre équilibre ? En effet, dans une société basée sur l’idéologie du genre, chacun est encouragé à vivre au gré de ses pulsions, de sorte que la stabilité et la fidélité d’un couple pourraient être gravement menacées. Et l’individualisme et l’hédonisme prônés ne conduiront-ils pas à l'anarchie ? Or l’anarchie engendre le risque de la loi du plus fort et expose ainsi les plus faibles à des abus et à de profondes blessures affectives.
II.6. Critique de la théorie du gender à travers l’expérience commune
En outre, la théorie du gender semble aller à l’encontre du sens commun de l’immense majorité de l’humanité. En effet, si je vous demande : « êtes-vous homme ou femme », doutez-vous un seul instant de votre appartenance sexuelle ? Vraisemblablement pas. En effet, excepté quelques rares cas d’hermaphrodisme, le sexe d’une personne est clairement défini dès sa naissance et même avant[40]. Déjà, le petit garçon fait l’expérience de sa différence vis-à-vis de ses sœurs. De même, la personne désirant changer de sexe sait que son corps est sexué, autrement il n’y aurait en elle rien à changer. En conséquence, si la théorie de Judith Butler était vraie, il faudrait admettre que l’ensemble de l’humanité est dans l’erreur[41]. D’autre part, les statistiques[42] montrent bien que l’intersexualité (c’est à dire l’hermaphrodisme) est une exception, et qu’en règle générale, le corps humain est clairement et intelligiblement sexué. La biologie a d’ailleurs démontré que ces cas sont liés à des « erreurs » dans le processus de méiose ou de fusion des deux gamètes. Prenons néanmoins en considération ces cas, puisqu’ils existent. Certes, le corps humain peut parfois comporter des caractéristiques des deux sexes. Cependant, il n’existe pas de corps exempt de tout organe sexuel, de toute hormone, de tout chromosome X et Y ; il n’existe pas de corps asexué. En conséquence, le marquage sexuel paraît essentiel pour la personne.
III. Antithèse : mon identité sexuelle est un donné naturel
III.1. Exigence biologique pour la reproduction
Observons maintenant le sexe tel que le voit l’ensemble des hommes. Tout d’abord, vouloir oublier la différence sexuelle conduit à la disparition de l’espèce. En effet, pour qu’une espèce perdure ainsi que pour assurer le bien-être des membres vieillissants, il faut une descendance. Or, dans l’ordre naturel - et pour l’instant dans les expériences artificielles telles que la fécondation in vitro[43] aussi -, cette descendance ne peut être conçue sans la participation d’un mâle et une femelle de l’espèce. Cette exigence s’applique tout naturellement aussi à l’être humain.
III.2. Désirs naturels
Ensuite, au cœur de tout homme reste toujours inscrit le désir d’enfanter, de même que le désir d’une certaine altérité. Le désir d’enfant a même conduit un transsexuel, une femme devenue « homme », Thomas Beatie, à cesser son traitement pour pouvoir avoir des enfants. « Légalement devenu un homme depuis son opération de chirurgie reconstructive au niveau de la poitrine et un traitement à base de testostérone (hormone mâle), Thomas Beatie a néanmoins choisi de conserver ses organes reproducteurs féminins. » « L’enfant a été conçu par insémination artificielle après que Thomas Beatie eut cessé les traitements qui renforçaient sa virilité. » D’ailleurs, après avoir changé de sexe, cet « homme » avait épousé une femme[44], ce qui manifeste la recherche de l’altérité, y compris lorsqu’on a une compréhension atypique de sa sexualité.
