Rocamadour par origenius 2012-08-13 12:17:09 |
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Jadis le publicain Zachée
Qui vit Jésus et fut heureux
S'en vint en ce val ténébreux
Des bords lointains de la Judée...
- Cantique populaire -
Le sens intérieur et la fonction symbolique du Grand Pèlerinage médiéval, qui, sur le chemin de Saint Jacques fut, pendant plusieurs siècles, un véritable centre spirituel, sorte de Mont-Saint-Michel en terre, autour de l'image vénérable de la plus ancienne Vierge Noire de l'Occident.
A la mémoire toujours vénérée du roi Saint Louis pèlerin de Rocamadour.
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Ma colombe dans les anfractuosités de la pierre
A l' abri du roc escarpé
Montre-moi ton visage.
Cantique des Cantiques
Il m'a retiré d'un abîme de misère et de la fange profonde
Et il a posé mes pieds sur le roc.
Psaume 39
Eh bien, quiconque entend de moi ces paroles et les met en pratique est semblable au sage qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé, ils se sont déchaînés contre cette maison, mais elle n'a point croulé car elle était fondée sur le roc.
Matthieu 7, 24
La pierre n'offre que des avantages. Sur le roc je m'élève, j'y trouve un appui solide, j'y suis à l'abri de l'ennemi, et protégé des accidents, parce que je suis élevé au-dessus de la terre, et tout ce qui est terre est douteux et caduc. Habitons au ciel, et nous ne craindrons ni de tomber ni d'être jetés à bas. Le roc s'élève jusqu'au ciel et nous offre la sécurité.
Saint Bernard, Sermon 61
PRÉLUDES
Parmi les sites privilégiés du monde occidental, Rocamadour, citadelle fantastique, véritable Mont-Saint-Michel en terre, demeure l'un des plus extraordinaires témoins de la grandeur médiévale, de sa puissante ferveur, de sa capacité à traduire en œuvres tangibles le dépôt sacré, et - ce qui doit nous sembler extrêmement précieux - de réaliser ces œuvres en exaltant le Vrai par le Beau.
Certes, des témoignages de cet ordre existent partout ; mais Rocamadour, aujourd'hui comme hier planté hors des routes et des capitales, au milieu d'un désert et sur le flanc quasi vertical d'un rocher de quelque 150 mètres, reste l'une des manifestations les plus singulières du mystérieux génie de la chrétienté. Nulle part ailleurs la nature, utilisée sans être asservie, n'a mieux encadré un monument - et jamais un monument n'a mieux éclairé et transcendé la nature qui l'environne.
Il n'importe pas plus de le décrire que d'en évoquer les antiques fastes. L'âme des vieux pèlerins est ici légère. Ils n'ont tant fait de route que pour se dénuder, et ils ont laissé ailleurs les oripeaux de mascarade, le romantisme des évocations. Le prodigieux rocher ne se détaille pas. D'abord parce que la construction subtile est la seule cause du choc reçu par une vision d'ensemble dont l'approche est toujours immédiate et brusque.
Ensuite, parce que si la photographie elle-même amenuise, édulcore et finalement neutralise l'effet le plus quantitativement spectaculaire - au sens fort et noble du terme - de fête divine, de féerie pétrée, la description archéologique la mieux venue manquerait son but. Nous ne pensons pas que rien puisse rendre compte, à cause de la rapidité de la découverte, de la surprise intérieure produite par l'apparition soudaine du vertigineux ensemble, vu du bourg de L'Hospitalet qui lui fait face.
Si mal préparé que l'on puisse être à recevoir le message d'un "espace sacré", la merveille s'impose et le premier regard est décisif en ce qu'il actualise - loin, très loin hors de ce monde - d'immobile harmonie et de présence spirituelle.
Aujourd'hui, Rocamadour n'est certes plus tel qu'il était. Les siècles l'ont abîmé, et particulièrement le 19e, âge des restaurations malheureuses. Toutefois, l'immense pierre est inattaquable et globalement intacte. Les clochetons, les tourelles, les horloges, les machicoulis d'opéra, les adjonctions blafardes et tristement fleuries du moyenâgisme troubadour, tout cela n'est que détail infiniment petit qui n'atteint pas le premier coup d'œil.
