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retour des processions religieuses dans les campagnes en France
par Jean Kinzler 2013-06-29 08:26:28
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Avec ses calvaires fleuris et ses chemins de bocage, le « Petit Tour » de Ceaucé n’est pas, malgré sa consonance avec le jargon du cyclisme, une déclinaison normande de la Grande Boucle. Non, ce tour-là est organisé par les villageois en l’honneur du saint local, l’ermite Ernier qui évangélisa la région au VIe siècle. Dans cette localité de l’Orne d’un millier d’âmes située à la lisière de la Mayenne, à une quinzaine de kilomètres au sud de Domfront, cette procession ancestrale – ses origines demeurent mystérieuses – ne s’est jamais perdue. Mieux : elle connaît un regain de vitalité. Un succès, certes modeste (de 300 à 400 participants), révélateur de la renaissance discrète mais sensible des pardons, rogations et autres bénédictions un peu partout en France. Cet été encore, ces festivités alliant couleur locale et spiritualité fleuriront sur la route des vacances de nombreux Français.

RITE IMMUABLE
Curé du Domfrontais, le P. Gérard Boisgontier, 66 ans, veille avec soin sur ce Petit Tour pour lequel il nourrit une affection particulière : « Enfant de chœur, je me revois, portant la croix le long des haies ; nous battions la rosée, nous étions fiers », se remémore avec nostalgie ce natif de Ceaucé. Organisée le lundi de Pentecôte, cette procession de 8 kilomètres a résisté à toutes les modes. Depuis peu, elle a même acquis une notoriété diocésaine, accueillant régulièrement l’évêque de Séez. Après avoir quitté l’église paroissiale, les participants portent en procession les reliques de saint Ernier en empruntant le chemin des calvaires – une dizaine en tout, fleuris par les familles du village – avant de gravir le mont Margantin pour y célébrer la messe.

À quelques détails près, le rite est immuable et c’est peut-être ce qui séduit ces pèlerins d’un jour, à en croire le P. Boisgontier : « À côté des grands pèlerinages, nos contemporains ont besoin de vivre des expériences de proximité. Pour eux, cela signifie beaucoup, même s’ils ne savent pas toujours quoi. » Une chose est sûre : qu’il s’agisse de pèlerinages comme celui de Notre-Dame-du-Très-Haut, de processions comme celle de la limacièra à Blausasc (tous deux dans les Alpes-Maritimes) ou celle des apiculteurs à Moiremont (Marne), les rites de nos arrière-grands-parents suscitent un intérêt renouvelé parmi les jeunes générations.

UNE NOUVELLE GÉOGRAPHIE DU SACRÉ
Cet engouement est d’autant plus surprenant que bon nombre de ces processions avaient perdu de leur ampleur, selon l’analyse de la sociologue Brigitte Bleuzen qui a examiné le cas breton (1) : « Du XIXe siècle jusqu’aux années 1960, des processions et rogations sacralisent l’espace en dehors de l’église, rappelle cette universitaire. Organisées en l’honneur de la Vierge ou des saints locaux, ces fêtes aidaient à faire face aux intempéries et aux difficultés de la vie. » Depuis la Seconde Guerre mondiale, développe Brigitte Bleuzen, un « mouvement continu et puissant de modernisation, favorisé par la croyance aux vertus du progrès, a entraîné progressivement la désacralisation de l’espace par la quasi-disparition de certaines de ces pratiques religieuses. »

Comment expliquer ce renversement de tendance ? Depuis plusieurs années, Brigitte Bleuzen observe la naissance d’une nouvelle « géographie sacrée » qu’elle définit ainsi : « Il s’agit moins d’un retour aux traditions que d’une quête. Faire taire en soi “l’éternelle pulsion parlante” évoquée par Barthes, pour aller vers l’essence d’une vie en connexion avec la beauté d’un patrimoine paysager et architectural. » Cette conscience explique que de telles traditions retrouvent un second souffle, à l’image des rogations d’Indre-et-Loire : si le phénomène n’est pas nouveau à proprement parler, le P. Xavier Malle, curé de L’Île-Bouchard, constate qu’il répond à des attentes concrètes. Chaque année, une cinquantaine de paroissiens s’associent à ces rogations pendant trois jours. Certains apportent de la terre de leurs champs ou de leur jardin pour la faire bénir. « L’année dernière, explique le P. Malle, les paroisses de Saint-Épain, de L’Île-Bouchard et de Saint-Vincent-de-Paul se sont réunies pour une procession commune. »