III.3. Manifestation de la différence homme/femme dans l’éducation des enfants
Finalement, l’analyse psychologique des relations parents-enfants montre que la mère et le père n’ont pas le même rôle dans l’éducation de l’enfant, mais des rôles complémentaires. Ceci peut être démontré à partir de l’analyse du complexe d’Œdipe développée par Freud. La mère, du fait qu’elle a porté l’enfant dans son ventre et qu’elle le nourrit ensuite de son sein, a une relation fusionnelle avec son enfant. Cette relation fusionnelle permet à l’enfant de grandir dans un sentiment de sécurité et de tendresse. Le père vient, quant à lui, rompre cette fusion. La mère étant sa femme, il montre à l’enfant que celui-ci n’a pas le monopole de l’affection de sa mère. « Le père oblige l’enfant et la mère à entrer dans la temporalité, à sortir de l’impasse fusionnelle, car il est signe de l’autre[45] », de celui qui n’est pas dans la fusion, mais qui vient la rompre. Le père confronte ainsi l’enfant aux limites (il lui montre l’impossibilité de rester dans une fusion totale à la mère), au réel, à l’existence et lui transmet ainsi la loi, la symbolique, la culture[46]. On voit aussi la spécificité et l’irremplaçabilité du rôle de chaque parent aux lacunes dans l’éducation qui résultent de l’absence de l’un d’entre eux, ou du fait que l’un d’entre eux n’assume pas son rôle. Ainsi, le garçon auquel aura manqué une figure paternelle à laquelle s’identifier, aura tendance à s’affronter violemment à sa mère pour affirmer sa virilité, comme le montre l’analyse du psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale, Tony Anatrella[47]. En conséquence, l’homme et la femme manifestent leur différence naturelle dans la relation à leurs enfants et tous deux se complètent pour permettre à l’enfant d’accéder à une compréhension équilibrée de lui-même.
IV. Synthèse
IV.1. Problématique
Ainsi, construire librement son identité sexuelle permettrait à chacun de s’épanouir dans le plaisir et éviterait de marginaliser les « anormaux ». Cependant, il semble que l’humanité tende naturellement à la reconnaissance d’une différence sexuelle. Sommes-nous donc condamnés à choisir entre notre nature et notre épanouissement personnel pour construire notre identité ?
IV.2. Histoire de la culture : universalité de la différence dans le genre comme signe d’un sexe naturel
L’histoire de la culture montre l’existence d’un penchant chez l’être humain pour la reconnaissance de la différence de sexe et pour l’orientation vers le mariage hétérosexuel. En effet, la distinction entre hommes et femmes a été établie dans toutes les sociétés, sur toute la surface de la terre, et tout au long de l’histoire. L’ethnologie a démontré que dans pratiquement toutes les cultures, le mariage a toujours lieu entre un homme et une femme. Même dans les sociétés où l’homosexualité est tolérée, comme en Grèce antique, le duo homosexuel ne fonde pas de foyer et ne peut pas accéder au statut de couple marié. Ainsi, les rites liés au mariage sont dans toutes les cultures un lieu où la distinction des deux genres peut être clairement perçue. Chez les chinois, la distinction entre hommes et femmes est nettement mise en relief par les habits traditionnels des époux. Plus au Sud, observons les aborigènes d’Australie. Ce peuple considéré comme très primitif, car vivant très proche de la nature, nous impressionne par la finesse des règles qu’il a établies pour régir le mariage jusque dans ses moindres détails. Les enfants reçoivent, en effet, un nom déterminé non seulement par le degré de parenté qui unit leurs parents, mais aussi par leur sexe (par exemple le nouveau-né à un certain degré de parenté s’appellera Uwallaree si c’est un garçon et Imballaree s’il s'agit d'une fille[48]). Ainsi, cette distinction entre les hommes et les femmes se manifeste-t-elle non seulement dans les coutumes de mariage, mais aussi dans le langage. Chez les Aztèques, on perçoit aussi la distinction des genres dans le langage. En effet, on nomme l’époux « noquich » tandis que l’épouse est désignée par « nosiua[49] ». Finalement, le genre se manifeste également dans l’art. Nous voyons que les hommes et les femmes sont représentés différemment dans l’Égypte ancienne. L’époux est plus musclé et a la peau plus foncée que l’épouse qui représente une certaine légèreté. Nous noterons également la différence de coiffure. Ainsi, nous apercevons-nous, que de tous temps, et dans des cultures géographiquement très éloignées, les êtres humains ont perçu une différence entre les hommes et les femmes et l’ont exprimée culturellement. Or, en général, le peuple est dépositaire d’un certain bon sens. Comme le dit Aristote, il est peu vraisemblable qu’une opinion partagée par l’ensemble des hommes et l’ensemble des époques historiques soit totalement fausse. En effet, si une opinion ne reflète pas du tout la réalité, elle est rapidement déconsidérée lorsqu’elle est confrontée au réel et à d’autres opinions[50].
