Du Jeudi Saint sous le brhx Pie IX par Adso 2013-03-25 10:10:58 |
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Rome durant le carême, la semaine sainte et les fêtes de Pâques ... Par l'abbé Victor Alfred Dumax (1859)
Il n'es pas facile de reprendre le texte brut depuis le PDF, cela occasionant des coquilles. Il doit en rester quelques unes et vous m'en oyez désolé (note d'Adso)
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Jeudi Saint
Mon cher ami, un pieux et saint usage de Rome, bien en rapport avec la tristesse et le deuil de l'Eglise, ne permet à aucun prêtre de célébrer les divins mystères durant les trois derniers jours de la semaine sainte. Les évêques seuls et les curés de chaque paroisse ont ce bonheur. J'ai donc été privé le matin de dire la messe: toutefois, j'ai pu recevoir la sainte communion, c'est une douce compensation. D'ailleurs les apôtres dans la dernière cène n'ont fait, eux aussi, que communier : Jésus, seul prêtre alors, se donna lui-même à eux; et c'est en se donnant à eux qu'il les institua prêtres et qu'il les établit dispensateurs et gardiens de son corps mystique.
Dès que j'ai été libre, je me suis disposé à partir avec Théodore pour la chapelle Sixtine, et voici les diverses cérémonies auxquelles nous avons eu le bonheur d'assister. Ce fut d'abord la messe solennelle célébrée en présence du Saint-Père, puis la procession à la chapelle du Sépulcre, enfin la bénédiction papale.
Mais cette simple énumération ne dit rien à votre esprit. Comme toujours, vous voulez les détails; je vais vous satisfaire.
Quant à la messe, je me bornerai à vous dire qu'elle fut célébrée avec une pompe et un éclat dignes du jour: vous savez que le Jeudi saint est l'anniversaire de l'institution de l'Eucharistie ( Le Jeudi saint, à la Sixtine, à l'office du matin les tentures du trône et le trône lui-même sont d'étoffe lamée d'argent. Lé devant d'autel est en tapisserie tissée d'or. Un riche voile de soie blanche couvre le Christ; les cierges qui l'entourent sont de cire blanche. — C'est le cardinal-doyen qui célèbre ordinairement la messe. —Le Pape est revêtu de la chape d'argent ornée du formai précieux, et porte la mitre d'or.—Les cardinaux conservent l'habit violet.)
L'exécution des chants fut magnifique : au moment de l'élévation, des voix séraphiques se firent entendre; les grands rideaux qui masquaient aux fidèles la vue du sanctuaire furent tirés; un nuage d'encens remplit la chapelle; on se serait cru dans le parvis du ciel : nous en entendions les célestes accords, nos yeux pouvaient en pénétrer les mystères.
A la fin de la messe, douze Bussolanti, en cape rouge, vinrent avec des flambeaux allumés entourer l'autel; des cierges furent distribués à tous les cardinaux, aux évêques et aux autres prélats. Le Saint-Père descendit de son trône, alla prendre le Saint-Sacrement sur l'autel; puis la procession se mit en marche pour se rendre au tombeau ( Le vase sacré dans lequel le Saint-Sacrement est transporté au tombeau a assez la forme de nos ciboires : on l'appelle le calice du Sépulcre. Il est en cristal de roche avec monture d'or enrichie d'émaux représentant Notre-Seigneur et les douze Apôtres : deux couronnes de diamants entourent la coupe et le pied. — Ce ciboire, du plus grand prix, fut enlevé du trésor de la Sixtine au commencement de notre siècle, lors de la domination française en Italie. Plusieurs années après cette soustraction, il fut heureusement rapporté et rendu à sa destination primitive.).
Le chœur venait d'entonner le Pange, lingua.
Aucune cloche n'étant jamais sonnée dans la Sixtine, par respect pour l'autorité papale, qui y préside, on n'en entend non plus retentir aucune durant le chant du Gloria in excelsis, contrairement à ce qui se pratique dans tous les autres sanctuaires de la chrétienté {Passim, dans les Chapelles papales du chev. Moroni).