Après, il est trop tard et on ne s'en soucie guère : la grandeur du site balaye ces brimborions.
La singularité topographique du "château de Notre-Dame" vient de ce que les sanctuaires ont été établis à mi-chemin de la falaise, entre le village, lui-même fort au-dessus de la vallée de l'Alzou, et le château, de plain-pied avec le plateau dominant, véritable balcon du causse de Gramat.
Ces trois espaces, village, sanctuaires, château, semblent naître du rocher et se situer dans le prolongement naturel d'une falaise cependant verticale. On s'étonne qu'au caňon de l'Alzou ne soit pas attaché quelque légende de géant furieux rompant le causse d'un fabuleux coup de hache ... Il n'en est rien, mais à ce paysage épique, l'épopée est venue se joindre plus tard et l'on a longtemps montré comme la véritable Durandal de Roland le Preux un antique glaive fiché dans le roc.
La plupart des descriptions, parées du plus abusif pittoresque, donnent de Rocamadour l'image bizarre d'un château tremblant sans assise et sans force - alors qu'au contraire tout monte et s'élève dans une majestueuse certitude.
Aujourd'hui Rocamadour... Car si la légende est belle, l'histoire miraculeuse et à la mesure d'un sanctuaire exceptionnel, il convient, même lorsqu'il s'agit d'un centre spirituel toujours vivant, de tenter d'en dégager la signification profonde dans la perspective des besoins de ce temps.
Qu'est-ce que l'âme angoissée de la fin du 20e siècle peut retirer d'un pèlerinage, précisément celui qui nous occupe, situé hors de nos rythmes, de nos modes, de nos travaux ?
Si la certitude engendre l'espérance, encore faut-il qu'elle ne se présente pas à nous comme essentiellement historique. Il est de périlleuses nostalgies... Quelle est enfin la spiritualité propre à Rocamadour, son message singulier ?
Le Mont-Saint-Michel, Vézelay, Chartres, Saint-Denis, Paray-le-Monial, La Salette, Lourdes, chacun de ces sanctuaires, outre ce qui leur est invariablement commun, exprime un aspect divin, à travers les modalités harmoniques et le mystérieux et perpétuel échange entre les architectures, les lieux, les temps. Cela qui fait qu'on les préfère, ou les redoute ou les évite, selon les propres mouvements de notre recherche intérieure ; mystère inexprimable et changeant qui fait qu'on ne peut pas répondre à la question posée d'une manière autre que personnelle ...
Tentons cependant de dégager quelques constantes.
Si Rocamadour touche par son absence de modernité, il ne semble pas que l'on puisse voir en lui, et c'est peut-être tant mieux une de ces réserves de l'Histoire, songes figés par l'archéologie, la culture et l'esthétique des choses mortes. Ici, rien de pareil. L’Histoire est présente, mais la vie coule, circule jusqu'à l'importunité.
Les belles pierres abondent, mais non pas dangereusement, au point de faire oublier le but du voyage - car tout ici n'est que prétexte à une Autre Rencontre. C'est que Rocamadour n'est le témoin ni d'une forme d'art déterminée, ni d'une époque, ni d'un mode de vie - et l'on peut dire à cet égard qu'il fut en tout temps singulier.
On le voit surgir, aujourd'hui comme naguère, au-delà des temps, du temps, des modalités séculières, des tracasseries de tout ordre. Il est ce qui ne passe pas et qu'aucun changement n'affecte. Point de rencontre et point de mire, cible de toutes les hérésies et victime de toutes les violences, cette "pierre des siècles" peut symboliser jusque dans ses meurtrissures, témoignage que les portes de l'enfer font leur œuvre, la Pierre elle-même, le Roc de fondation - et le "Tu es Petrus" : ce qui demeure jusqu'à la fin.
Tout paysage parfait est un don visible du ciel, une grâce permanente, un objet de contemplation. Il importe donc moins de chercher le "message" que de s'en laisser pénétrer. A cet égard, nous conseillons au voyageur qui arrive par L'Hospitalet (l'ancien hôpital Saint-Jean des pèlerins) de laisser là sa voiture et de faire le reste du chemin à pied par l'antique voie sainte.