IV.3. Les quatre causes de la différence sexuelle
Étudions maintenant selon les quatre causes cette différence sexuelle qui semble se manifester universellement dans le genre. Les quatre causes sont à l’origine de tout acte naturel ou artificiel. Prenons la réalisation d’un vêtement. Le tissu sera la matière à laquelle le couturier appliquera la forme « chemise », et cet agent qu’est le couturier fabriquera la chemise en vue d’une fin bien particulière, vêtir un être humain. De toute évidence, la matière, la forme et l’agent sont ordonnés à la fin. En effet, on n’aurait pas choisi du tissu, la forme « chemise » et un couturier s’il s’était agi de se protéger les pieds du froid. Au niveau de l’identité sexuelle, nous étudierons sa cause matérielle et formelle à travers le corps. Nous observerons ensuite sa cause efficiente à travers la construction psychologique de l’identité. Et finalement nous tenterons de voir quelle est sa finalité dans l’articulation nature-culture. La fin nous éclairera également sur le sens des autres causes.
IV.4. Cause matérielle et formelle : le corps sexué par nature
Commençons par la cause matérielle, le corps. Comme nous l’avons vu, d’après Judith Butler, seule ma conscience, mon rapport au monde, construit mon corps comme masculin ou féminin. Mon corps est, tout simplement. Mais il n’est ni masculin, ni féminin par nature. Ainsi, Butler s’inscrit dans une ligne de pensée existentialiste sartrienne. J’existe avant d’être et c’est mon rapport au monde qui façonne ce que je suis. Mais cette pensée est poussée à son extrême chez Butler, car même Sartre reconnaissait les « conditions humaines », « l’ensemble des conditions matérielles et psychanalytiques mêmes[51] » qui définissent les « limites à priori[52] » de la liberté humaine. Or, nous avons observé qu’en règle générale, une personne n’a aucun doute sur son sexe biologique. Dans certains cas rares, on peut avoir des doutes sur le sexe de l’enfant à la naissance. Mais ces cas font exception et ils appartiennent à la contingence intrinsèque à la matérialité, car il y a toujours une petite part d’imprévisible dans les phénomènes naturels. « Il serait déraisonnable de tirer des généralités » à partir de ces cas exceptionnels[53]. Ainsi, que le sexe existe réellement dans la nature ou qu’il soit culturellement construit, il n’en demeure pas moins que l’immense majorité de l’humanité perçoit les corps humains comme sexués. Examinons maintenant à quel niveau se situe le sexe. Ne se situe-t-il que dans les apparences où touche-t-il la personne dans ce qu’elle a de plus profond ? Tout d’abord, il y a quelque chose que la personne est, et qu’elle ne peut supprimer sans se détruire elle-même. En effet, pour que je change de longueur de cheveux, d’organe, de proportion hormonale, de qualités accidentelles, il faut qu’il y ait en moi quelque chose qui ne change pas. Autrement ce n’est pas moi qui change, mais je deviens un autre[54]. Il y a donc quelque chose d’irréductible en l’homme, une substance qui fait que la personne demeure une et intelligible malgré la multiplicité de ses qualités[55]. Que la substance ne soit pas accessible à nos sens ne nous permet donc nullement d’en nier l’existence, car elle existe, indistinctement mêlée aux accidents, dans l’être concret que nous percevons[56].
