Gloire et déboires de saint Joseph: étude rapide sur le culte récent par baudelairec2000 2012-05-03 23:34:55 |
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Quelques réflexions sur les variations liturgiques du culte de saint Joseph à l'époque contemporaine.
1/ Pie IX
Au début de son pontificat, nous sommes le 10 décembre 1847, le pape Pie IX établit la fête et le patronage de saint Joseph, fête fixée au III e dimanche après Pâques, avec mémoire du dimanche.
Introit de la messe:
Adjutor et protector noster Dominus: in in eo laetabitur cor nostrum, et in nomine sancto ejus sperabimus, alleluia. Ps. Qui regis Israel, intende: qui deducis,velut ovam, Joseph...
Collecte:
O, Dieu, qui, par une providence ineffable, avez daigné choisir le bienheureux Joseph pour être l'époux de votre sainte Mère, faites, nous vous en supplions, que nous méritions d'avoir pour intercesseur dans le ciel celui que nous vénérons comme notre protecteur sur la terre.
Evangile:
En ce temps-là, pendant que tout le peuple recevait le baptême, Jésus fut aussi baptisé par Jean, et comme il faisait sa prière, le ciel s'ouvrit, et le Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle semblable à une colombe, et l'on entendit une voix du ciel qui disait: Vous êtes mon Fils bien aimé, en qui j'ai mis toute mon affection. Jésus avait alors trente ans, et on le croyait fils de Joseph.
Secrète:
Soutenus par la protection de l'époux de votre sainte Mère, nous supplions votre clémence, Seigneur, d'inspirer à nos coeurs le mépris de toutes les choses de la terre, et un parfait amour pour le vrai Dieu.
Postcommunion:
Fortifiés à la source de vos dons sacrés, nous vous prions, Seigneur notre Dieu, après nous avoir fait jouir de la protection de saint Joseph, de nous faire participer, par son intercession et par ses mérites, à la gloire céleste.
L'épître:
Elle fait de saint Joseph le dernier des patriarches et le premier des saints en l'assimilant à Joseph, le personnage de l'Ancien Testament, un des plus célèbres patriarches, fils de Jacob,celui qui fut l'intendant du Pharaon après avoir été vendu par ses frères. Car il est très peu question de Joseph dans le Nouveau Testament, aussi ne faut-il pas s'étonner de voir ce Joseph se substituer généralement à l'époux de la Vierge. Effacement que l'on pouvait constater chez les premiers auteurs chrétiens, tel Ambroise de Milan qui consacre au fils de Jacob un traité entier (De Joseph) ou bien encore Césaire d'Arles
qui compose en son honneur trois sermons.
Sur la diffusion du culte de saint Joseph à l'époque de l'Antiquité tardive et surtout au bas Moyen Age, un livre essentiel, passionnant, celui de Paul Payan, Joseph, une image de la paternité dans l'Occident médiéval (Aubier, 2006).
Le 8 décembre 1870, le même Pie IX déclare officiellement saint Joseph Patron de l'Eglise universelle. Par le décret Urbi et orbi, il élève la fête du 19 mars au rite double, sans octave, toutefois à cause du saint Carême. Il est intéressant de noter que là encore le Pape passe par une comparaison avec le Joseph de l'Ancien Testament:
"De même que Dieu établit Joseph, fils de Jacob, gouverneur de toute l'Egypte, pour assurer au peuple le froment nécessaire à la vie, de même, lorsque furent accomplis les temps où l'Eternel allait envoyer sur la terre son Fils unique, pour racheter le monde, il choisit un autre Joseph dont le premier était la figure."
Notons, si l'on croit Payan que la première mention d'une fête de saint Joseph remonte au VIIIe siècle (sacramentaire de Rheineau où Joseph est inscrit au 20 mars, sosu le titre de Sponsus Mariae. Quelques décennies plus tard, elle est fixée au 19 mars, sûrement pour la rapprocher du 25 mars.
2/ Léon XIII
Succédant à Pie IX en 1878, Léon XIII est l'auteur d'une lettre encyclique sur Le patronage de saint Joseph et de la sainte Vierge qu'il convient d'invoquer à cause de la difficulté des temps. Quelques extraits:
"Les raisons et les motifs spéciaux pour lesquels saint Joseph est nommément le patron de l'Eglise et qui font que l'Eglise espère beaucoup, en retour, de sa protection et de son patronage, sont que Joseph fut l'époux de marie et qu'il fut réputé (au sens étymologique)le père de Jésus-Christ. De là ont découlé sa dignité, sa faveur, sa sainteté, sa faveur, sa gloire...