Ayant, pendant sa marche, Rocamadour toujours en face, il aura ainsi le temps de voir, de contempler, de méditer peut-être - et de se laisser lentement pénétrer par l'esprit des lieux, qui est loin d'être aimable, si l'on peut dire, et qu'il convient d'aborder avec précaution, sinon avec ferveur, car toute intrusion brutale, toute "violation de domicile" trop flagrante font se refermer les portes du mystère irrévocablement, et le voyageur aura voyagé pour rien.
Il n'aura vu que ce qui se laisse voir par tout le monde et que les plus banales cartes postales transmettent. Rocamadour est un sanctuaire de type sauvage, l'ancien lieu d'élection d'un ermite. Construit avec et sur le silence, il convient de laisser le plus longuement possible le silence parler son langage profond.
Rocamadour délivre ainsi son singulier message ...
Nous nous souviendrons après que Rocamadour est plus tard devenu un centre de pèlerinage et qu'il a double aspect. Un de silence et de contemplation sédentaires ; un de bruit, de voyage, de mouvement. La spiritualité des pèlerinages, aujourd'hui comme hier et là comme partout, est de caractère actif.
Elle s'intègre aisément dans la vie, le voyage, la diversité des lieux, les accidents de la tribulation. Elle est en outre la recherche de l'opération directe, le "recours en grâces" vers les sanctuaires d'élection où elles surabondent, - elle est donc essentiellement miraculaire.
Ce sont de bruyants miracles qui ont, au 12e siècle, attiré l'attention du monde occidental sur cette humble chapelle, immémoriale et mal connue, perdue dans un inaccessible repaire du causse de Gramat. Seule une insigne explosion miraculeuse peut d'ailleurs expliquer la venue en un tel lieu de tant de foules ...
C'est par des miracles encore que Rocamadour, devenu par eux célèbre et puissant, a pu survivre aux blessures et aux destructions de l'Histoire : occupation anglaise, Réforme, Révolution.
Et aujourd'hui bien sûr, ce sont des miracles - de nombreux ex-voto en témoignent - qui font que ce trop privilégié sanctuaire n'est pas absolument confisqué par le délire vacancier du pittoresque et de l'archéologie.
Sans la chapelle miraculeuse de la Vierge, moyeu d'une gigantesque roue autour de laquelle gravitent tant de voyageurs inconscients, il est fort probable que le site perdrait, avec son centre subtil, toute espèce de beauté qualitative, cette beauté qui est de l'ordre de la foi.
Si la pérennité de Rocamadour, inscrite dans son histoire et sa topographie, manifeste la vertu d'espérance, si la foi est au premier chef concernée par son pèlerinage, l'endroit d'où nous le regardons est prétexte à ne pas négliger la troisième vertu : L'Hospitalet de Saint-Jean-de-Jérusalem est en effet l'unique vestige et le dernier témoin de l'extraordinaire organisation charitable qui doublait le réseau des sanctuaires et des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en cette région.
Aujourd'hui, la charité bien sûr a pris d'autres détours ; et depuis le temps où les "pauvres de Dieu" parcouraient les routes de la chrétienté pour témoigner de l'unique nécessaire, le monde a changé plusieurs fois. Cependant, au seuil de ce livre où nous voulons envisager Rocamadour dans sa totalité, nous retiendrons l'image essentielle de l'auberge des pauvres, ouverte à la dernière halte de la longue route.
Et s'il n'en reste aujourd'hui qu'une petite église, un vieux portail en ruine et quelques pans de mur, cela importe peu au point de vue, intemporel où nous place forcément l'âme même du site. Il a été fait à cet humble village le cadeau royal d'un panorama singulier, insolite, glorieux : hier et aujourd'hui s'y confondent dans une unité symbolique étrangère aux calculs du temps.
Tout a changé - mais tout est prodigieusement semblable. Et le voyageur qui arrive à L'Hospitalet - et qui est toujours, encore et malgré tout, un pèlerin misérable - reçoit ici, comme les pauvres tribulants de jadis, la divine surprise, le don gratuit, la récompense du voyage, la sereine impression d'avoir atteint le but.