Certes, le sexe ne peut être dans la substance, car la substance est le sujet, « ce dont tout le reste s’affirme, et qui n’est pas affirmé d’une autre chose[57] », tandis que l’attribution masculine ou féminine qualifie une personne. Cependant, la différence sexuelle est inscrite très profondément dans la structure biologique du corps humain, jusque dans le code génétique contenu dans chacune des cellules du corps, et il y a à ce niveau, (si la méiose et la fécondation se sont passées normalement) uniquement deux possibilités de génomes : XX ou XY. Ainsi, on ne peut pas supprimer la totalité des éléments caractérisant un sexe (les organes, les proportions d’hormones, les chromosomes…) sans supprimer le corps, et donc, sans arracher la vie au sujet, sans détruire l’être humain. Même les personnes qui « changent de sexe », sont obligées de combattre continuellement leurs propres hormones avec des hormones étrangères, car leur corps fabrique spontanément, en quantité dominante, les hormones correspondant à leur sexe biologique. Visiblement, le sexe touche donc à la substance de l’être humain, car il est impossible de supprimer tout ce qui fait le sexe d’une personne, sans supprimer le sujet. En conséquence, le sexe est un accident inséparable de la substance, c’est à dire qu’il est causé par des principes inhérents à l’individu et permanents en lui[58]. Ou autrement dit, le sexe masculin ou féminin est un accident trouvant son principe dans la substance et ne pouvant être supprimé sans que celle-ci soit supprimée, sans que le sujet soit supprimé. En outre, la nature au sens métaphysique « désigne l’essence en tant que fondement d’inclinations qui portent un être vers ses activités propres[59] » : elle est le « principe du mouvement interne aux étants naturels[60] ». En conséquence, la nature de l’être humain est d’être sexué, puisque le sexe a son origine dans un principe interne à lui, dont la suppression entraîne la disparition du sujet[61].
IV.5. Cause efficiente : l’élaboration culturelle de l’identité en fonction du donné corporel
Cependant, la diversité des expressions culturelles reflétant cette différence fondamentale montre que le genre ne peut être un effet nécessaire du sexe corporel. Examinons maintenant le processus qui articule « sexe » et « genre ». Commençons par définir la notion de culture. La culture, dans laquelle s’insère le genre, est au sens ethnologique « l’ensemble complexe incluant les savoirs, les croyances, l’art, les mœurs, le droit, les coutumes, ainsi que toute disposition ou usage acquis par l’homme en société[62] ». Ainsi, la culture, le genre, désigne tout ce qui est fait par la raison, tandis que l’ordre naturel, le sexe, désignera tout ordre que la raison ne fait pas, mais qu’elle décrit. Le sexe peut être reconnu de façon universelle, tandis que la façon de le comprendre, la symbolique qui y sera rattachée sera forcément singulière et donc extrêmement diversifiée. L’un est déterminé, tandis que l’autre est libre. Comment ces deux expressions de la différence sexuée si fondamentalement différentes peuvent-elles être en continuité ?
Tout d'abord, Judith Butler remarque très justement qu’il nous est impossible d’accéder à une nature humaine dépourvue de signification culturelle. Le donné biologique appartient à l’ordre naturel et n’est pas en lui-même un produit culturel, mais la façon de le décrire s’inscrira toujours dans un discours et donc dans une culture. Cependant, la nature de l’homme est plus que son donné biologique. Elle englobe également son intelligence et sa volonté, puisque tous deux sont constitutifs de l’être humain. Ces deux facultés font effectivement la spécificité de l’être humain par rapport aux autres animaux. En conséquence, nature humaine et culture ne peuvent s’exclure mutuellement, comme semble le croire Butler. Elles sont indissociables, car la culture nécessite la raison, intrinsèque à la nature humaine, pour donner du sens au donné biologique. Comment cette unité de la nature humaine se vérifie-t-elle à l’endroit de l’identité ? Quel impact a donc le sexe corporel sur mon identité, laquelle touche à mon psychisme et à mon esprit ?
