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"Inferno" de Dan Brown par Jeanne Smits sur Présent
par Anne Charlotte Lundi 2013-09-21 10:32:54
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un roman à thèse Ou comment la culture de mort envahit la culture

Il y a une excellente raison de ne pas placer la critique du dernier best-seller – forcément best-seller ! – de Dan Brown dans les pages littéraires de Présent. Ce n’est pas de la littérature. Ni même un bon roman populaire qui aurait pu – nous ne sommes pas snobs – avoir l’honneur de notre « Supplément » du samedi. On peut s’interroger longuement sur le succès planétaire d’Inferno, mais la première réponse à écarter est qu’il puisse s’agir d’un auteur, d’un vrai.

Cette raison est suffisante mais elle n’est pas seule. Avant tout, Inferno est un roman à thèse du XXIe siècle. Le XIXe en était friand, et nous en riions de bon cœur en parcourant nos Lagarde et Michard au chapitre ad hoc : ces écrivains qui avaient quelque chose à prouver à travers des détours romanesques ne craignaient ni l’hyperbole ni l’insistance appuyée. La ficelle était trop grosse, tout simplement.

Dan Brown est de cette école. Il veut faire passer un message et sa ficelle à lui, c’est de faire croire au lecteur lambda qu’il partage avec lui le regard de l’initié des arts, des lettres et du globe-trotting. De Florence à Venise et de Venise à Istanbul, c’est un vrai guide touristique qu’il lui met entre les mains : le dialogue tacite va s’établir entre gens « cultivés » et finalement, si vous lisez Dan Brown, c’est que vous êtes du côté des intelligents, des « sachants », de l’élite. Et tant pis si l’on devine la patte des documentalistes professionnels chargés d’aller chercher la « couleur locale » sur internet, sur wikipedia ou dans des sites de promotion touristique…

Introduit ainsi dans le cercle fermé des proches du héros Robert Langdon, professeur en symbologie (je vous rassure tout de suite, cela n’existe pas), le lecteur lambda est mûr pour avaler son poison : un plaidoyer sans ambages pour le contrôle mondial de la population. Vertueux puisque « démocratique ». Parce que la fécondité – désolée, je dévoile le clou du livre dès ces premières lignes –, et surtout la fécondité humaine, c’est le véritable enfer dont on ne sort que par la transgression. Pauvre Dante, lourdement mis à contribution dans cette hymne contre la vie…

Un pavé

Mais d’abord un mot d’explication. Comment faire pour lire ce navet doublé d’une mystification malthusienne ? Je le traînais comme un boulet, le pavé intransportable (J.C. Lattès a choisi un caractère bien gros, avec des marges confortables et un interlignage qui contribue puissamment à accélérer la lecture, mais c’est lourd). Je me promettais toujours de m’y mettre au prochain déplacement, à la prochaine « fenêtre de tir » que me laisseraient les obligations de toutes sortes pour cette « lecture par devoir » que j’avais programmée au vu du sujet tel que le présentent les synopsis : Robert Langdon prend en chasse un méchant qui veut réduire la population mondiale pour des motifs écologiques.

Les complotistes de tous bords devaient sûrement y trouver leur miel, me disais-je. Mais le bouquin n’est pas engageant.

Il aura donc fallu une entorse au genou et deux journées de vacances clouée sur un canapé avec des sachets de glaçons sur l’articulation pour m’y plonger enfin. Ses 576 pages s’avalent quasiment d’un trait – j’en sortis plus vite que de mon immobilisation – mais cela ne veut pas dire qu’Inferno soit d’agréable lecture. Curieusement, c’est l’ennui qui prédomine, l’impression d’ingurgiter une substance inconsistante ne demandant pas le moindre effort intellectuel, comme on lirait compulsivement un prospectus ou une longue présentation publicitaire. Le récit coule comme une douche tiède qu’on n’aurait pas le courage d’arrêter. On n’a même pas besoin d’y prêter particulièrement attention, malgré l’action – serrée, tout se joue en 24 heures – et les rebondissements d’une chasse à l’homme aux protagonistes ambigus.

Succès

Alors pourquoi ce succès ? Pourquoi ces ventes qui se chiffrent en millions ? La publicité qu’a reçue le livre dans de nombreux pays du monde y est assurément pour beaucoup. La force de l’habitude aussi ; le Da Vinci Code s’est vendu à plus de 80 millions d’exemplaires, assurant à Brown des revenus disproportionnés même de la part des éditeurs les plus chiches.

Les thèmes choisis par Dan Brown, cependant, expliquent à la fois la publicité et l’engouement public savamment entretenu par les médias. Sa thèse à lui, c’est la nocivité de l’Eglise catholique, son obsession, de diffuser une connaissance supérieure, éclairée de son histoire et de l’histoire du monde, de semer la suspicion et l’antipathie à son encontre, de contrer son message de vie. Ça paye toujours…

Aussi les vrais « vilains » d’Inferno ne se trouvent-ils ni à Florence, ni à Istanbul où un Robert Langdon amnésique depuis le début du récit n’arrive pas à reconnaître ses vrais amis parmi ceux qui semblent en vouloir à sa peau, mais au Vatican. En tête le pape, derrière lui ses évêques si riches et si puissants qui veulent garder le monde prisonnier de l’obscurantisme en bridant la sexualité et en empêchant la diffusion massive de la contraception !

« Qui mieux qu’un petit groupe d’octogénaires célibataires peut expliquer au monde comment on a des relations sexuelles ? » Cette réplique de Langdon est la clef de lecture du livre.