Semblablement, Joseph brille entre tous par la plus auguste dignité, parce qu'il a été, de par la volonté divine, le gardien du Fils de Dieu, regardé par les hommes comme son père. D'où il résultait que le Verbe de Dieu était humblement soumis à Joseph, qu'il lui obéissait et qu'il lui rendait tous les devoirs que les enfants sont obligés de rendre à leurs parents...
De cette double dignité découlaient d'elles-mêmes les charges que la nature impose aux pères de famille, de telle sorte que Joseph était le gardien, l'administrateur et le défenseur légitime et naturel de la maison divine dont il était le chef. Il exerça de fait ces charges et ces fonctions pendant le cours de sa vie mortelle. Il s'appliqua à protéger avec un souverain amour et une sollicitude quotidienne son Epouse et le divin Enfant; il gagna régulièrement par son travail (labore suo) ce qui était nécessaire à l'un et à l'autre pour la nourriture et le vêtement; il préserva de la mort l'Enfant menacé par la jalousie d'un roi, en lui procurant un refuge; dans les incommodités des voyages et les amertumes de l'exil, il fut constamment le compagnon, l'aide et le soutien de la Vierge et de Jésus.
Or, la divine maison que Joseph gouverna comma avec l'autorité du père contenait les prémices de l'Eglise naissante. De même que la Très Sainte Vierge est la Mère de Jésus-Christ, elle est la mère de tous les chrétiens qu'elle a enfantés sur le mont du Calvaire, au milieu des souffrances suprêmes du Rédempteur; Jésus-Christ aussi est comme le premier-né des chrétiens, qui, par l'adoption et la rédemption, sont ses frères.
Telles sont les raisons pour lesquelles le bienheureux Patriarche regarde comme lui étant particulièrement confiée la multitude des chrétiens qui compose l'Eglise, c'est-à-dire cette immense famille répandue par toute la terre, sur laquelle, parce qu'il est l'époux de Marie et le père de Jésus-Christ, il possède comme une autorité paternelle. Il est donc naturel et très digne du bienheureux Joseph que, de même qu'il subvenait autrefois à tous les besoins de la famille de Nazareth et l'entourait saintement de sa protection, il couvre maintenant de son céleste patronage et défende l'Eglise de Jésus-Christ."
Et Léon XIII de souligner les similitudes du gardien de la Sainte Famille avec le patriarche de l'Ancien Testament. Ce qui ne surprendra pas les habitués de la Patrologie latine. Mais là où la situation se complique, nous serions tentés de dire, dégénère, c'est lorsque le Pape, auteur, du moins cheville ouvrière, de l'encyclique Rerum Novarum, parue en 1891, fait intervenir saint Joseph dans la question sociale:
"Quant aux prolétaires, aux ouvriers, aux personnes de condition médiocre, ils ont comme un droit spécial à recourir à Joseph et à se proposer son imitation. Joseph, en effet, est de race royale, uni par le mariage à la plus grande et à la plus sainte des femmes, regardé comme le père du Fils de Dieu, passe néanmoins sa vie à travailler et demande à son labeur d'artisan tout ce qui est nécessaire à l'entretien de sa famille.
Il est donc vrai que la condition des humbles n'a rien d'abject, et non seulement le travail de l'ouvrier n'est pas déshonorant, mais il peut, si la vertu vient s'y joindre, être grandement ennobli. Joseph, content du peu qu'il possédait, supporta les difficultés inhérentes à cette médiocrité de fortune avec grandeur d'âme, à l'imitation de son Fils qui,après avoir accepté la forme d'esclave, lui, le Seigneur de toutes choses, s'assujettit volontairement à l'indigence et au manque de tout.
Au moyen de ces considérations, les pauvres et tout ceux qui vivent du travail de leurs mains doivent relever leur courage et penser juste. S'ils ont le droit de sortir de la pauvreté et d'acquérir une meilleure situation par des moyens légitimes, la raison et la justice leur défendent de renverser l'ordre établi par la Providence de Dieu. Bien plus, le recours à la force et les tentatives par voie de sédition et de violence sont des moyens insensés, qui aggravent la plupart du temps les maux pour la suppression desquels on les entreprend. Que les pauvres, donc; s'ils veulent être sages, ne se fient pas aux promesses des hommes de désordre, mais à l'exemple et au patronage du bienheureux Joseph, et aussi à la maternelle charité de l'Eglise,qui prend soin chaque jour de plus en plus souci de leur sort."
(Quanquam pluries, du 5 août 1889)
Il n'y a pas à dire le travaillisme de Léon XIII, son discours social, qu'on croirait sorti tout droit des Misérables ou d'un roman d'Eugène Sue, avec un manque de nuance évident entre la pauvreté volontairement choisie, sur le plan spirituel, et l'infortune plus ou moins assumée de la classe ouvrière, vient gâter des passages admirables sur la patronage spécial de saint Joseph sur l'Eglise. Heureusement la fin de l'encyclique lui donne l'occasion de remonter "le niveau" avec la recommandation de réciter durant le mois du Rosaire la prière " Nous recourons à vous dans notre tribulation, bienheureux Joseph..."