Définissons tout d’abord quelques notions. L’identité est « ce qui dans une chose ou un être demeure unique, invariable et caractéristique[63] ». L’identification est le processus par lequel je découvre progressivement qui je suis à travers les autres[64]. Cependant, d’après Butler, l’identité n’est pas un donné intrinsèque, comme le suggère la définition classique. Au contraire, mon identité m’est imposée de l’extérieur par la société et ensuite je m’y identifie à tel point que je m’y conforme dans tout mon être jusque dans mes désirs. Ainsi, d’après Butler, l’identification fait naître en moi l’identité, et non pas l’inverse. Finalement, qu’est-ce qui est premier, l’identité ou l'identification ? Pour sortir de cette aporie, introduisons une distinction entre identité sexuelle et identité sexuée. L’identité sexuelle est donnée par la nature, elle « signe corporellement la personnalité au masculin ou au féminin[65] », il n’y a que deux possibilités, être homme ou femme. L’identité sexuée - autrement dit le genre - quant à elle, est la façon dont je perçois et vit ma sexualité ; il y a là une infinité de possibilités. L’identification est le passage de la première à la seconde[66]. Certes, le processus d’identification, c’est-à-dire la prise de conscience de mon identité sexuelle, est fortement influencé par mon milieu culturel. Mais cela ne permet nullement de nier l’existence d’une identité donnée par la nature. Ce n’est pas parce que la culture est une cause efficiente de mon identité, que la nature ne l’est pas du tout.
Ainsi, l’une des principales erreurs de Judith Butler est sa vision dualiste de la personne. Elle considère le corps comme une matière indéterminée, non intelligible en soi, mais formatée par l’esprit qui lui donnerait une intelligibilité. L’esprit, lui-même formaté par la culture, viendrait ainsi lui imposer une forme extérieure, un accident, qu’elle considère comme l’âme. Cette conception de la connaissance prétendant que les concepts sont premiers dans notre perception de la réalité est une conception nominaliste[67]. Cependant, cette conception n’est pas pertinente au sujet de l’identité sexuelle, car le genre ne peut pas être absolument extérieur ; il ne peut pas faire totalement fi de l’identité sexuelle. En effet, les déterminations corporelles touchent au psychisme et auront aussi une répercussion sur l’esprit, car la connaissance de la réalité passe par les sens avant de devenir une activité intellectuelle. Ainsi, nous avons tous fait l’expérience qu’il est plus difficile de réfléchir avec quarante degrés de fièvre, ou que notre perception émotionnelle du monde (par exemple considérer une chose comme plaisante ou déplaisante) dépend de notre humeur. Or, les variations hormonales, qui ne sont pas les mêmes chez l’homme que chez la femme, influencent fortement notre humeur. En conséquence, l’homme aura une perception de lui-même différente de celle que la femme aura d’elle-même. Cet effet de résonance du corps sur l’intelligence montre que l’être humain est un tout extrêmement unifié, une unité d’âme et de corps. L’âme est au sens étymologique le principe de vie, et au sens métaphysique la forme qui fait l’ordre de la matière. La preuve en est que sans âme, le corps est un cadavre prêt à se décomposer. Le corps vivant, tel que nous le percevons, est donc à la fois forme et matière. En conséquence, l’âme donne au corps d’être, elle est en ce sens « l’acte premier d’un corps naturel ayant la vie en puissance, c’est à dire d’un corps organisé[68]». Il serait absurde de prétendre que l’âme est la prison du corps, alors que le corps ne peut vivre sans l’âme. L’âme est donc à la fois la forme naturelle du corps et le siège de la raison. L’acte premier et naturel de l’âme donne l’identité sexuelle manifestée dans le corps ; il est dispositif. En effet, il donne au corps d’une femme la puissance active, c’est à dire la capacité, d’exercer une sexualité féminine, mais n’oblige pas à le faire. L’identité sexuée est l’acte second ; elle est le résultat de l’interprétation de l’identité sexuelle opérée par l’identification. Comme cette interprétation est culturelle, elle est aussi contingente (ce qui ne veut pas dire entièrement volontaire, les circonstances familiales, relationnelles et culturelles ont aussi une forte influence).
