Constantin, les tradis s'en fichent ! par baudelairec2000 2013-06-13 00:05:46 |
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Voila, mon cher Parfu, le commentaire que m'inspire l'absence de réactions à votre post. Merci pour ce lien; vous êtes le premier sur le FC à faire mention de Constantin.
Il n'est que trop vrai que ce que l'on a coutume d'appeler l'Edit de Milan est quasiment passé inaperçu dans nos milieux; il est plus facile en effet de broder sur les différentes manifestations contre le mariage gay. Quant à réfléchir sur un évènement qui, au printemps 313, a déterminé l'orientation de l'Empire et que l'on peut considérer comme l'acte de naissance de l'Europe chrétienne, c'est une autre affaire...
L'Homme Nouveau avait, il y a quelques semaines, consacré une partie de son numéro à l'édit de Milan et à Constantin; voilà que le Figaro Histoire, à son tour, s'intéresse à Constantin. Il s'agit là d'une série de belles études remarquablement illustrées. D'autant plus que l'on a fait appel à Pierre Maraval, spécialiste de cette époque et auteur d'un Constantin, paru chez Tallandier (2011), d'un Théodose( Fayard, 2009) et d'une étude intitulée Le Christianisme de Constantin à la conquête arabe (PUF, 1997). Ajoutons que Maraval a fait également paraître une traduction des lettres et discours de Constantin (La Roue à livres, 2010). Franck Ferrant dans son émission sur Europe 1, partenaire du Figaro Histoire, a tout naturellement invité Pierre Maraval à s'exprimer sur ce sujet.
Histoire de compléter la bibliographie, signalons un dernier ouvrage, le très précieux volume de l'Histoire de l'Eglise paru chez Desclée (1995), le tome II, intitulé Naissance d'une chrétienté (250-430); c'est Charles Piétri, le regretté directeur de l'Ecole de Rome, qui a rédigé la partie consacrée à Constantin.
Que représente Constantin pour un chrétien du début du XXI siècle?
Il n'est pas tant celui qui a mis fin à la grande persécution déclenchée par Dioclétien contre les Chrétiens, car, Galère, l'un des empereurs de la Tétrarchie reconnaissant l'inefficacité des persécutions contre les Chrétiens qui persistaient dans leur propos, avait publié un édit de tolérance à Sardique en 311, édit qui les autorisait à pratique leur rite et à reconstruire leurs lieux de culte. Et, fait nouveau, lui, l'un des instigateurs de la grande persécution, les invitait à prier pour le salut de l'Empire et de ses empereurs. Ces mesures nous ont été rapportées en latin par Lactance et en grec par Eusèbe de Césarée. C'est grâce à ces deux même auteurs que nous connaissons le texte des mesures qui furent prises lors de la conférence de Milan entre les deux empereurs, Constantin et Licinius, rencontre qui avait pour objet la survie et l'unité de la Respublica. Car la religion, aux yeux de Constantin, est une affaire d'Etat; disons que si le christianisme ne devient pas la religion d'Etat sous Constantin - il faudra en effet, pour cela, attendre Théodose - elle est pour l'empereur, le Pontifex Maximus, celui qui se prétendra être "l'évêque de ceux qui sont au dehors" [de l'Eglise], une priorité. Comme tous ses prédécesseurs, Constantin se fait un devoir de fixer la sphère de la légalité en matière religieuse. Loi divine et loi impériale avaient d'ailleurs fini par se confondre. Le droit divin (jus sacrum) fait partie du droit public jus publicum), c'est ce qu'affirme Ulpien, l'un des plus célèbres jurisconsultes du III e siècle.