MESSE DES ANIMAUX
Certains prêtres, eux, n’hésitent pas à innover pour accompagner cette sensibilité. Il y a onze ans, le P. Gil Florini, ancien prêtre de campagne, a eu l’idée de créer une « messe des animaux » lorsqu’il a pris ses fonctions à Saint-Pierre-d’Arène, à Nice. Organisée le premier dimanche d’octobre, pour la fête de saint François d’Assise, cette célébration attire chaque année de 1 200 et à 1 300 fidèles : « C’est un rassemblement très éclectique qui tend à croître et à se rajeunir », assure le P. Florini, qui dit y accueillir de nombreux paroissiens occasionnels, notamment des personnes éprouvées par la solitude.

À Pailherols, dans le Cantal, Marcel Clermont anime, avec son groupe folklorique, une « messe des bergers » qui attire de 200 à 300 participants chaque 21 juillet depuis cinq ans. Souvenir des transhumances d’antan, lorsque les prêtres montaient célébrer l’office dans les chapelles isolées, cette messe est chantée en patois et en occitan : « Nous nous rassemblons autour de la volonté de sauvegarder notre patrimoine », explique-t-il, évoquant aussi le cas de ces randonneurs qui échouent par hasard parmi l’assistance et se laissent saisir par « la magie d’une messe de montagne ». Dans ces rassemblements, on retrouve souvent des citadins de passage, en quête de ressourcement. Brigitte Bleuzen souligne en effet que « le monde rural n’est plus le seul fait des ruraux. Les urbains se disent de plus en plus concernés par ces espaces tant d’un point de vue environnemental, patrimonial que d’un espace à vivre ».

Pour le P. Boisgontier, ces traditions naguère décriées méritent une nouvelle chance : « Après le Concile, nous avons eu tendance – moi le premier ! – à vouloir purifier la foi de ses éléments trop populaires », reconnaît le prêtre de l’Orne. En Équateur, où il a vécu de 1995 à 2000, il explique avoir redécouvert la force de ce mode de spiritualité : « On peut très bien vivre sa foi avec les pieds et faire ainsi l’expérience de l’Église. » À condition, ajoute-t-il, d’y « associer une réflexion ». Depuis plusieurs années, les participants du Petit Tour de Ceaucé méditent autour des sept paroles du Christ en croix en arpentant les routes du village.



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« ON VOYAGE LE LONG D’UNE HAIE D’AUBÉPINE OÙ BOURDONNE L’ABEILLE »


Dans son Éloge du christianisme (1802), Chateaubriand décrit l’importance des rogations, célébrées trois jours avant l’Ascension en vue d’obtenir de bonnes récoltes

« Après l’exhortation, l’assemblée commence à marcher en chantant : “Vous sortirez avec plaisir, et vous serez reçu avec joie ; les collines bondiront et vous entendront avec joie.” L’étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières formées d’un seul tronc de chêne ; on voyage le long d’une haie d’aubépine où bourdonne l’abeille et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleurs ou parés d’un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Étonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s’arrêtent à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise. »

(1) Brigitte Bleuzen, Du Tro-Breiz à la Vallée des Mille Saints, ASSR, juillet-septembre 2010, n° 151.

Quel regard portez-vous sur la vitalité de coutumes telles que les rogations ou les pèlerinages locaux ?

Yvon Tranvouez : Je dirais plutôt redécouverte, par les nouvelles générations, de dévotions populaires qui avaient été dépréciées au lendemain du concile Vatican II. Dans les années 1970, une partie du clergé a souhaité « purifier » la foi de ses excès religieux. Il s’agissait d’éduquer le croyant afin d’éviter que sa pratique ne repose sur un rapport magique au rite. L’idée était juste, mais son application maladroite a eu des effets pervers. On a découragé des fidèles qui étaient attachés à leurs habitudes. On en est venu, parfois, à ériger une sorte de « douane pastorale », comme vient de le dire le pape François. Aujourd’hui le mouvement s’est inversé, et nous assistons même à des créations contemporaines sur le modèle de ces traditions du passé, tels les pardons de motards qui rencontrent un grand succès.