Sans doute, mon ami, vous avez bien des fois assisté à cette procession dans nos églises, et vous en avez été frappé; mais vous ne sauriez vous faire une idée de ce que celle-ci a de grave et d'imposant.
Figurez-vous cette longue file de prélats et d'évêques, puis de cardinaux, s'avançant deux à deux, tenant un cierge allumé d'une main et de l'autre leur mitre inclinée, par respect pour Notre-Seigneur qu'ils accompagnent; puis, derrière eux, le Saint-Père, à pied, la téte découverte, portant le vase sacré où repose le corps du Sauveur. Huit évêques soutenaient au-dessus de sa tête un riche dais de couleur pourpre et or; à ses côtés, un prélat l'ombrageait d'une espèce de voile, comme pour cacher Jésus-Christ aux regards de la foule; le prince assistant au trône et les auditeurs de Rote soulevaient l'extrémité de la chape et de la falda (La falda est un insigne exclusivement réservé au Souverain Pontife. Cet ornement consiste en une jupe de soie blanche, à queue traînante, excessivement ample, retombant sur les pieds, et qu'il faut, par conséquent, soutenir à droite et à gauche, et dans la partie postérieure, pour permettre de marcher à celui qui la porte. — Ceux qui se sont exercés à trouver l'explication mystique des insignes pontificaux, disent que celui-ci, par son ampleur, signifie la charité sans bornes qui doit animer le prince des pasteurs (Extrait des notes de Moroni).) du Pontife, et les douze Bussolanti l'entouraient, leur torche allumée à la main.
La procession s'avança à pas lents et traversa la salle Royale qui sépare de la Sixtine la chapelle du tombeau. Un demi-jour avait été ménagé dans cette salle; le plus profond silence régnait dans les rangs des assistants: ce silence auquel se mêlaient les derniers échos de l'hymne commencée, cette espèce de nuit éclairée mystérieusement par toutes ces lumières mouvantes et par les mille feux de la chapelle Pauline que l'on apercevait à l'extrémité, le bruit des encensoirs qui se balançaient au-devant du Saint-Père, la fumée de l'encens, tout, jusqu'à la présence des soldats de la garde suisse, qui formaient la haie sur le passage du Sauveur, faisait de cette scène la scène la plus touchante, la plus émouvante.
LE MANDATUM ET LA CÈNE
Si j'ai préféré ce matin, mon cher ami, ne point vous décrire la bénédiction solennelle du Pape, je ne veux pas que vous soyez aussi privé du récit des deux cérémonies de l'après-midi, auxquelles nous avons eu encore le bonheur d'assister.
La première est celle que nous nommons en France le lavement des pieds(*).
Sur la cérémonie du lavement des pieds.
Deux passages remarquables, l'un du P. Dom Guéranger dans son Année liturgique (t. v, p. 439), l'autre du cardinal Wiseman dans ses Conférencessur la semaine sainte, font admirablement ressortir, le premier, la pensée de l'Eglise dans la cérémonie du lavement des pieds, et l'histoire de cette pieuse pratique dans le monde catholique; le second, combien il est conve313
nable que le Souverain l'ontife lui-môme s'associe à cet acte d'universelle humilité.
I
« Le. Sauveur, aujourd'hui, après avoir lavé les pieds à ses disciples, leur a dit : « Savez-vous ce que je vous ai fait? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres, car je vous ai donné l'exemple, afin que comme je vous ai fait, vous fassiez aussi. » L'Eglise a recueilli et mis en pratique cette parole, et quoique le précepte qu'elle contient n'ait pas d'autre portée obligatoire que de nous astreindre, par l'exemple même de l'HommeDieu, aux procédés de la charité fraternelle, dans tous les siècles on a vu les chrétiens suivre cet exemple à la lettre, et se laver les pieds les uns aux autres.
