la Sainte Ampoule: ça continue !!! par baudelairec2000 2013-10-01 23:41:54 |
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Comme disait un de mes professeurs (le regretté Hubert Guillotel) quand j'étais étudiant: "La sainte Ampoule, cela nous déconsidère" ("nous": les catholiques).
Il y a en effet des mythes qui ont la vie dure, la légende de la Sainte Ampoule est de ceux-là.
Que nous apprend au sujet du baptême de Clovis l'auteur de L'histoire des Francs, l'évêque Grégoire de Tours, né en 538, soit à peu près 40 ans après l'évènement?
" L'évêque Remi, transporté d'une grande joie, ordonna de préparer les fonts sacrés. On couvre de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l'église, on les orne de voiles blancs; on dispose les fonts baptismaux; on répand des parfums, les cierges brillent de clarté, tout le temple est embaumé d'un odeur divine et Dieu fait descendre sur les assistants une si grande grâce qu'ils se croient transportés au milieu des parfums du paradis. Le roi pria le pontife de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin s'avance vers la piscine pour s'y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait et pour laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de savie passée. Comme il s'avançait vers le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente:
- Sicambre, abaisse humblement ton cou: adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.
...
Le roi, ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité, fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et oint du saint-chrême avec le signe de la croix. plus de trois mille hommes de son armée furent baptisés. On baptisa aussi sa soeur Alboflède qui, quelques temps après, alla rejoindre le Seigneur."
Dans ce récit qui n'est pas si éloigné du baptême, l'onction de la confirmation suit la cérémonie du baptême, mais point de Chrême miraculeux, point d'oiseau blanc ailé descendu du ciel qui n'aurait pas dépareillé l'atmosphère miraculeuse de l'événement. Quant au sacre, il faudrait être dément pour en trouver la moindre trace...
Peut-être un document capital, un écrit contemporain de l'événement, pourrait nous apporter la confirmation que le jour du baptême du roi Clovis a été marqué par une intervention miraculeuse. Ce document contemporain du baptême de Clovis existe: il s'agit d'une lettre du saint évêque de Vienne, Avit (Vienne était alors dans le royaume burgonde, les Burgondes étant ariens). Dans cette lettre, Avit félicite le roi d'avoir choisi la foi chrétienne, choix d'une sainte croyance que d'autres n'ont pas voulu faire. La foi que Clovis a embrassée est la victoire des évêques catholiques, adeptes de la formule de Nicée -Constantinople, et fidèles de l'évêque de Rome. Le jour de Noël a été celui de la cérémonie. Avit n' a pu y assister, mais il était au courant et savait comment cela se passerait. il exhorte le nouveau roi chrétien à persévérer dans la foi, la clémence et à évangéliser les autres peuples. Avit évoque bien ce jour comme un "fait miraculeux", mais il ne peut que décevoir les spécialistes de la Sainte Ampoule.
Les origines de la Sainte Ampoule?
Je laisse la parole à Claude Carozzi lors du colloque de Reims de 1996 et publié dans les actes intitulés Histoire et Mémoire:
"Ce n'est en fait qu'assez tardivement, et sans doute pas universellement, que naquit l'idée que Clovis avait été non seulement baptisé, mais sacré, et qu'on put considérer que les mérovingiens étaient des rois sacrés. C'est de Reims que venait cette conception, mais, même-là, elle ne s'imposa sans doute pas aussi tôt qu'on pourrait le penser.
Hincmar de Reims, dans la partie des Annales de Saint-Bertin qu'il a lui même rédigée, transcrit un discours qu'il fit, en 869, à l'occasion du sacre de Charles le Chauve comme roi de Lorraine. Il y affirme, au détour d'une de ces phrases interminables dont il avait le secret, que Clovis avait été converti avec toute sa nation par la prédication catholique du bienheureux Remi, apôtre des Francs, et baptisé avec trois mille des Francs, sans compter les enfants et les femmes, la veille de la sainte fête de Pâques, dans la métropole de Reims, et oint avec le chrême reçu du ciel - nous en avons encore - et sacré roi".
Cette citation est incluse dans un long développement où Hincmar évoque le souvenir du père de Charles, l'empereur Louis le Pieux. Celui-ci descendait, selon lui, de Clovis par l'intermédiaire de l'évêque Arnoul de Metz; il fut couronné empereur par le pape à Reims puis, après sa déposition et sa réintégration, recouronné à Metz cette fois-ci. cette évocation a pour but le placer Charles le Chauve au terme d'une lignée dynastique unique commencée avec Clovis. Il s'agit également de montrer que les actes fondateurs de la légitimité dynastique furent accomplis à Reims et à Metz, et de justifier ainsi l'intervention de l'archevêque de Reims dans l'évêché de Metz... (Claude Carozzi, Du baptême au sacre de Clovis, dans Actes du Colloque de Reims, Clovis. Histoire et mémoire, t.II, Presses de la Sorbonne, 1997).