On pourrait donc penser que Constantin n'innove pas par rapport aux précédents empereurs. Disons que, de manière concrète, l'Edit de Milan confirme les mesures prises par Galère, quelques jours avant sa mort, peut-être sous l'influence de Licinius et va plus loin dans les précisions ou dans les décrets d'application. Les deux empereurs reconnaissent aux chrétiens comme à tous la liberté et la possibilité (liberam potestatem) de suivre la religion de leur choix. On remarquera que les chrétiens sont mentionnés en premier lieu car il s'agit de confirmer la fin des persécutions, et c'est une façon pour Constantin de marquer sa préférence pour le christianisme, bien qu'il reçoive le baptême avant de mourir (337). Le texte de l'édit précise ensuite que toutes les restrictions imposées au culte chrétien devait être levées. D'autres mesures viendront compléter le dispositif de la liberté du culte chrétien en demandant que tous les locaux et biens confisqués durant les années de persécution soient restitués aux églises, sans que l'un des acquéreurs de biens ecclésiastiques qui avaient été confisqués par les autorités puisse prétendre à un quelconque dédommagement de la part de l'administration impériale.
Par ces mesures d'apaisement, de justice, Constantin espère que la divinité suprême se montrera bienveillante envers les empereurs. Il faut d'ailleurs insister sur le fait que Constantin et Licinius rappellent que la liberté de pratiquer sa religion est donnée aussi bien aux chrétiens qu'à tous les autres. Ce qui permet de comprendre qu'il est seulement fait mention d'un dieu unique susceptible de réunir chrétiens et païens. Et c'est là qu'apparaît une autre caractéristique du règne de Constantin: bien qu'acquis au christianisme - les dotations qu'il fit à l'église de Rome ne permettent pas d'en douter - Constantin ne combattit jamais le paganisme, pour une raison très simple, le paganisme imprégnait encore très largement, majoritairement, les élites culturelles et politiques de l'empire, notamment à Rome, que ce soit des assemblées comme le Sénat, ou l'administration. Certes, il combattit les haruspicines ou la magie, mais, une fois de plus comme tous ses prédécesseurs, rejetant la superstitio pour mieux promouvoir la religio officelle. Il faudra des décennies avant que le paganisme ne soit réellement interdit. Ce ne sera toujours pas effectif sous le règne de Théodose. Le principe était le suivant: les pratiques telles que les haruspicines ou la magie ne devaient pas être pratiquées de manière secrète, mais toujours publiquement, de telle façon qu'elles montrent leur utilité pour le prince ou l'Etat.
Favorable à l'Eglise, tolérant envers le paganisme, Constantin essaya autant qu'il put de combattre l'hérésie et le schisme, au nom de l'unité de l'empire, car toute division religieuse tend à l'affaiblir . En 314, il réunit le concile d'Arles pour mettre fin au schisme donatiste en Afrique; les évêques et les agents impériaux ne purent en venir à bout; c'est l'invasion vandale qui règlera purement et simplement le problème près d'un siècle plus tard... Quant à l'hérésie arienne, il tente de la régler par la convocation des évêques d'Orient à Nicée (325), des définitions sont apportées pour mettre fin aux interminables querelles au sujet de la nature divine, mais le concile une fois terminé, lorsque les évêques ont retrouvé leur diocèse, les discussions reprennent de plus belle. Constantin fait alors ce qui est en son pouvoir pour tenter de calmer le jeu. Il est dans l'obligation de tolérer les hérétiques, malmenant au passage quelques tenants de l'orthodoxie.
Pour résumer notre bref propos, nous nous contenterons de dire que Constantin est un pragmatique, un homme qui tient compte de la réalité et qui réalise parfaitement qu'il ne pourra pas imposer le christianisme du jour au lendemain à tous les citoyens de l'Empire. Témoin de cette souplesse, le texte de l'Edit de Milan qui ne fait pas de la "liberté religieuse" un droit inhérent à la nature humaine ou un droit découlant dont on ne sait quelle dignité ( cf. Dignitatis humanae de Vatican II), ce qui reviendrait à imposer à tous une vision réductrice de la nature humaine, entraînant par là-même une politique coercitive, mais les deux empereurs en parlent comme d'une faculté ou une possibilité. Il s'agit de disposer, de préparer sereinement. Tout le contraire d'un dogmatique qui, lui, froisserait et indisposerait ses concitoyens en ayant recours d'une manière ou d'une autre à la persécution.
Avec Constantin, le christianisme se diffuse paisiblement mais sûrement dans l'Empire.
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