« A l'origine du christianisme, cette action d'humble charité était fréquente; saint Paul, énumérant les qualités de la veuve chrétienne, recommande à Timothée d'observer si elle a été empressée « à laver les pieds des saints, » c'est-à-dire des fidèles. Nous voyons, en effet, cette pieuse pratique en usage au temps des martyrs, et même plus tard, dans les siècles de la paix. Les Actes des saints des six premiers siècles, les Homélies et les Traités des Pères y font mille allusions. D'ans la suite, la charité se refroidit, et le lavement des pieds tendit à n'être plus qu'une pratique pour les monastères. Toutefois, de grands exemples étaient donnés de temps en temps et jusque sur le trône, comme pour empêcher la prescription que l'orgueil humain cherchait à établir contre l'exemple du Rédempteur. La France vit son pieux roi Robert et, plus tard, son incomparable saint Louis, laver avec délices les pieds des pauvres. De saintes princesses, une Marguerite, reine d'Ecosse, une Elizabeth de Hongrie et tant d'autres tinrent à honneur d'imiter à la lettre l'action du Christ. Enfin l'Eglise, qui ne peut rien laisser perdre des traditions que lui a recommandées celui qui est son Chef et son Epoux, a voulu que, du moins une t'ois dans l'année, la représentation de l'humilité sublime du Sauveur envers ses serviteurs fut mise sous les yeux des fidèles. Elle veut que, dans chaque église importante, le prélat ou le supérieur honore les abaissements du fils de Dieu, en accomplissant le rite touchant du lavement des pieds. » ( Dom Guéranger, Année liturgique, t. v, p. 439. )
II
« Le souvenir de la conduite de Notre-Seigneur dans ces derniers jours n'eût pas été complet si, dans l'oftice de la Semaine sainte, on n'eût pas donné place à ce singulier acte d'humilité, qu'il voulait joindre, comme un exemple, aux préceptes de la charité fraternelle. Si la distance est incommensurable, infinie, entre le Fils de Dieu et un homme, quelque haut placé qu'il puisse être sur la terre, pouvons-nous rien imaginer qui approche plus de cette manifestation de sa charité condescendante, une application plus sensible du commandement qu'il nous a laissé de faire cequ'il a fait, qu'eu voyant celui que la grande majorité des chrétiens regarde comme le représentant et le vicaire du Christ, celui que tous reconnaissent comme un souverain, et qui, dans son royaume spirituel, compte plus de sujets qu'aucun roi n'en réunit sous son sceptre temporel, remplir ce devoir, que beaucoup dédaigneraient, malgré les cérémonies qui le relèvent, et accomplir à la lettre, envers ses pauvres frères, ce que fit Jésus-Christ à l'égard de ses apôtres ?» (Le cardinal Wiseman, Cérémonies de la semaine sainte
Le mot est naïf et touchant ; il exprime l'acte même qui s'accomplit. Toutefois, l'expression sous laquelle on désigne en Italie cette cérémonie, est plus délicate encore. On la nomme le Mandatum (le Commandement), par allusion au précepte que Notre-Seigneur donna à ses apôtres, après qu'il eut réalisé le plus grand acte d'humilité qui ait jamais été accompli : « Je viens de vous donner « l'exemple; ce que j'ai fait pour vous, vous devez le
« faire vous-mêmes à vos frères ((1) Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego feci vobis, ita et vos faciatis. Si ergo ego lavi pedes vestros, Dominus et magister, et vos debetis alter allerius lavare pedes (JOAN,, chap. xiii, vers. 14-15).
). » Et encore, parce qu'au commencement de la cérémonie, on chante pour antienne une autre parole de Jésus-Christ, qui ne convient pas moins à la circonstance que celle que je viens de citer, et dont le premier mot est Mandatum (2) Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem, sicut et ego dilexi vos (JOAN., cap. xm. 34).).
Depuis vingt-cinq ans environ, le Mandatum a lieu dans le transsept du côté droit de la basilique de SaintPierre (3) C'est en 1834 que le Mandatum fut célébré pour la première fois dans cet endroit. Cette cérémonie avait lieu auparavant dans la salle Clémentine, l'une des plus spacieuses du Vatican. En 1834, le pape Grégoire XVI, pour procurer à un plus grand nombre de personnes la facilité d'assister au Mandatum, fixa qu'il se ferait désormais dans la basilique de Saint-Pierre, en avant de la chapelle des saints Processus et Martinien. La présence à Rome, durant la semaine sainte, du roi de Naples Ferdinand II, de la reine son épouse, et de plusieurs autres princes, parut, diton, au bienveillant Pontife, une occasion favorable pour opérer ce changement dans les usages de la cour papale.