Cependant, la contingence a des limites. L’identité sexuée s’élabore toujours en fonction de l’identité sexuelle, même si elle se construit par opposition à celle-ci, car bien qu’étant une œuvre rationnelle, elle doit tenir compte des impératifs de la matière, et des phénomènes de résonance de la vie émotionnelle sur la vie intellectuelle. En conséquence, le désir qui découle de l’identité sexuée, bien qu’il soit investi d’une réelle part de symbolique, n’en demeure pas moins enraciné dans le corps.
IV.6. Cause finale : la complémentarité en vue de la communion
Finalement, on peut se demander s’il est légitime de transgresser l’identité donnée par la nature lorsqu’il s’agit d’élaborer l’identité sexuée. Examinons pour cela la finalité de la différence sexuelle, car la cause efficiente est, comme nous l’avons vu plus haut, toujours ordonnée à une cause finale. L’art, tout comme la nature, a une détermination finale, une cause finale, tout deux agissent en vue d’un bien. La nature de l’abeille est de faire du miel, et donc il sera bon pour elle d’en faire, et ainsi, si elle ne peut plus en faire, elle dépérit. De même, la finalité du chocolatier est de faire de bons chocolats et celle du musicien est de jouer de la belle musique. Ainsi, tout ce que nous faisons, nous le faisons en vue d’un bien. De même, tout ce que fait la nature, elle le fait en vue d’un bien. L’art (la culture) soit exécute ce que la nature est impuissante à exécuter en la prolongeant, soit imite son mode de procéder, c’est-à-dire sa détermination en vue d’une fin[69]. Cette détermination en vue d’une fin est inscrite dans la nature sous le mode de l’être en puissance.
Or, Butler prétend qu’il suffit de se penser dans un genre pour acquérir l’identité correspondante. Ce faisant, elle confond possible et puissance. Une personne au corps de femme est en puissance d’être féminine. Cependant, même s’il est possible qu’elle ait été homme plutôt que femme, elle n’est pas en puissance de devenir homme. La puissance tend vers l’acte correspondant, et vers cet acte seul. Ainsi, il est possible que le gland soit rongé par un ver, et ne produise jamais le chêne, mais en aucun cas il ne pourra en sortir un bouleau. De même, une personne qui est homme par nature, ne pourra jamais devenir parfaitement féminine. En effet, malgré toutes les opérations chirurgicales et tous les traitements médicaux qu’elle mettra en œuvre, il y aura toujours une certaine discontinuité à un niveau ou à un autre (la voix par exemple). C’est ainsi qu’on peut habituellement aisément reconnaître les personnes qui ont subi un traitement pour « changer de sexe » : quelque chose en elles n'est pas harmonieux. En conséquence, de même que l’artiste doit tenir compte du matériau qu’il travaille s’il veut obtenir un chef-d’œuvre (les veines du marbre pour le sculpteur), de même, la culture doit tenir compte du corps et de ses déterminations, si elle veut construire une identité harmonieuse. Ainsi, même dans les cas d’hermaphrodisme, on tente de déterminer quel sexe le donné biologique tend à désigner. La culture prolonge donc la nature, mais doit tenir compte de celle-ci.
Mais quelle est donc la finalité inscrite dans la nature ? Selon la théorie du genre, le rapport hiérarchique de pouvoir est une conséquence nécessaire de la division homme/femme, la finalité inavouée de cette différenciation. L’idée d’un rapport hiérarchique automatique instauré par la division est le fruit de la pensée existentialiste présente chez Butler. En effet, si l’identité de la personne est constituée par le regard que la société a sur elle, la liberté de chacun se heurte à la liberté de tous les autres qui ont le pouvoir de définir ce que je serai. Tout devient alors rapport de pouvoir. Or ce rapport de pouvoir est une conséquence probable de l’application de la morale qui sous-tend la théorie du gender. Ainsi donc, dans un monde où régnerait la théorie du gender, le « désir libéré » permettrait à chacun de rechercher le plaisir dont il a envie. Les faibles encourraient alors constamment le risque d’être abusés par les forts qui les asserviraient à leurs passions. En effet, si on considère que l’homme est fait pour le plaisir, plutôt que pour le bien, la sexualité n’a finalement plus que l’unique but de répondre aux pulsions, à la recherche d’une satisfaction individualiste, et il semble injustifié de la cantonner dans les limites de l’hétérosexualité. Toute différenciation constitue alors des « classes », parmi lesquelles, la plus forte domine et instrumentalise la plus faible. Il s’agirait là d’une sexualité complètement repliée sur elle-même, incapable de s’ouvrir à l’altérité et à l’enfant, d’une sexualité qui n’a éventuellement plus besoin de la différence. Une société fondée sur de tels principes mourra d’elle-même, ayant détruit l’institution garantissant le renouvellement des générations, celle du mariage entre un homme et une femme.