Puissants méchants, pauvres gentils ; tout tourne autour du manque de moyens dont bénéficient ceux qui ont tout compris : les pourfendeurs de la surpopulation (à hurler de rire quand on sait les millions et les millions que déversent les multinationales les plus riches et les organismes internationaux dans la distribution des contraceptifs artificiels et la promotion de l’avortement à la demande !) qui ont ce devoir vital d’agir désigné dans la phrase portée en exergue du roman :

« Les endroits les plus sombres de l’Enfer sont réservés aux indécis qui restent neutres en temps de crise morale. »

La phrase est jolie mais la morale de Dan Brown est à l’envers…

La critique

Malgré cela la critique ne s’est pas montrée tendre. Ni vraiment en France – les défauts du bouquin sont par trop évidents – mais Inferno s’en est bien mieux tiré ici que dans la presse anglophone et particulièrement britannique qui s’en sont donné à cœur joie pour démolir le style, l’intrigue, les tics d’écriture et la culture toc de Dan Brown. Apparemment ça n’a pas nui à la circulation.

Le site du Nouvel Obs a publié une amusante chronique de la traduction sous haute surveillance d’Inferno dans un « bunker » de Mondadori, en Italie, où des équipes de six langues différentes ont travaillé six semaines, dimanches compris, pour assurer la sortie simultanée du roman dans le plus grand nombre possible de pays. Traduttore tradittore ? En l’occurrence très peu : je veux bien croire Dominique Defert racontant ses efforts pour chasser les « micro-incohérences », faire des « micro-coupes » ou des « micro-ajouts ».

Pas si « micro » puisque le texte français, sans prétendre à un quelconque niveau littéraire, se tient et se lit sans heurts. En anglais, c’est une autre histoire. Oscillant entre le pédant et le ridicule, Dan Brown sert une fois de plus son style très imitable (les pastiches sont légion, je vous les recommande) fait de répétitions et de précisions inutiles, de lourdeurs et de mots ronflants, de syntaxe incertaine et de métaphores mal maîtrisées. Ses traducteurs français semblent avoir caviardé une belle part de ces scories, portant le texte de la catégorie du très mauvais – après le Da Vinci Code catastrophique – à celle du médiocre.

Les monuments que croise Langdon sont « connus dans le monde entier », Dan Brown le précise tel un guide attendant son pourboire ; son récit s’entrecoupe de précisions historiques encyclopédiques (niveau Wikipedia) aux moments supposés les plus haletants. Grand moment comique : « “Venise est vraiment un musée à ciel ouvert”, pensa Langdon… » en débarquant de son train, alors qu’il ne lui reste que quelques heures pour accomplir sa mission, désamorcer ce que tout le monde croit être le virus d’une sorte de peste planté par le milliardaire suisse écolo Zobrist pour contaminer et faire des coupes sombre dans l’humanité qui pullule sur la planète. Le réflexe du guide, une fois de plus…

La peste

L’intrigue ? Je ne vous en parlerai pas, elle est emberlificotée mais se résume en quelques mots : dans l’histoire, il n’y a pas de méchant absolu.

Zobrist semblait pourtant taillé pour le rôle. Le roman s’ouvre sur sa lettre annonçant son suicide, qu’il s’offre après avoir planté – mais où ? – ce fameux virus que ses éventuels adversaires ne pourront empêcher de se répandre dans le monde qu’en détricotant des énigmes qu’il a volontairement disséminées pour les aider dans leur chasse. Pourquoi l’avoir dit ? On se le demande, mais la réponse est finalement assez simple : sans cela il n’y aurait ni suspense, ni roman, ni best-seller, ni droits d’auteur, ni occasion de montrer qu’au fond Zobrist avait raison. Ce Zobrist qui affole Langdon (mais pas au point de l’empêcher d’énumérer chaque monument historique rencontré) en expliquant que la Renaissance n’avait pu se produire que grâce à la Grande Peste… Personnalité tourmentée et séduisante (on apprend au fil des pages qu’il a couché avec un des personnages masculins et avec l’héroïne, c’est dire), il a un besoin presque puéril d’être écouté, fût-ce post mortem, après avoir été rabroué par une responsable de l’OMS qui ne voulait pas entendre son discours sur la contraception.

Ainsi – n’allez pas plus loin si vous voulez lire Inferno sans en connaître le dénouement – Zobrist joue-t-il un bon tour à tout le monde en amenant ceux qu’il a mis sur sa piste au bon endroit à la mauvaise heure : son virus s’est répandu une semaine pleine avant le moment où Langdon découvre les restes de la pochette où il était caché – dans un endroit hautement touristique qui nous vaudra encore quelques lignes façon Guide Vert.

Stériles !

Le virus n’est pas la peste : Zobrist est un humaniste et même un transhumaniste (à la manière de Julian Huxley qui fut à la tête de l’UNESCO). Au moment où Langdon atteint son but le virus a déjà contaminé le monde entier ; c’est aux Etats-Unis qu’on l’analyse aussitôt et que la vérité éclate : il rendra définitivement stérile le tiers de la population mondiale.

Et ça, c’est en fait le happy end du roman.

Car s’il y va un peu fort Zobrist a quand même rendu un sacré service à l’humanité, comme vont l’expliquer les héroïnes à Langdon pendant le voyage du retour. Toutes deux stériles, d’ailleurs, et elles n’en souffrent pas outre mesure. Le seul regret manifesté par les sympathiques protagonistes de ce pamphlet malthusien, c’est que les intéressés n’aient pas eu le « choix ». Et pour qu’ils aient le choix, il faut que les organisations internationales se remuent et obtiennent le droit de porter la bonne parole partout dans le monde et de rendre la stérilisation volontaire accessible à chacun : la pilule pour tous.

Après quoi, il y aura des lendemains qui chantent !

• Dan Brown, Inferno, 576 p., JC Lattès mai 2013.

Article payant extrait du n° 7943 du Samedi 21 septembre 2013

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