Ce succès, comment l’expliquer ?

Y.T. : On peut invoquer plusieurs raisons : retour à la nature, goût de la randonnée, préférence donnée aux rassemblements ponctuels et festifs alors que la messe dominicale ordinaire ennuie. Il y a aussi l’attrait pour le cadre esthétique de ces manifestations : belles églises, chapelles restaurées… Ces motifs profanes expliquent que les participants débordent largement le périmètre des catholiques pratiquants. Patrimoine, culture et spiritualité font bon ménage, comme on le voit dans le « Tro Breiz » organisé chaque été depuis 1994 à l’initiative de Philippe Abjean. Plus largement, il me semble que la beauté est plus que jamais une excellente porte d’entrée dans la foi. On se croirait revenu en 1802, au temps où Chateaubriand écrivait le Génie du christianisme. Encore faut-il faire parler ces pierres dont le public n’a plus la compréhension immédiate.

N’est-ce pas aussi une réponse à l’accélération des rythmes dans la société actuelle ?

Y.T. : Certainement. Il y a eu une époque où l’on a voulu, à tort me semble-t-il, adapter les offices religieux à la civilisation de la vitesse. Mais des rites en comprimé, ça n’intéresse personne. Et puis on a sans doute abusé d’un certain bavardage dans la liturgie. On redécouvre le sens des gestes, l’importance du silence. Le silence, c’est éprouvant mais essentiel.

Le monde urbain serait-il étranger à ce renouveau ?

Y.T. : Non, mais dans les villes, précisément, c’est peut-être moins la beauté que le silence qui peut être une porte d’entrée vers le spirituel. Nul ne sait ce que peuvent déclencher, chez celui qui y entre par hasard, le calme et l’atmosphère d’une église vide un jour de semaine. La religion, étymologiquement, c’est aussi le recueillement. Il faudrait faire en sorte que les églises soient ouvertes toute la journée, même si ce n’est pas simple en raison des risques de vol ou de vandalisme.

Qu’advient-il, dans ce processus, de la dimension ecclésiale ?

Y.T. : C’est vrai que notre époque est caractérisée par l’individualisation des croyances et des pratiques bien décrite par la sociologue Danièle Hervieu-Léger. Les gens se déterminent par eux-mêmes et se regroupent par affinités, sans éprouver forcément le besoin d’adhérer à l’institution ni de s’inscrire dans ses activités ordinaires. La paroisse et le diocèse ne sont plus, pour beaucoup, des espaces de référence. Le grand défi, pour l’Église, est de faire prendre conscience à ces ­adhé­rents d’un nouveau genre qu’on ne peut pas être catholique tout seul ou avec ses amis.

Recueilli par François-Xavier Maigre
Rogations : processions se déroulant pendant les trois jours précédant l’Ascension. Elles ont pour but de demander à Dieu de bénir les cultures et d’éloigner les maladies contagieuses des hommes et des animaux.

Pèlerinage : voyage vers un lieu saint effectué seul ou en groupe dans un esprit de prière et de dévotion.

Procession : marche solennelle accompagnée de chants, de prière à l’occasion de certaines fêtes religieuses.

Bénédiction : la bénédiction désigne le geste du prêtre consistant à invoquer la bienveillance divine sur une personne ou une assemblée. Aux bénédictions des croyants s’ajoutent les bénédictions des animaux ou les bénédictions des cultures dans les campagnes.

Le pardon (cérémonie) : d’origine bretonne, la cérémonie du pardon est une forme de pèlerinage débutant par une messe et se poursuivant par une procession en habits traditionnels. Aux formes anciennes de pardon qui ont cours depuis le Ve siècle se sont greffées des formes plus contemporaines comme le pardon des motards.
François-Xavier Maigre et Sébastien Méraud la croix

     

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 retour des processions religieuses dans les campagnes en France par Jean Kinzler  (2013-06-29 08:26:28)


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