Interrogeons maintenant, en philosophie réaliste, la division de l’humanité entre hommes et femmes afin de définir de quel type de division il s’agit. Il ne s’agit évidemment pas de la division d’un tout continu, d’une entité matérielle divisée en des parties matérielles. L’homme ou la femme ne sont pas matériellement incomplets, ils ne représentent pas les parties d’un même organisme naturel. Il ne s’agit pas non plus d’un tout potestatif, même s’il y a un peu de cela, car l’homme et la femme sont plus que deux actuations de l’humanité. Il s’agit d’un tout d’ordre, puisque l’homme et la femme sont tous deux nécessaires pour la procréation et donc la prolongation de l’espèce. Et il s’agit d’un tout universel, puisque la définition de l’être humain se dit à la fois de l’homme et de la femme. Ainsi, l’homme et la femme sont naturellement complémentaires, tous deux nécessaires et tous deux également importants. En conséquence, l’institution d’un rapport de pouvoir ne peut être l’effet nécessaire de la différence, car il supposerait que l’un des deux sexes a moins de valeur que l’autre, ce qui est contraire à l’idée de complémentarité que suppose la division d’un tout d’ordre en ses parties.
Puisque la culture se fonde dans la nature, elle devrait relayer, comme en écho, l’idée de complémentarité. Tout d’abord, il est indispensable que la cellule de la société soit le couple hétérosexuel. En effet, de même que dans un couple deux personnes fondamentalement différentes par la différence sexuée s’unissent en vue d’un plus grand bien commun, la famille, de même, dans la société, des personnes très différentes unissent leur agir en vue du bien commun. Mais si la cellule de base de la société est un duo homosexuel[70], les individus se coupent des relations d’altérité, et la société sera incapable d’unir l’agir de personnes différentes. Ensuite, la différence est nécessaire dans la société en vue d’un plus grand bien commun. Ainsi, la diversité des talents permet aux membres de la société d’accéder à tous les biens matériels et spirituels qui leur sont nécessaires. En effet, il vaut mieux, pour le bien commun, une société où certains sont musiciens, d’autres peintres, d’autres maçons, d’autres paysans, etc. qu’une société formée uniquement d’extraordinaires musiciens. De même, il vaut mieux pour la richesse de la famille et pour l’éducation des enfants, la différence sexuée chez les parents. La différence permet donc la complémentarité qui permet à son tour un plus grand enrichissement de chacune des personnes. En conséquence, si la différence sexuelle est considérée, comme le veut sa nature, dans sa finalité, celle de la complémentarité, alors elle n’instaure pas un rapport hiérarchique, mais permet au contraire d’accéder à la communion. La communion c’est à la fois connaître et aimer l’autre. La communion est donc la finalité de la personne dont l’intelligence est faite pour connaître la vérité et la volonté pour aimer le bien. Or, toute chose tend à sa finalité et ce que désirent tous les hommes est le bonheur. En conséquence la communion est le bonheur de l’homme.