). Tout avait été somptueusement disposé. On reconnaissait que l'on avait cherché à imiter Jésus Christ, qui, lui aussi, avait voulu une salle grande et ornée, pour la dernière réunion qu'il devait avoir avec ses apôtres. Le trône du Pape, élevé de plusieurs degrés, formait le fond de ce sanctuaire improvisé. Il se détachait sur une riche tapisserie représentant la dernière Cène. Tout autour, de chaque côté, étaient les sieges réservés aux cardinaux. A droite, le long du mur latéral, on avait dressé une estrade communiquant avec celle du trône, et où se trouvait la banquette destinée aux apôtres. A la suite et en face, du côté opposé, des tribunes, réservées aux princes, aux grands dignitaires du corps diplomatique et à quelques étrangers de distinction, indiquaient comme les deux lignes d'un presbytère; l'enceinte intérieure était occupée par la foule.
Les apôtres arrivèrent d'abord; ils étaient vêtus d'une longue robe de laine blanche, que recouvrait en partie une tunique de même étoffe, retenue par une ceinture de soie; une cape de laine blanche, comme la robe et la tunique, était jetée sur leurs épaules; un large collet blanc enchâssait leur cou; sur leur tête apparaissait une espèce de bonnet de forme conique, de la même étoffe que la cape; des souliers de cuir blanc chaussaient leurs pieds. Ainsi la couleur de la neige resplendissait dans tous leurs vêtements. Ne serait-ce pas que le Pape qui, lui aussi, n'a point d'autre couleur dans son costume privé, pour pratiquer avec plus de délicatesse l'hospitalité qu'il va donner aux apôtres, et leur faire accepter plus volontiers le banquet auquel il est sur le point de les convier, veuille les rendre semblables a lui, pour l'extérieur du moins, et les faire participer à la gloire de la sainteté et à la perfection de vie, dont son vêtement blanc est l'emblème?
J'oubliais de dire que l'usage de la cour de Rome veut que les apôtres soient toujours des prêtres ou des diacres; ordinairement, ils appartiennent à diverses nations, et sont présentés par leurs ambassadeurs respectifs.
D'après un autre usage de Rome, ils doivent être, non douze, comme dans nos églises, mais TREIZE. Si vous me demandez pourquoi ce nombre, je hasarderai de dire qu'il doit mieux représenter le collège complet des apôtres, en substituant saint Mathias au malheureux Judas, et ajoutant saint Paul, l'apôtre des nations. Peut-être aussi est-ce pour représenter le nombre des convives qui se trouvaient à la dernière cène, Jésus avec les douze. Peut-être est-ce plutôt, ainsi que le rapporte une vénérable légende, en souvenir de la merveille arrivée au Pape saint Grégoire le Grand. Il avait coutume de recevoir, non-seulement le Jeudi saint, mais encore tous les jours de l'année, douze pauvres dans son palais et de les servir lui-même. Or, un jour, il s'en présenta un treizième qui n'avait point été invité. Saint Grégoire les accueillit tous, et au moment où le saint Pape s'approchait pour servir le convive inconnu, on vit ce dernier revêtir tout à coup la forme d'un ange et disparaître. Dieu avait voulu manifester combien il agréait la charité de son serviteur. — Mais laissons-là cette digression.
Le Pape, en quittant ses appartements, se rendit dans la salle des Ornements, située auprès de la chapelle du Mandatum. Il y prit l'étole violette, le manteau de satin rouge et la mitre d'argent, et se dirigea vers son trône. Les cardinaux se rangèrent à l'entour, sur leurs sièges; les autres prélats se placèrent sur les degrés même du trône, selon la coutume. Parmi ces derniers, on en distinguait deux portant chacun un bassin d'argent: dans l'un étaient des serviettes gracieusement pliées, dans l'autre des bouquets de fleurs.