En fait, lorsqu'il évoque l'anecdote du chrême descendu du ciel, dans sa Vie de saint Remi, Hincmar ne fait que suivre la liturgie rémoise qui, depuis le VIIi e siècle, chante l'intervention miraculeuse de la colombe. Comment la légende était-elle née?
" Au IX e siècle, écrit Francis Dallais, à Reims, une tradition nouvelle est née autour du baptême des Francs. On raconte que saint Remi après avoir béni l'eau s'apprêtait à y verser le saint-chrême selon les prescriptions du rituel. Mais le saint chrême n'était pas là; le diacre chargé de le transporter avait été empêché d'approcher par la densité de la foule. saint Remi leva les yeux au ciel et implora le Dieu tout-puissant, alors apparut une colombe qui tenait en son bec une fiole contenant la précieuse liqueur: la sainte ampoule était née. La fortune de ce récit merveilleux fut grande et lorsque l'usage de sacrer les rois fut introduit l'on se persuada que la sainte ampoule avait été apportée non pour le baptême mais pour le sacre de Clovis. Le peuple aimait à fonder son obéissance dans ces poétiques fictions (Godefroid Kurth)".
Ajoutons que la conversion de Clovis a été une entreprise de longue haleine, succès qu'il ne faudrait pas attribuer au seul Remi, mais également à celui que Clovis se choisit, au lendemain de sa victoire de Tolbiac, pour l'accompagner à Reims, l'ermite saint Védast ou Vaast. Celui-ci peut-être considéré comme le premier catéchiste du roi vainqueur des Alamans qui devait accomplir son voeu. Clovis recommande le saint homme à Remi , lequel l'ordonnera évêque d'Arras (Vie de Védast par Jonas de Bobbio, reprise par Alcuin, textes disponibles en français dans l'ouvrage de Christine Veyrard-Cosme, L'oeuvre hagiographique en prose d'Alcuin, Florence, 1997). Jonas, c'est intéressant a participé à l'évangélisation des Sicambres, les Francs Saliens; l'oeuvre a été écrite en 642, soit un siècle après la mort de saint Vaast. Certains affirmeront que ce document manque d'une certaine crédibilité et, pourtant, il comporte des anecdotes qui correspondent bien à des anecdotes orales. Ainsi, sur la route qui les mène de Toul à Reims, un miracle a lieu (la guérison de l'aveugle à Rilly-les-Oies), symbolique, bien sûr, puisque l'aveugle n'est pas le seul à ne pas y voir, le roi est aussi privé de la lumière. "Le retour à la vision du premier annonce aussi la guérison du second. Clovis avait donc sérieusement besoin d'être éclairé" (Michel Rouche, Clovis) par un conseiller spirituel qui l'aiderait à résoudre les difficultés qui ne manquèrent pas de surgir lorsqu'il décida d'embrasser le christianisme. L'une des principales difficultés était d'expliquer sa décision auprès de son peuple; or, si Grégoire de Tours affirme avec optimisme que trois mille de ses soldats reçurent le baptême à sa suite, il ne faut pas oublier que près de 150 ans après cette nuit de Noël des missionnaires venus d'Aquitaine continuaient de porter la bonne nouvelle aux Francs Saliens.
Voilà, c'est tout pour ce bref tour d'horizon; pour approfondir quelques ouvrages:
- Clovis. Histoire et Mémoire, Actes du colloque de Reims consacré au 15 centenaire du baptême de Clovis, 2 tomes parus aux Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1997
- Michel Rouche, Clovis (Fayard, 1996)
- Francis Dallais, Clovis ou le combat de gloire (Presses Sainte Radegonde, La Roche-Rigault, 1996), un ouvrage qui insiste sur les prolongements du baptême de Clovis dans l'histoire de la royauté française; bel ouvrage sur le fond et sur la forme à commander chez l'éditeur.
-Godefroid Kurth, Clovis (nombreuses rééditions depuis 1986)
-Georges Tessier, Le baptême de Clovis (Gallimard, 1964)
- Marie-Céline Isaïa, Remi de Reims. Mémoire d'un saint. Histoire d'une Eglise, Le Cerf, 2010
bonne lecture à tous
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