Seule l’altérité permet de répondre à la fois au besoin de différence et de désirable pour combler l’intelligence et la volonté. D’une part, en effet, la raison de l’homme ne s’actualise que grâce au langage, et donc grâce à la présence d’un vis-à-vis. L’intelligence humaine, faite pour la vérité, n’arrive à toujours plus de vérité qu’en se confrontant avec des avis divergents. De même, pour trouver la vérité sur elle-même et sur son identité profonde, la personne a besoin de se confronter à l’autre sexe. D’autre part, le choix de l’altérité révèle aussi une plus grande part de culture dans le désir, et donc un désir plus humain, car je désire alors ce qui est différent de mon propre corps. Les tendances homosexuelles sont donc moins élaborées que les tendances hétérosexuelles, car ces dernières sont plus raisonnables, les pulsions ayant été sublimées et intériorisées[71]. Finalement, l’altérité est la condition de l’ouverture à la vie, à l’éventualité de la naissance d’un enfant. Cette ouverture à la vie est la condition pour que la sexualité ne soit pas recherche égocentrique d’avantages personnels, mais dépassement de soi, don de soi, véritable communion. Ainsi, la différence sexuelle est le signe de la puissance de communion qui s’inscrit jusque dans la chair, et sa reconnaissance est le chemin vers le bonheur.
V. Conclusion
En conclusion, la plupart des cultures n’ont fait qu’exprimer dans le genre la différence sexuée qui était dans la nature. Il ne faut donc pas voir le genre comme une construction culturelle émancipée de la nature. Le genre est plutôt une émanation culturelle de la nature sexuée de l’être humain. Et de même qu’il est impossible de séparer la forme de la matière, et donc l’âme du corps, la raison ne peut être destinée à s’opposer au corps sous peine d’autodestruction de la personne. Cependant, comme la nature dispose, mais qu’elle n’oblige pas, il arrive que l’interprétation culturelle s’égare, et devienne l’occasion du dénigrement de la femme dans un rapport de pouvoir. Mais ce rapport de pouvoir n’est pas une conséquence nécessaire de la différence. Au contraire, la finalité intrinsèque à la différence n’est pas un rapport de pouvoir mais la complémentarité en vue du bien commun, de la communion. Le bonheur doit être cherché dans une identité en harmonie toujours croissante avec notre nature sexuée. La personne humaine doit accueillir son corps, et non le fabriquer comme le voudrait notre société ultra-technicisée. L’accueil de la différence sexuelle suscitera alors la soif de communion et favorisera l’accès au bonheur par les personnes.
La théorie du gender est foncièrement paradoxale. Pour défendre le droit à la « différence », c’est-à-dire aux tendances sexuelles marginales, elle prône le gommage de la différence sexuelle, la considérant comme négligeable[72]. Ce faisant, elle refuse l’altérité. Ensuite elle veut défendre une sexualité asexuée[73], le sexe impliquant une différence. Et finalement, elle veut libérer la dictature du plaisir hédoniste. Cet hédonisme inhérent à la théorie du gender baigne la société occidentale. Il est le signe d’un repliement de l’individu auto-satisfait sur lui-même tandis que le vis-à-vis est réduit à une occasion de plaisir. Il n’y a alors plus besoin ni de différence, ni de vérité transcendante. Le relativisme à l’endroit du statut juridique de la famille est donc la conséquence d’un égoïsme individualiste. Pour pallier aux rapports de pouvoir, il faut éduquer à l’accueil de l’altérité plutôt qu’à l’ignorance de la différence.
Pour finir, une véritable culture doit permettre une liberté toujours plus grande, c’est à dire une capacité toujours plus grande de choisir les actes qui conduisent à notre finalité, et donc la reconnaissance de cette finalité. Or, notre finalité est le don de soi, la communion. Ainsi, plus une culture est respectueuse de la nature de l’homme dans la différence homme/femme, plus elle manifeste de façon singulière l’universalité de l’appel à la communion, et plus son rayonnement sera grand. Cette liberté est la condition sine qua non pour le don de soi qui conduit à la communion et donc à la plénitude de la personne humaine. « Les forêts tropicales méritent, en effet, notre protection, mais l’homme ne la mérite pas moins en tant que créature, dans laquelle est inscrit un message qui ne signifie pas la contradiction de notre liberté, mais sa condition. »
Sarah Duc
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