Après que le cardinal-diacre eut chanté l'évangile prescrit pour cette cérémonie, et qu'il eut par trois fois encensé le Souverain Pontife, les choristes entonnèrent l'antienne Mandatum.
A ce moment, le Pape se leva; le cardinal-diacre lui retira son manteau de satin, et un prélat, précédé d'un officier de la garde noble et d'un maître des cérémonies, vint lui attacher à la ceinture un grémial de batiste tout garni de dentelle. Ainsi semblable au divin Sauveur, dont il est dit dans l'Evangile qu'il se ceignit d'un linge, le vicaire de Jésus-Christ mon ta sur l'estrade où se trouvaient les apôtres assis sur leurs bancs, et il procéda à cette touchante cérémonie, dont on ne peut être le témoin le cœur sec et les yeux sans larmes. En effet, quoi de plus attendrissant que de voir le premier pasteur des fidèles, le représentant même de Dieu sur la terre, s'humilier jusqu'à se prosterner devant ses enfants, leur laver les pieds, les essuyer et les baiser de ses lèvres sacrées ! Ce fut pourtant la scène que nous vîmes, nous spectateurs, se renouveler treize fois devant nous. — Voici maintenant les détails de cette cérémonie:
Au moment où le Pape se mettait à genoux devant chacun des apôtres, un écuyer en livrée plaçait un bassin d'argent au-dessous du pied droit du prêtre pèlerin. Dès que le Saint-Père l'avait lavé avec l'eau d'une aiguière, que versait un bussolante, il l'essuyait lui-même au moyen d'une serviette que lui présentait l'un des deux prélats dont j'ai parlé ci-dessus. lie cardinal-diacre assistant suivait le Pape; il était accompagné lui-même de l'autre prélat, portant les fleurs et en offrait un bouquet à chacun des heureux apôtres. Ceux-ci reçurent, en outre, deux pièces ou médailles (Ces médailles, du diamètre d'un demi-écu romain, présentent d'un côté l'effigie et le nom du Pape régnant; de l'autre côté, on voit Notre-Seigneur lavant les pieds à saint Pierre : au dessous on lit l'inscription suivante : Ego Dominus et Magister exemplum dedi vobis. (Le chev. Moroni.), l'une en or, l'autre en argent; ces médailles leur étaient présentées par le trésorier du Pape.
Après que le Saint-Père eut récité les prières du Rituel qui terminent cette édifiante cérémonie, il revint à la salle des Ornements, pour reprendre la mantéletta et la mosette, qu'il avait à son arrivée.
Nous eûmes le bonheur d'approcher de bien près le Saint-Père pendant les quelques instants qu'il passa dans la salle des Ornements. Nous eûmes même la consolation de pouvoir prendre dans nos mains l'étole et la formale qu'il avait portées durant la cérémonie. Nous approchâmes avec respect de nos lèvres ces ornements sacrés, qui nous semblaient exhaler encore un doux parfum d'humilité; et nous demandâmes à Dieu que ce parfum précieux se répandît dans nos âmes. Avouez, mon ami, que si vous eussiez été à notre place, vous n'eussiez pas agi autrement.
Adieu; mais non, car j'ai encore à vous parler du repas où nos treize apôtres ont été invités au sortir du Mandatum, et pendant lequel le Souverain Pontife les servit de ses propres mains. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette seconde cérémonie est celle que l'on nomme proprement la Cène; en italien, on lui donne le nom de Tavola dei apostoli : la table des apôtres.
La salle du festin, l'une des plus grandes du Vatican (Elle est située au-dessus du portique de la basilique, près de la salle Royale.), avait été entièrement tapissée de draperies de couleur cramoisie. La table était dressée le long du mur, du côté opposé aux fenêtres. Sur une estrade assez élevée, en face, étaient les tribunes réservées, où se pressaient un grand nombre de dames romaines et étrangères. Deux tribunes , plus ornementées que les autres,, venaient de recevoir le prince héréditaire de Prusse et le duc de Saxe, qui avaient exprimé le désir d'assister à cette cérémonie. La foule occupait le milieu de la salle; une double balustrade la séparait des apôtres. De distance en distance, des gardes suisses, la hallebarde à la main , maintenaient l'ordre.