3/ Pie XII et l'institution liturgique de la fête de Joseph artisan
Dans un discours aux membres des associations ouvrières chrétiennes d'Italie, prononcé le 1 er mai 1955, pie XII entend donner un sens chrétien à la Fête du travail; le premier souci des organisations chrétiennes du travail est, déclare Pie XII, de conserver et d'accroître la vie chrétienne chez le travailleur: aussi auront-elles soin de reconnaître comme seul guides le Pape et l'Eglise:
"Oui, chers travailleurs, le Pape et l'Eglise, ne peuvent se soustraire à la mission divine de guider, de protéger, d'aimer surtout les affligé, d'autant plus chers qu'ils ont davantage besoin de défense et d'aide, qu'ils soient des ouvriers ou d'autres membres du milieu populaire.
Ce devoir et cette obligation, Nous, Vicaire du Christ, Nous désirons bien hautement les confirmer ici, en ce jour du 1 er mai, que lemonde du travail s'est choisi pour sa propre fête, dans l'intention que soit reconnue par tous la dignité du travail et que celle-ci inspire la vie sociale et les lois fondées sur la juste répartition des droits et des devoirs.
Accueilli de la sorte par les travailleurs chrétiens et en recevant pour ainsi dire le sceau chrétien, le 1 er mai, bien loin d'être un réveil de discordes, de haine et de violence, est et sera une invitation annuelle à la société moderne pour accomplir ce qui manque encore à la vie sociale. Il sera une fête chrétienne, c'est-à-dire jour d'allégresse pour le triomphe concret et continu des "idéals" chrétiens de la grande famille du travail.
Afin que vous vous rappeliez cette signification et, en une certaine manière, en contre-partie immédiate des nombreux et précieux dons qui Nous ont été apportés de toutes les régions d'Italie, Nous avons le plaisir de vous annoncer Notre décision d'instituer - de fait, Nous instituons - la fête liturgique de saint Joseph artisan, en lui assignant précisément le jour du 1 er mai. Notre cadeau, chers travailleurs et travailleurs vous est-il agréable? Oui, Nous en sommes certain, parce que l'humble artisan de Nazareth non seulement personnifie auprès de Dieu et de la Sainte Eglise la dignité du travailleur manuel mais parce qu'il est toujours votre gardien prévoyant et celui de vos familles. "
Exit donc la fête du Patronage de saint Joseph, fixée un siècle auparavant par Pie IX au 3 ème dimanche après Pâques, priée de se retirer devant les exigences de la vie sociale. Saint Philippe et saint Jacques sont priés d'aller voir un peu plus loin au mois de mai pour céder à leur place à saint Joseph artisan. Décidément la liturgie se montre quelquefois d'une souplesse étonnante...
4/ Jean XXIII
Ce pape confia à saint Joseph le concile qui allait s'ouvrir (lettre du 19 mars 1961).
Temps fort du Pontificat de Jean XXIII en ce qui concerne la dévotion à saint Joseph, le Décret de la Congrégations des rites introduisant saint Joseph dans le canon de la Messe (texte du 13 novembre 1962 qui indiquait que la prescription entrerait en vigueur dès le 8 décembre de la nouvelle année). Ainsi désormais Joseph partageait la gloire de sa sainte Epouse dans le Communicantes de la messe.
5/ Dernier acte, la Réforme liturgique
Avec la réforme liturgique la fête de saint Joseph artisan connaît une destinée singulière, imprévisible et inexplicable de la part d'hommes d'Eglise qui allaient bien volontiers dans le sens du travaillisme, il suffit de se référer aux paroles du nouvel Offertoire pour en être convaincu. Contre toute attente, la Fête de saint Joseph artisan est à son tour supprimée, une bonne dizaine d'année après son institution. C'est donc le temps pascal qui désormais prime, on se contente de faire mémoire de saint Joseph artisan.
C'était bien la peine de faire tant de bruit et de dépenser tant d'énergie pour une fête ô combien éphémère. On constate qu'un pape peut facilement défaire ou remettre en cause ce que l'un de ses prédécesseurs avait mis en place.
Deux livres à lire sur saint Joseph pour nous changer des plaquettes indignes et indigentes consacrées à un saint plus complexe et moins caricatural que celui qu'on a osé trop souvent nous présenter, deux ouvrages fondamentaux du père Lallement parus en 1986 chez Téqui:
- Vie et sainteté du juste Joseph (402 p.)
- Mystère de la paternité de saint Joseph (366 p.)
Bonne lecture à tous
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