L’adolescent qui “remuait dans sa tête des bataillons de moines” par Vianney 2013-11-11 08:52:49 |
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Les solitaires d’Orient, autochtones ou importés, ont toujours mis l’accent sur la pure contemplation et le perfectionnement de leur personne. Certes, la chrétienté tout entière en profite, selon le dogme si pleinement charitable de la communion des saints, mais comme par surcroît, à l’insu du contemplatif, ou du moins sans son intervention temporelle auprès du prochain en péril. L’apostolat, c’est l’affaire des clercs (on oppose ici le clerc à l’ermite). Jérôme lui-même s’écriera : « Clerici pascunt oves, ego pascor. »Source : Henri Ghéon, Saint Martin, Flammarion 1941, p. 85-87.
Est-ce la position de Martin ? Il a déjà pris la houlette pour l’étendre sur le troupeau des dévoyés et des païens. Au cours de ses nombreux voyages, il a prêché, il a lutté, il a guéri. Il sait que la prise directe sur les hommes d’une âme de foi et d’amour double souvent l’effet de la prière et que ce n’en pas tout que de se protéger du monde : il faut aussi apprendre à s’en saisir.
Mais un point sur lequel s’accordent généralement ces deux conceptions du monachisme, c’est le recours salutaire au travail des mains. Les moines d’Égypte et de Palestine ne se borneront pas toujours à châtier leur corps : ils l’exerceront aussi à des besognes rudes et serviles. Donc, comme la plupart d’entre eux, le moine de Gaule a un champ. Il le défriche, il le retourne, il l’ensemence, il le sarde, il l’arrose, il lui fait produire du fruit. Il obéit au précepte de Dieu qui fixe à tout jamais le sort de l’homme sur la terre de son exil : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton visage. » Quand il saura lire et écrire, il copiera patiemment les Livres Saints. Plus que tout il craint la paresse, cause de ces aberrations de pénitence, de ces chutes dans le péché qui n’ont pas épargné ses frères d’Orient. Respectant l’ordre naturel, persuadé qu’il est un homme, non un Ange, il fait hommage à Dieu de toute l’activité de son être, celle de l’âme et celle du corps. C’est un homme chrétien complet.
Martin découvrit-il tout seul cette double nécessité — apostolat, travail — qui devait s’imposer au cours des siècles, sous diverses modalités, à tous les ordres religieux ? Il eut certes des précurseurs. Peut-être même ne fit-il qu’appliquer les idées exposées devant lui à Trêves par le grand Athanase, historien de saint Antoine, et que développer ses ébauches de fondation. Il ne prétend rien inventer. Depuis le temps, en sa douzième année, où, selon la forte expression de Lecoy de la Marche, « il remuait dans sa tête des bataillons de moines », son dessein a mûri dans l’expérience des réalités. Ce grand saint est un réaliste, il se laisse guider par la matière qu’il intaille ; il s’accommode de l’homme tel qu’il est, pour le changer. L’un des premiers, au cœur de la Gaule romaine, il se mit à l’œuvre avec passion, avec raison et avec suite.
Ce sera Ligugé (le Locoteiaco inscrit sur les monnaies mérovingiennes frappées en l’honneur de Martin), un « lieu couvert de petites cabanes », à huit kilomètres de Poitiers, qui recueillera les prémices de l’immense moisson de Marmoutiers. Les résultats qu’y obtiendra Martin dépasseront, éclipseront tous ceux de ses obscurs émules, par leur ampleur et leur prolongement.
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