Treize couverts étaient préparés sur la table, déjà chargée de fruits magnifiques, de corbeilles de fleurs, d'étagères couvertes de sucreries. Des statuettes en vermeil, représentant Notre-Seigneur et les Apôtres, ajoutaient encore à la magnificence du service; la nappe était jonchée de feuilles de roses.
Les treize apôtres furent d'abord introduits; ils se tenaient debout, le bonnet sur la tête, chacun selon son rang. Quelques moments après, le Souverain Pontife arriva en simple costume. Cette fois encore, on le ceignit d'un linge de fin lin; puis il présenta aux apôtres de l'eau pour laver leurs mains .. Ensuite, il bénit la table, et les convives s'assirent.
En ce moment, on vit arriver une longue file de prélats, portant tous, pour les présenter au Saint Père, les plats du service, qu'il devait lui-même offrir aux convives. Tous ces prélats avaient leur costume complet, le rochet et la manteletta violette. J'ai remarqué que c'était à genoux qu'ils présentaient au Pape les plats en question. Après les avoir reçus, le Pape les apportait aux apôtres, qui les plaçaient devant eux; chacun avait le sien. Nous vîmes aussi le Saint-Père leur offrir à boire, à plusieurs reprises. « Ce vénéré Pontife allait et venait sur l'estrade, au devant de la table, veillant à ce que rien ne manquât. Il était très-ému, des larmes coulaient de ses yeux; pour les essuyer, il tira de sa poche un pauvre mouchoir de coton : c'était le Pape ((1) Délicieux détail emprunté aux Trois Rome, page 231.
) !... » Le repas était complet; quand tous les mets eurent été servis, le Saint-Père bénit les convives; puis se retira, sans doute par délicatesse, pour les laisser plus libres. Jusque-là, un des chapelains particuliers de Sa Sainteté avait lu à haute voix des passages de la Sainte Ecriture en rapport avec la circonstance; au départ du Pape, il fut remplacé par un prélat d'un ordre inférieur.
J'espère, mon ami, que vous ne pourrez pas m'accuser d'être, avec vous, parcimonieux de détails.
En voici encore un. Outre le costume qui leur est donné et les deux médailles, dont il a été question plus haut, les apôtres peuvent encore emporter tout ce qui leur a été servi : aussi, à la fin du repas, les vit-on réunir chacun leur petite propriété; et tout, plats, assiettes, couverts, fut mis de côté, soit pour de pauvres familles qu'ils voulaient faire participer à la munificente prodigalité du Saint-Père, soit pour les humbles couvents auxquels ils appartiennent.
On se pressait sur leurs pas, lorsqu'ils se retirèrent. Nous eûmes le bonheur de pouvoir échanger quelques mots, moitié latin, moitié français, avec l'un d'entre eux. C'était, si je ne me trompe, un vénérable prêtre arménien. 11 me fit présent de quelques fleurs du bouquet que le Pape lui avait donné.
Aimables fleurs! je vous conserverai pour mes enfants de Paris, et vous me rappellerez une des scènes les plus agréables de ma vie. Puissiez-vous inspirer à tous ceux qui vous verront, d'offrir aussi, à l'exemple du père commun des fidèles, une douce hospitalité au malheur! Et, si les cœurs que vous toucherez ne peuvent honorer les pauvres par un aussi splendide festin, que celui qu'il vous fut donné de rehausser encore par l'éclat de vos couleurs et le parfum de vos calices: qu'ils apprennent du moins à leur donner le pain qui soutient la vie, se souvenant qu'à Paris, aussi bien qu'à Rome, aussi bien que dans tous les pays du monde, les pauvres sont les images que Jésus-Christ a voulu nous laisser de lui-même.
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