Tout pèlerinage est un peu le bout du monde, une projection du centre, cœur de toutes choses, - une terre sainte. Si Rocamadour n'est plus ce pèlerinage universel qui drainait les immenses foules du monde médiéval, il est tout de même aujourd'hui davantage que le sanctuaire régional de la Haute-Guyenne.
L'Histoire oblige, et les souvenirs qui laissent de telles traces ne peuvent pas être réduits à un destin purement local, de même qu'un temple où demeure la vie divine ne peut être tout à fait profané par les démons du pittoresque. Les simples et si nombreux visiteurs du Rocamadour, "deuxième site de France", ne savent peut-être pas qu'elle est la forte raison qui les oblige à se soumettre à la souveraine attraction de certains "centres de gravité" ; et nous, nous ne savons pas ce qu'ils en rapportent, car une certaine atmosphère - la gracieuse, l'incomparable et subtile présence - ne se laisse pas ignorer.
A Lourdes, où cependant le paysage est tué par l'architecture, il n'y a pas que des croyants ; nous savons bien que l'espèce touristique la plus ordinaire y abonde. Est-il téméraire de prétendre que, quelle que soit la raison extérieure de certains déplacements, la plupart de ceux qui viennent en de tels lieux, aujourd'hui encore et peut-être plus que jamais, y ont été appelés ...
C'est que les pèlerinages ont justement été établis au bénéfice des mouvements "extra-ordinaires" de la spiritualité individuelle ou collective : ne représentent-ils pas l'appel direct et singulier de Dieu au-delà des normes et du rythme sans accident de l'année liturgique ?
Ils sont l'Aventure et la Fête, l'espace mystérieux où le surnaturel devient plus accessible, plus proche, et plus normal aussi car on l'y espère.
Dieu se sert de tout - y compris de la curiosité humaine, du médiocre ennui, de l'incertitude - et il ne dédaigne rien pour ramener ce qui doit l'être. A plus forte raison se sert-il de la beauté qui est, au même titre que la foi, un absolu. Pendant longtemps, beauté et foi ne furent point séparables - et la beauté compromise n'a pas laissé la foi tout à fait intacte.
Aujourd'hui, et pour beaucoup, c'est à Rocamadour, à Saintes ; à Conques, à Autun, au Puy, à Moissac qu'elles se réconcilient : là où elles n'ont jamais cessé d'être.
Il faut rendre hommage aux prêtres et au peuple fidèle du Quercy qui ont sauvé et reconduit cet indispensable témoin d'un ordre sacral sans fissures, pour que le sanctuaire de Notre-Dame de Rocamadour se présente aujourd'hui à nous, non seulement debout, mais vivant.
ŒUVRES DE HENRY MONTAIGU
Œuvres hermétiques :
Chroniques du Roi dormant (1971)
L’Arbre de Justice (1972)
Le Mandat du Ciel (1980)
La Sagesse du Roi Dormant (1986) La Place Royale
Le Cavalier Bleu (1982) Denoël
Le Graduel du Roi dormant La Place Royale (1990)
Œuvres critiques :
Le Prince d'Aquitaine (1980)
René Guénon ou la Mise en demeure (1986) La Place
Royale
Culture d'Apocalypse (1989) La Place Royale
Œuvres romanesques :
La Comtesse prodigieuse (1980) La Table Ronde
Œuvres historiques :
Reims (1976) La Place Royale (1990)
Paray le Monial (1979) La Place Royale (1990)
La Fin des féodaux (1980)
La Guerre des Dames (1981)
Le Roi Capétien (1987) Dervy-Livres
Œuvres prétextes :
Rocamadour (1974) La Place Royale (1991)
Histoire secrète de l'Aquitaine (1979) Albin Michel
Arcanes et Destins des Châteaux de la Loire (1987)
Editions du Borrego
Œuvres dramatiques :
Théâtre fugitif (1971) Prince noir (1972)
Barbe-Bleue (1984) Le Chevalier, l'Arbre et la
- Source (1985) Les Trois Couronnes du Roi Arthur
et de l'Enchanteur Merlin (1985) non disponibles en librairie.
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